Mercredi 2 décembre 2009
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Les points aveugles du débat sur l’identité nationale
par Françoise Vergès, écrivain
Le débat sur l’identité nationale s’engage en effectuant de nombreuses exclusions qui toutes sont symptomatiques de
points aveugles. Il a attiré de nombreuses réactions. Des commentaires ont été faits sur la manière dont la question était posée et comment elle contenait, en creux, sa réponse :
« fierté en la France, son drapeau, ses lois, son hymne national mais aussi sa générosité, » bref, un grand fleuve d’eau tiède. D’autres, sur la sélection bibliographique qui exclut
pratiquement tous les ouvrages parus sur le passé esclavagiste et colonialiste de la France, ou sur l’immigration postcoloniale et les questions que soulève cette présence pour la société
française, ou sur la diversité et la République. Des commentaires ont questionné la méthode qui consiste à priver des citations de leur contexte (citations de Marc Bloch, de Jean Jaurès, de
Léopold Sédar Senghor…), ou ont interrogé la notion même d’ « identité nationale ». Enfin, il y a eu des commentaires sur la fiction d’une identité fixe et immuable, sur le mythe
national et ses différentes formulations à travers l’histoire, sans oublier les commentaires sur la manipulation électoraliste.
Les sondages nous disent qu’une majorité de Français ne serait pas dupe de cette manipulation mais qu’en majorité, ils
seraient aussi favorables à un grand débat. On peut comprendre qu’au moment où la globalisation financière s’accélère privant les citoyens d’une capacité d’action, que la Communauté
européenne apparaît de moins en moins un projet politique commun mais plus un bureau des décisions économiques, que les questions du climat et de l’affaiblissement des ressources en eau, en
énergie, font entrevoir de futurs conflits et guerres autour de ces biens communs, que les questions d’interculturalité sont devenues des questions globales, qu’une inquiétude émerge. Pour autant
s’agit-il d’identité nationale, notion floue et changeante ? Ne s’agit-il pas plutôt de se demander quel vivre ensemble voulons-nous construire ?
Mais je voudrais attirer ici l’attention sur deux forclusions :
Première forclusion : pas une référence sur les contributions riches des populations des outre-mers qui se sont
longuement exprimées sur la culture, l’identité, la mémoire et l’histoire au cours des États généraux de l’outre-mer, qui se sont déroulés cette année. Elles ont clairement dit combien
l’enseignement de l’histoire de l’esclavage, du colonialisme, des langues régionales, combien la valorisation de leurs apports à l’histoire nationale étaient fondamentales pour que la société
française dépasse son ethnocentrisme. Ets-ce à dire que le ministre qui a lancé le débat sur l’identité nationale considère ces contributions comme nulles et non avenues ? Pourquoi demander
une nouvelle fois aux populations des outre-mers d’aller s’exprimer sur l’identité alors qu’elles l’ont déjà fait ? Pourquoi refaire des débats sinon pour signaler que, finalement, les
consultations des EGOM n’ont eu aucune importance ?
En outre, ces sociétés sont des exemples de l’intraculturalité, du métissage entre groupes aux croyances et aux
origines différentes. Certes, ces sociétés connaissent des tensions et des inégalités, mais elles font preuve de valeurs éthiques qui semblent manquer dans l’hexagone. À La Réunion par exemple,
coexistent deux des grands monothéismes -- Christianisme et Islam, avec tous deux plusieurs églises ou sous groupes, catholicisme, protestantisme, évangélisme, sunnisme, shiisme…-- une des
grandes religions, l’Hindouisme, avec le Bouddhisme et les rites afro-malgaches, afro-comoriens. La présence de l’Islam y est plus ancienne que dans l’hexagone. Sans tomber dans une naïveté béate
et nier les tentations de repli, on peut observer sur cette île, une manière de cohabiter autour des valeurs partagées de respect, de tolérance, et de solidarité.
L’enfermement de la société française dans ses frontières hexagonales poursuit son hégémonie.
Impossible de penser la France, son histoire, sa culture en dehors de frontières immuables inscrites dans l’imaginaire au 16ème siècle ! La communauté imaginée « France » reste étroitement engoncée dans son corset hexagonal. Paradoxalement, l’imaginaire français fut
plus ouvert pendant l’empire colonial, certes fondé sur l’illusion de la mission civilisatrice mais malgré tout interpellé et questionné par l’Autre. Depuis la fin de l’empire colonial, le repli
sur des frontières européennes signale le renforcement de points aveugles : histoire et culture de la traite négrière et de l’esclavage pensée comme concernant des gens « là-bas »
ou histoire et culture de l’empire colonial post-esclavagiste. Les héritages complexes et multiples de ces siècles d’historie dans le présent sont marginalisés au profit d’un récit fictionnel qui rabat les Français sur le passé.
Deuxième forclusion : les femmes, la différence de genre. Les Français n’auraient pas de genre.
Les femmes françaises seraient des « Français », donc pas question de se demander si l’identité nationale ne serait pas profondément « masculine ». Le genre, c’est pour les
« Autres », tous ceux qui ne savent pas respecter les droits des femmes, qui seraient rigoureusement respectés comme chacun sait en France (alors pourquoi un nombre grandissant de
violences envers les femmes en France ? Une continuelle disparité des salaires ? Le non respect des lois de la République – parité politique par exemple ?). Comme l’a écrit Gayatri
Spivak, « les hommes blancs veulent sauver les femmes de couleur des hommes de couleur. » La question est certes complexe. Les hommes jouent sur le corps des femmes à qui sera son
meilleur protecteur et le patriarche « immigré » n’a pas grand chose à envier au patriarche « français ». Les crimes « d’honneur » (notion à déconstruire, il ne
s’agit pas d’honneur mais de pouvoir masculin), le conservatisme des pères et frères issus de l’immigration contre les filles La société française peut se dédouaner des crimes coloniaux et de son
passé : ce sont les immigrés (musulmans) et non les Français qui ont les auteurs de crimes horribles. Il ne s’agit pas d’excuser une violence inexcusable contre les femmes mais de mieux
comprendre comment et pourquoi le sort des femmes est devenu un enjeu de l’identité nationale. Ces remarques peuvent paraître dérisoires au regard des violences et de la discrimination que
subissent des femmes mais quand ces dernières deviennent un des terrains sur lequel se construit un nouveau discours sur l’identité nationale, il faudrait que la question soit posée en termes
très clairs et que toutes les femmes puissent dire pourquoi le débat sur l’identité nationale ne peut les
instrumentaliser.
La question qui se pose est bien : « Comment être Français et femme, musulman, ultramarin, « Noir » ? »
quand toutes les enquêtes montrent un regain des discriminations au faciès, des discriminations dans le travail, les promotions, le logement, les études.