Hakim Ajimi : Forum du 20 janvier 2012 à Grasse
Dans le cadre du Forum du 20 janvier 2012 à Grasse, les participants étaient invités à s’exprimer
Prises de paroles d’intervenants :
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
|
|
Différences. La revue
Ce site est celui de militants du MRAP, Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples.
Il a pour ambition d'être un espace de discussions et de débats sur les thèmes d'action du MRAP. Les points de vue qui y sont exprimés le sont en toute liberté et n'engagent pas le MRAP |
|
| Textes à débattre : Les migrations L'extrême-droite | Signez l'appel : 2012 : pour un printemps des quartiers populaires |
Hakim Ajimi : Forum du 20 janvier 2012 à Grasse
Dans le cadre du Forum du 20 janvier 2012 à Grasse, les participants étaient invités à s’exprimer
Prises de paroles d’intervenants :
Intervention de Walid, membre du Comité de soutien à Hakim Ajimi
(Propos recueillis par Y.M. & A.V.)
Walid et le père de Hakim
« Depuis le début, la vérité est manifeste, et pourtant depuis le début on veut nous cacher cette vérité. Depuis le début, on nous parle de procédure, de délais,
d’attente administrative… Au bout de quatre ans, l’affaire est enfin devant le tribunal, en correctionnelle. S’il peut arriver que dans le cadre de l’exercice de leur fonction, les
policiers aient à répondre d’un accident involontaire, là dans le cas de Hakim, il ne s’agit aucunement d’un accident, il s’agit pour nous d’un véritable meurtre. Ainsi malgré la gravité
des faits, les policiers ne sont pas devant les Assises où pour des raisons analogues, un quelconque citoyen, l’un d’entre vous, se verrait sans aucun doute infliger la peine
maximale.
La correctionnelle, dans le cas d’un homicide involontaire, c’est quand, par exemple, on renverse quelqu’un avec sa voiture, accidentellement, et que suite à
cela, la personne décède.
Dans le cas d’Hakim, la situation est toute différente. Les policiers, alors même qu’il est pieds et mains menottés, le maintiennent plaqué au sol et
l’empêchent de respirer. Malgré les protestations de témoins - il y en a même un qui a voulu intervenir, il finira au commissariat- l’agonie d’Hakim continue jusqu’à sa mort par
asphyxie, une mise à mort en quelque sorte.
Que les forces de l’ordre doivent assurer la sécurité, nous le savons, mais pour nous il reste totalement inadmissible que les policiers contrôlent quelqu’un
vivant, en bonne santé et le restituent mort à sa famille et à ses proches.
Malheureusement, des cas semblables sont en train de se reproduire en France : le jeune, à Clermont-Ferrand par exemple, n’est pas sorti d’un braquage
avec prise d’otages. Les policiers l’ont interpellé vivant, sur un banc, pour le laisser dans le coma. Maintenant il est six pieds sous terre. La police comme les autorités ne semblent guère s’en
soucier, ni se soucier de sa famille qui souffre de sa disparition. Et sa mort est traitée comme un banal fait divers.
Dans tous les cas, nous sommes pour que la justice soit rendue et que tous les auteurs de délits, policiers tout comme jeunes soient redevables de leurs actes et
passibles de condamnations qui les incitent à réfléchir sur les actes de violence qu’ils ont commis. Qu’ils aillent en prison, car dans ce pays c’est le seul moyen que l’on ait trouvé pour faire
réfléchir les auteurs de délits. Et dans le cas des policiers de Grasse pour réfléchir à leur indispensable reclassement professionnel car contrairement à Hakim, à leur victime, ils ont, eux,
toujours la possibilité d’envisager leur avenir.
La police doit faire respecter les lois, on n’a jamais mis en question cette mission mais nous voulons des policiers qui soient exemplaires. Les policiers, s’ils
veulent faire respecter les lois par les jeunes doivent d’abord apprendre à les respecter eux-mêmes et donner l’exemple. Un comportement en rupture avec les agissements des policiers de la BAC
(Brigade Anti-Criminalité) qui, suivant des sociologues comme Mathieu Rigouste, représentent un bras armé pour maintenir l’ordre, l’ordre des possédants, et à qui on enseigne comment se comporter
pour faire régner un climat de peur. Si on est libre dans ce pays, ces libertés, on commence à les perdre.
La justice également doit être exemplaire, et lorsqu’il est reconnu que les policiers ont outrepassé les lois ou les règlements, ont manqué lourdement à leurs
devoirs ou à leurs missions, elle se doit de les condamner avec toute la rigueur qu’elle met à sanctionner les autres citoyens. N’importe quelle personne qui, en France, se rend coupable d’un
manquement grave dans son travail se voit sanctionnée ou virée. Il serait incompréhensible que les policiers responsables de la mort d’Hakim se voient maintenus dans leurs fonctions.
Dans le cas présent, si les responsables de la mort d’Hakim se trouvent en correctionnelle - de notre côté, on a bien voulu admettre qu’il ait pu y avoir mort par
imprudence, homicide involontaire-, mais dans des cas pareils, la peine peut aller jusqu’à trois ans, sans compter l’amende à définir par le tribunal, les réquisitions en sont très
loin.
Dans le cas de Hakim, on est face à des policiers qui n’ont pas porté assistance à une personne en danger, et face de surcroît à un acharnement injustifié qui
a provoqué la mort de Hakim. On se trouve donc face à deux chefs d’inculpation : homicide involontaire et /ou non-assistance à personne en danger.
Au cours du procès, on a entendu des témoignages accablants, l’expertise médicale a été sans équivoque, et si le procureur a prononcé un réquisitoire
incendiaire, traitant les policiers d’inhumains, leur reprochant d’avoir failli à leurs obligations, c’est en définitive pour ne demander que des peines allant de six à dix-huit mois avec sursis.
Ce qui laisse entendre qu’un policier n’est pas justiciable comme tout autre citoyen.
Pour nous, il est incompréhensible que la justice puisse protéger des personnes qui font honte à la police. Nous ne pouvons accepter que la justice grassoise,
-française plus généralement parce que de tels agissements se passent partout en France- garantisse l’impunité et maintienne en place des agents qui dénaturent le rôle de la police. C’est
irresponsable cela ne peut qu’entraîner une perte de confiance qui serait préjudiciable pour tous et pour la cohésion sociale à laquelle une justice « juste » doit
contribuer.
Quant à nous, nous devons rester unis pour continuer à mener ce combat, et à réclamer la justice dignement comme la famille Ajimi, continuer le combat pour ne plus
être les boucs émissaires, continuer le combat pour Hakim mais aussi pour tous les cas similaires, continuer le combat pour la justice que l’on porte tous au plus profond de nous, continuer
le combat pour amener la justice à faire son travail et si elle rechigne à le faire, la pousser à assumer ses responsabilités.
Dans ce pays où l’on vit dans un Etat de droit, on n’a qu’une seule revendication, que la justice applique le droit, un même droit pour tous.
Tant qu’il n’y aura pas de justice, il n’y aura pas de paix.
Mohamed (Clichy-sous-Bois)
« Je viens de
Clichy-sous-bois la ville où Zyed et Bouna, deux enfants poursuivis par des policiers sont morts en 2005 dans le transfo où ils s’étaient réfugiés. Ce drame, même si d’autres facteurs ont
joué, a été un déclencheur de ce que l’on a connu dans les quartiers populaires en 2005. Ce manque de respect, l’absence de droit commun que connaissent les habitants de nos quartiers expliquent
l'explosion qu'il y a eu partout en France pour dénoncer un état de fait qui persiste : depuis les années 80, des crimes sont commis, ne sont pas punis, ce n’est pas tolérable.
Aujourd’hui, on est venus à Grasse, rejoindre d’autres comités qui soutiennent la lutte pour Hakim Ajimi, mais également pour soutenir les mobilisations pour
Ali Ziri, Lamine et celles de Villiers le Bel, comme celles de Clermont-Ferrand, d’Aulnay… La liste est longue.
On est là pour dire que cela doit cesser et pour que cela cesse, il faut que ce problème des violences policières devienne un problème national. Quand
je dis national, je m’adresse particulièrement à ces hommes et femmes politiques qui, quand ça les arrange, savent très bien mettre en avant certains sujets mais qu’on n’entend pas ou qu’on ne
voit jamais dans les combats menés dans ces quartiers où le droit commun n’existe pas, ces quartiers, où les enfants ont droit qu’on leur ôte la vie sans que personne ne trouve cela indigne
ou inadmissible.
A un moment ou à un autre, si les hommes et les femmes politiques ne sont pas capables d’agir, il faudra que nous portions ce problème au plus haut et lui donner
toute sa dimension politique pour que ces méthodes cessent. Comme d’autres l’ont dit, on ne mène pas un combat contre la police, nous menons un combat contre ceux qui, aujourd’hui dans le
camp policier, ne respectent pas la loi, alors qu’ils sont censés normalement nous protéger et non pas nous faire peur.
Il faut que les policiers aient le courage de dénoncer les dérives de leurs collègues. On a tous un côté humain et à un moment il faut bien que ce côté humain
ressorte et s’exprime pour que soit mis fin à une situation où ce sont toujours les mêmes qui trinquent.
La question des quartiers populaires reste
un problème national. Malheureusement elle est souvent mise à l’écart, pour ne pas dire plus.
Pourtant aujourd’hui les quartiers populaires sont un véritable laboratoire pour la politique qui se met en place. Et ces quartiers populaires, c’est nous. Et ce
qui s’y passe, pour les autres, ce n’est pas leur problème. Et pourtant, ce devrait être le problème de tous. Lorsqu’il y a des enfants qui meurent, ce sont toujours les mêmes : ce n’est pas
parce qu’on s’appelle Mamadou, ou Mohamed qu’on a le droit de mourir.
Il n’est pas normal non plus que nos enfants finissent par s’entretuer parce qu’aujourd’hui le système crée cet état de choses. On dénonce, on déplore mais ce
n’est pas suffisant. Il faut absolument que l’ensemble des problèmes que les quartiers populaires rencontrent aujourd’hui devienne une cause nationale. Il ne faut pas se le cacher, si rien
n’est fait, on ne sait ce qui peut se passer demain tant l’exaspération est grande. Nous ne sommes pas du bétail, nous sommes des êtres humains et nous avons le droit d’être heureux. Nous ne
demandons qu’une chose un droit commun ni plus ni moins.
Il faut être conscients qu’ils ne feront rien pour nous, c’est pour cela qu’il nous faut rester mobilisés. Il nous faut être capables de faire le pas, «
de traverser le trottoir » pour dire qu’on ne veut plus de ça. Il nous faut intervenir différemment, intelligemment, à notre façon et non pas à la manière qu’ils attendent,
c’est à dire que cela dégénère. Ne tombons pas dans certains travers qui leur rendraient service, soyons dignes comme la famille d’Hakim l’a été jusqu’au bout, comme les autres familles qui ont
connu les mêmes drames. Restons mobilisés pour que la justice soit faite. Et avec ces affaires qui ne vont pas jusqu’au bout les familles ont du mal à faire leur deuil.
On est venus de Paris, où d’ailleurs en ce moment se déroule à la fontaine des Innocents un rassemblement de solidarité avec ce qui se passe ici. Une
solidarité qu’il faut continuer à construire. Restons mobilisés.
(Propos recueillis par Y.M. & A.V.)
Adil :
D’abord nous tenons à vous faire savoir que nous avons monté un comité sur Marseille-Avignon. Aujourd’hui, la situation a vraiment quelque chose de particulier, le
côté émotionnel est présent chez tous mais il va falloir aussi dépasser ça pour parler du racisme d’Etat qui est validé par tous les partis politiques.
Aujourd’hui, il va falloir investir le terrain de la mobilisation sociale. Cela fait trente ans que certains militent, ils se sont mobilisés et pourtant des
meurtres, il y en a tout le temps. Il va donc falloir que chacun d’entre nous – ceux qui en ont la capacité, qui connaissent une certaine stabilité parce que la pauvreté et la précarité n’aident
pas à militer- s’investisse davantage, en tout cas pour ceux qui ont des responsabilités.
Aujourd’hui, parmi ces associations qui militent depuis trente ans, parmi ces individus tout seuls qui militent en leur nom depuis trente ans, un certain
nombre poussent vers le mouvement des quartiers populaires et de l’immigration parce que outre la violence policière, il y a tout qui s’abat sur nous : la question du logement, la question du
travail –dernièrement il y a même une loi qui a été votée au parlement où des conditions sont mises au travail de nos mères, de nos sœurs, même le travail dans le privé peut leur être interdit.
Jusqu’à quand va-t-on dormir ?
Il faudra qu’à un moment nous soyons courageux. Face à nos revendications de logement, de travail, par exemple pour nos sœurs même dans les crèches privées, face au
développement de l’islamophobie, il faudra qu’on trouve une réponse politique parce que si on attend que les organisations politiques agissent à notre place, je peux vous le dire sereinement
aujourd’hui, le calcul est vite fait, même si je ne suis pas ancien pour le dire, il est évident que s’il n’y a pas de mobilisation sociale et la réponse politique qui va avec, il est certain que
mon fils de dix ans, il va encore se les traîner ces problèmes.
Il faut qu’on soit présent sur tous les combats politiques, qu’on pousse pour le développement des mouvements des quartiers populaires et de
l’immigration.
Pour en revenir à la lutte d’aujourd’hui, nous on ne fait pas le procès de la police, mais la police et l’Etat et la justice sont en train de se tirer eux-mêmes une
balle dans le pied. Ce que nous réclamons , c’est qu’il n’y ait pas d’impunité. Si tension, il y a, ce n’est pas nous qui l’aurons créée, ce sont eux qui sont en train de la créer parce qu’ils
essaient de protéger des gens qui sont improtégeables.
Pour notre part, si nous, on tend la main à ces policiers qui font leur boulot tous les jours, qui servent la citoyenneté, il faut que eux ne protègent pas
leurs collègues qui commettent des fautes impardonnables. C’est important pour la cohésion sociale. Nous, on est Français et on veut la paix. On est là pour vivre avec tout le monde. On
n’est pas là pour Hakim, parce qu’il s’appelle Hakim ; cela aurait été François, cela aurait été la même chose et demain, c’est déjà François.
Aujourd’hui, ce sont les pauvres qu’on attaque qu’ils s’appellent François ou Hakim, ce sont les pauvres qu’on attaque, il ne faut pas qu’on l’oublie.
(Propos recueillis par Y.M. & A.V.)
Richard :
Comme vieux Grassois, je suis de ce quartier, j’ai vécu, j’ai joué avec des camarades calabrais, piémontais, plus tard de l’Andalousie espagnole et aujourd’hui je veux exprimer mon amitié à vous tous. Ce que je veux surtout dire, c’est qu’en tant que Grassois, j’accuse la ville de Grasse, j’accuse les dirigeants grassois, la mairie de Grasse. Je tiens à faire remarquer, et ce n’est pas anodin, que le jour de ce meurtre à Grasse, c’était la fête de la Rose (1) et le jour de la fête de la Rose, dans l’esprit de cette ville bourgeoise et insolente, il ne peut y avoir de débordements. Il y avait un a priori raciste parce que cette ville aussi est raciste. Ce n’est pas ma ville, ce n’est plus ma ville, et j’en appelle aux Grassois parce qu’il en va de l’honneur de ma ville, de notre ville. Cela a pu jouer comme une sorte de préméditation. Il y avait déjà délit de faciès. La Place du Jeu de Ballon doit être clean, c’est à dire que les Arabes restent dans leur Vieille Ville comme hier les Piémontais, les Espagnols ou les Calabrais.

Ce que je veux vous dire, c’est que vous, vous êtes la force, la richesse de Grasse. Hier avec le Piémont, c’était la fleur avec les ouvriers des parfumeries.
Aujourd’hui, parce qu’il n’y a pas une villa ici qui n’ait été façonnée par ces ouvriers, ces travailleurs, ces maçons, tunisiens, algériens ou cap-verdiens, etc.
(1) La Fête de la Rose dans la capitale de la parfumerie qu’est Grasse est la fête de la fleur et non celle d’un parti politique.
(ndlr)
(Propos recueillis par Y.M. & A.V.)
Derniers Commentaires