Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 11:15

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Depuis trop longtemps, le dialogue entre la police et les « minorités visibles » est difficile.

Depuis trop longtemps, les enquêtes se succèdent, dont une étude récente du CNRS, pour dénoncer les contrôles au faciès, sans qu'aucune mesure ne soit prise.

Ces citoyens dont l'identité est systématiquement contrôlée, parfois plusieurs fois par jour, à cause de leur apparence ou d’une origine supposée, nous disons aujourd'hui que la République doit les entendre.

Car il ne faut pas s'y tromper. Notre cohésion nationale est en jeu. Les contrôles au faciès divisent la population, et donnent l'impression à certains que, quoi qu'ils disent, quoi qu'ils fassent, ils ne feront jamais partie de la communauté nationale. Ils seront, à vie, présumés irréguliers, présumés coupables.

Nous sommes profondément attachés à la police républicaine, et c'est au nom de ce lien, indestructible, qui doit exister entre la police et ses administrés, quelles que soient leur âge, leur mode de vie, leur religion ou leur couleur de peau, que nous appelons à agir, pour en finir avec les contrôles au faciès.

Notre première proposition est simple, et efficace. Elle a été testée, avec succès, par le président américain Barack Obama, alors qu'il n'était encore que sénateur, dans son Etat de l'Illinois et déjà mise en œuvre dans des villes anglaises. Nous proposons qu'à l'issue de chaque contrôle d'identité, le policier délivre à la personne contrôlée une attestation, où figurent : le numéro de matricule du policier, le nom de la personne contrôlée, ainsi que la date, le lieu, et le cadre légal du contrôle effectué.

Un contrôle de police est un acte qui n’est pas anodin ; il est donc légitime que ces procédures soient enregistrées et que la personne contrôlée reçoive une explication écrite. Ainsi les personnes qui estiment à tort ou à raison être harcelées par des contrôles intempestifs auront les moyens de prouver leurs dires par ces documents officiels, de même, les forces de l‘ordre disposeront d’un outil d’évaluation de leur efficacité. En d’autres termes, les attestations permettront de garantir le cadre légal des contrôles et de limiter les abus éventuels de la part des contrôleurs ou des contrôlés.

Notre seconde proposition est que chaque policier puisse être identifié par un numéro de matricule, qu'il portera sur lui d'une manière visible par les usagers. Ce système est en vigueur dans un très grand nombre de pays, où il a fait ses preuves. L'anonymat des policiers est préservé. Et les droits des citoyens sont garantis.

Si cela s’avérait nécessaire, nous demanderons qu'un projet de loi sur les contrôles au faciès soit présenté au parlement, afin que la représentation nationale puisse enfin se saisir de cette question.


Pétition pour les attestations de contrôle d'identité à l'initiative de:
CRAN / Ligue des Droits de l'Homme / Banlieues Actives / HUI Ji / AC le feu


Premiers signataires:
CFDT / FSU / Syndicat des avocats de France / Syndicat de la Magistrature / GISTI / MRAP / SOS Racisme/ ANGVC / ASAV / FNASAT Gens du voyage / ENAR France-réseau européen contre le racisme / Fédération des Associations Franco-Africaines de Développement-FAFRAD / Femmes et Contributions au Développement-FECODEV / Fédération Nationale des Associations Franco-Africaines-FNAFA / Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives-FTCR / Afrique Conseil / Amitié judeo noire / An Nou Allé / Association Oxygène Social / Association Football Club des Ecrivains / Association Club des Afro-Européennes et entreprenariat / AZEC / CAPDIV / Enfants d'Ici et d'ailleurs / Haut Conseil des Béninois de l'extérieur / Rafale / Zodo / Association des Jeunes Chinois de France / comité IDAHO

Par Différences. La revue - Publié dans : Discriminations
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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 11:04

Pendant un an et demi, Eve Chrétien est intervenue dans un centre de rétention, pour la Cimade. Mediapart publie aujourd'hui Ce premier extrait d'un livre de chroniques, à paraître en septembre 2010 chez Actes Sud, est également parue sur Mediapart. Nous le reproduisons avec l'autorisation de l'auteur. L'annonce d'une reconduite à la frontière, d'un départ à l'aéroport... Témoignage de la détresse au quotidien.

« Devant un évanouissement les gens crient : De l'eau ! De l'eau de Cologne ! Des gouttes d'Hofmann ! Mais pour quelqu'un qui désespère, on s'écrie : Du possible, du possible ! On ne le sauvera qu'avec du possible ! Un possible : et notre désespéré reprend le souffle, il revit, car sans possible, pour ainsi dire on ne respire pas ». Traité du désespoir, Sören KIERKEGAARD, 1849.

 Monsieur N, retenu numéro 372/09 est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau.

 Dehors, un gamin de onze ans court pour rejoindre ses copains sur le terrain de foot qui se trouve à quelques mètres en contrebas : l'entrainement commence à 17 heures et il est en retard parce qu'il n'a pas trouvé son short. Sa petite sœur l'avait caché sous son lit. Dehors, une mère de famille, cinq enfants en orbite, rentre d'avoir fait les courses au Lidl de Villebon. Sa petite fredonne la Marseillaise comme elle fredonnerait une comptine. La mère agacée lui dit : « Fatou, arrête de chanter ça ». Et la petite de répondre : « mais maman, c'est une nouvelle chanson que la maitresse nous a apprise ce matin... ».

 Dehors, l'eau de l'Yvette gambade inlassablement dans son lit de boue.

 Monsieur N est au centre de rétention depuis de longues semaines déjà. Il aura certainement été le vingt millième sans-papiers interpellé de l'année. Le vingt six millième peut-être bien. Un petit poisson dans le Pacifique. Inquiet dès le premier jour, il a demandé à me voir tous les matins. Chaque jour, il a eu besoin d'une nouvelle idée, d'un nouvel espoir pour se tenir debout. Chaque jour, devaient germer en lui de nouveaux mécanismes de défense, de nouvelles questions : « madame, si je fais appel de la décision du tribunal, je vais pouvoir sortir ? », « Je pense que je veux faire réexaminer ma situation par l'OFPRA », « madame, ça n'est pas normal que je sois ici, je suis un vrai réfugié, ma situation doit être entendue ». Bien sûr, il m'est arrivé de lui répondre que je ne pouvais pas le recevoir parce que d'autres urgences m'occupaient. « Tous les jours, ça n'est pas possible. Vous voir tous les jours, non, ça ne sera pas possible ». Dans son regard alors, toujours la même question : qu'y a-t-il de plus urgent que ma vie ? A chaque entretien il se présentait, le poing serré sur son PV d'interpellation et sur sa peur.

 Ce mardi-là, la greffière, rangers aux pieds et équipement de rigueur à sa taille de guêpe, galope à travers le couloir, escalade les marches qui mènent à la zone de vie des retenus : elle vient annoncer à monsieur N que le consulat a délivré un laissez-passer sans même le rencontrer et qu'il prendra son avion dans deux jours. Elle pousse la lourde porte qui retombe aussitôt comme un marteau sur une enclume. Vite. Même la porte prévient au mieux toute fuite, tout déplacement sans autorisation, sans clé, sans escorte. La porte, symptôme sacré de notre chère sédentarité. La greffière crie : « Monsieur N ! ». Pas de réponse. « Monsieur N vous êtes où ? Oh ho ! ». Elle lui annonce la bonne nouvelle et s'en va. Il est 9h32. Monsieur N se tient apparemment debout au milieu de la cour de quelques mètres carrés, entourés de murs desquels même la laine de verre tente de s'échapper. Au-dessus de sa tête, un filet de sécurité le sécurise. Dans les angles, des caméras de sécurité le sécurisent aussi beaucoup, et sont les témoins du coup qu'il vient d'encaisser. Dans deux jours, le contribuable français y mettra de sa poche pour l'envoyer chialer ailleurs.

 A 9h33, monsieur N demande à voir la Cimade. Je suis occupée. Il demande encore à 9h40, à 10h30, à 11h43. A 13 heures, il téléphone sur mon portable d'urgence.

 Lorsqu'il avait fallu l'aider à rédiger sa demande d'asile, il avait eu la même fébrilité. Avec un treuil sans doute, il avait  cherché au grenier de sa mémoire, tout ce que, jusqu'là, il avait voulu effacer et fuir. Ses mots sous ma main, j'en sentais physiquement la brûlure. Mère assassinée. Père assassiné. Lui, emprisonné. Son torse ébouillanté. Sa peau presque blanche sous son tee-shirt. Il avait parlé par nécessité, tentant vaillamment de dépasser le bégayement qui surgissait à chaque fois qu'il repensait à ce « avant ». Bégayement qui révélait son désir de parler plus vite que la peur du souvenir.

 Dans l'après-midi, je le reçois. Recevoir est un terme qui prend ici tout son sens. Je regarde le listing du jour : 27 noms, 27 visages pris en photo par le flic de l'accueil. Sous chaque nom, un numéro. A côté du sien, je lis « Roissy : 11h30 ». Je suis calme. Je sais que monsieur N est un homme posé. Il a cette douceur ronde qui lui vient sans doute de sa mère rwandaise. Il a beau mesurer près de deux mètres et peser au moins 120 kilos, il donne le sentiment de pouvoir tenir un oiseau dans ses mains sans l'effrayer. Pas un crescendo dans son expression, chaque mot équivalent à l'autre : Bach ressuscité.

 Nous parlons près d'une demi-heure. Il n'y a plus rien à faire. Toutes les voies juridiques ont été explorées. Tout a été rejeté : les appels, le recours administratif, les courriers, la demande d'asile. Le genre de situation où l'on se dit qu'avec ou sans droit, le résultat reste invariable. Son corps imposant n'entre pas dans le cadre du droit, semble-t-il. Impossible d'écarter les murs.

 J'ai la lourde tâche de lui expliquer une fois encore que son recours auprès de la Cour Nationale du Droit d'Asile n'empêchera pas son expulsion. Il ne refuse pas de le comprendre : il en est incapable. Autant lui demander de condamner l'espoir. « Ca n'est pas normal d'être envoyé à la mort avant d'avoir obtenu une réponse. Vous en convenez avec moi madame, ça n'est pas correct ? ». J'en conviens de toute mon âme et cela ne sert rien d'autre que mon confort intellectuel.

 Je pousse la porte d'un monde schizophrénique et me mets à lui expliquer les conséquences possibles du délit qu'il va devoir commettre, puisque sa volonté ira jusqu'à mourir plutôt que de se retrouver au Congo. Il me semble que tout intervenant en rétention, dans ces instants pénibles, prend la pleine mesure de ses convictions et de la force qu'elles lui confèrent. Je lui dis : « ils vous emmèneront sur le tarmac », « il faut attendre que les passagers entrent dans l'avion pour vous mettre à crier et à vous débattre ». Je lui dis « cela peut aussi se passer sans heurt, un simple refus verbal et la police vous ramènera au centre ». Il demande s'il sera menotté, frappé, si sa dignité sera respectée. Il demande sans demander : il ne réfléchit plus.

 A mesure que je lui parle, son comportement devient étrange, il ferme les yeux et lève ses bras comme s'il s'étirait, fait craquer les os de son cou. Je ne comprends pas tout de suite ce qui lui arrive. Je l'appelle : « monsieur N, vous m'entendez ? Monsieur N ? ». Il ne répond pas. Il ne m'entend apparemment plus. Je suppose qu'il va se mettre à pleurer ou qu'il peut éventuellement se mettre en colère : je suis prête à cela. La veille encore, monsieur C s'était écroulé, surnageant à peine dans un lac de larmes brûlantes.

Soudain, tous ses membres se mettent à trembler. Des spasmes d'une violence pour moi inédite, le traversent sans qu'il ne puisse visiblement les contrôler. Il tombe de sa chaise et s'écroule sur le sol. Il se retrouve à terre et se tord dans des mouvements saccadés, il hurle entre râles et sanglots. J'ai un mouvement de recul, je sais qu'il ne me fera pas de mal, mais je vois bien que la terreur le domine bien plus que son esprit ne peut le faire, et qu'il est complètement dépassé. Ses pieds se prennent dans les fils de l'ordinateur, sa tête cogne le sol, ses bras claquent contre le mur, sa respiration est de plus en plus forte et s'accélère. J'ai même l'impression qu'elle pourrait s'arrêter tellement il semble suffoquer et épuiser tout son souffle, tous ses muscles.

 Monsieur N est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau. Le policier qui l'a accompagné dans le bureau et qui attend derrière la porte, entre et me demande ce qu'il se passe. A voir son visage épouvanté, je comprends l'ampleur de la situation. Il se rue sur mon téléphone interne, appelle la brigade à l'aide. Il appelle le greffe, le chef de centre adjoint. S'il pouvait, il appellerait sa propre mère. Très vite, le bureau est envahi comme jamais. Monsieur N est au sol, toujours secoué de spasmes, des cris insensés s'échappant des profondeurs de son histoire plus que de sa gorge, quatre policiers sont autour de lui. La greffière appelle immédiatement les pompiers.

 Je ne sais pas quoi faire de moi-même. Je ne veux pas assister à cela. Je ne veux pas le regarder à terre, tordu comme une chenille, nu comme un ver, nu dans sa dignité. Je ne veux pas non plus le laisser seul avec eux. Ma présence empêchera leur débordement éventuel. Alors je reste là, adossée au mur, coincée entre ma chaise et le brigadier chef. De temps en temps, j'essaye de lui parler, je m'approche de lui, je pose ma main sur son épaule, je lui frotte le dos... « Monsieur N, c'est Eve, vous m'entendez ? ». C'est inutile. J'essaye de penser à ce qui doit me protéger, parce que je suis en train de glisser sur une pente dangereuse, je me demande ce que j'ai dit et qui a pu déclencher sa crise, comme si j'en étais responsable. Mais je dois me retirer, c'est à ceux qui l'enferment d'assumer.

 Les pompiers arrivent en quelques minutes à peine. Ils ont l'habitude de venir au centre de rétention. Ils connaissent les lieux. Ils sont trois. Une femme et deux hommes. La femme dit n'avoir jamais vu ça de sa vie, elle réfléchit et passe en revue ses cours de secourisme : « ce n'est pas de l'épilepsie, ce n'est pas de l'asthme... ». Certes non. C'est de la terreur. C'est ce qui se produit quand on inflige à un Homme une chose qu'il ne peut  humainement pas porter, même en mobilisant tout ce qui fait de lui un Homme.

 Je sors du bureau. Je suis en mouvement permanent. Je marche de long en large dans le couloir qui longe mon bureau. Ma seule fonction est d'être là, mes yeux et mes oreilles en parfait éveil. L'un des pompiers prend le téléphone et décide d'appeler le médecin de garde. Le standard de l'hôpital le met en attente. Soucieux de ne pas délaisser ses collègues qui essayent tant bien que mal de maitriser monsieur N, il branche le haut-parleur du téléphone pour libérer ses mains et pose le combiné sur le bureau. A lieu alors l'instant le plus démesuré, le plus inhumain qu'il m'ait été donné de vivre au centre de rétention depuis mon arrivée : le haut-parleur crache une musique d'attente. Pendant que quatre policiers et trois pompiers sont penchés sur monsieur N qui hurle à la mort, les yeux révulsés, les tempes trempées de sueurs, les membres écartelés par une apparente douleur, résonne dans le bureau et le couloir... la petite musique de nuit de Mozart.

 Je suis assise sur la chaise qui se trouve à la sortie du bureau, réservée habituellement au policier qui attend les retenus qui sont en entretien avec moi. Les jambes croisées, la main sur ma bouche, les yeux incapables de fixer quoi que ce soit. Mille choses me traversent l'esprit. La crise de monsieur N dure depuis déjà quinze minutes. Quinze gigantesques minutes. Ma pensée se dilue dans l'atmosphère : retiens bien tout ce qui se passe pour en témoigner dans le détail. Pour en témoigner jusqu'à ce que la sidération se répande et que les foules se lèvent. Je me dis que l'administration m'a volé Mozart pour toujours et que je ne pourrais jamais plus écouter cette foutue musique sans entendre les hurlements déchirants de monsieur N.

 A côté de moi, l'un des policiers se tient debout, le teint rouge et bouillonnant de remise en question. Il a le visage qu'ont les gens aux enterrements, ou à l'église pendant la sainte scène. Oui, cela me rappelle la mine recueillie et incompréhensible qu'avaient les adultes que je voyais, petite, se tenir en cercle autour de l'autel pour manger gravement ce morceau de pain qui, au fond, n'était rien d'autre qu'un simple morceau de pain. Il doit sans doute se dire que son métier de flic n'est pas marrant tous les jours mais qu'il faut bien en passer par là. Je me demande quelle est la raison -  la raison sérieuse et valable - qui fait qu'il faille en passer par là. Le bon sens est un fantôme ici. Mais que pouvons-nous attendre de lui ? Qu'il ouvre les portes du centre et laisse filer monsieur N ? Allons, allons... aucune décision ne lui appartient, c'est ce qui le protège. Les pompiers sont toujours en train d'essayer de calmer monsieur N. L'un d'eux me demande son prénom. Peut-être, me dit-il, qu'il a besoin de familiarité.

 La Gloire. Il s'appelle La Gloire, lui réponds-je. Je crois bien que cela provoque un léger rire chez les policiers. Tout léger. Juste une petite bouffée d'air expectorée sans penser à mal. Convenons qu'aucun auteur n'aurait inventé de nom plus à propos.

 Dehors, le gamin tire au but et marque. Ses copains se jettent sur lui et le congratulent. Dehors, une vieille dame promène son chien, qui pisse généreusement sur les grilles du centre de rétention. « Allez viens, Fifi, on rentre à la maison. Fifi ! Au pied ! Viens ici, tu vas nous faire avoir des ennuis ! ».

 Dedans, sur un fond de Mozart, la greffière lance calmement : « La Gloire, vous m'entendez, La Gloire ? C'est pas la peine de faire ce cinéma, vous le prendrez de toute façon, votre avion ! Allez, allez, calmez-vous La Gloire, c'est pas comme ça que vous y arriverez ». Il est toujours à terre, roué de coups par l'invisible main de la peur. Elle attrape une bouteille d'eau, mouille sa main et passe le dos de ses doigts sur la joue du comédien. Son geste est presque tendre. Je ne sais plus où je suis : entre son geste et ses paroles, il y a pourtant des mondes, des gouffres et des tranchées, mais elle semble n'en pas faire grand cas. Son geste s'apparente à du cubisme ou de la pataphysique. On dirait une insulte. Je voudrais qu'elle ne le touche pas comme ça.

 Au bout d'une demi-heure d'horreur, une accalmie du rythme cardiaque de monsieur N permet aux pompiers de le faire lever et de le porter jusqu'au camion qui l'amènera à l'hôpital d'Orsay. Trente minutes. Un demi-cercle de silence. Il parvient à se tenir debout et marche aussi lentement qu'un homme qui sortirait des décombres de sa maison écroulée après un tremblement de terre. Quatre hommes en bleu le soutiennent par la taille, les coudes, les épaules. Impossible de dire s'il respire ou s'il crie : son souffle puissant ouvrirait les portes du centre si le policier ne le faisait pas en passant devant l'étrange cortège. « Attendez, je vous ouvre. Allez-y, passez... allez-y, c'est bon, je tiens la porte ».

 La greffière vient vers moi : « ça va ? ». Je hausse les épaules et lui fais une grimace universelle signifiant : qu'est-ce que je peux vous répondre là, hein ? Vous voulez que je vous réponde quoi ? Je trouve moyennement opportun qu'elle s'adresse à moi, mais ma relation avec les policiers du centre est pour ainsi dire l'un de mes outils de travail : je ne peux la mettre en jeu. Elle a envie de papoter et me dit : « c'est du cinéma de toute façon, vous savez, j'ai l'habitude... ». Je la coupe tout net en allant attraper les clés du sas de sécurité pour sortir à l'air libre. En longeant le couloir, je me dis que cinéma ou pas, la situation est exactement la même. Dans un cas comme dans l'autre, cet homme est à terre sans plus aucune dignité. Je ne veux même pas réfléchir à cela, je ne vois aucune raison d'y penser. J'ouvre les portes une à une et me trouve nez à nez avec le chef de centre adjoint.

 Il a déjà quitté son uniforme, il est 18 heures. Petit fonctionnaire. Il est en jean et a l'air un peu agacé, un peu fatigué, mais montre tout de même qu'il est bien désolé par une grimace puante. Inconscience quasi protocolaire. Pour détendre l'atmosphère, il se lance : « alors Eve, qu'est-ce que vous lui avez dit pour qu'il se retrouve dans cet état-là ? Hahahah, je blague, hein... ne vous inquiétez pas ». La greffière nous rejoint. Ils se mettent à commenter l'évènement. Le chef adjoint demande : « qui c'est qui lui a dit qu'il avait un vol ? Pffff... ». La problématique principale reste celle-ci : une escorte de police pour emmener monsieur N à l'hôpital, représente des effectifs en moins pour les déplacements des autres retenus de cette nuit au lendemain matin, or... le lendemain doivent avoir lieu des embarquements, des déplacements au consulats, au tribunal de grande instance. Il faut bien trouver une solution pour que la machine tourne.

 Dans le silence de mon âme, je leur suggère de s'en référer au travail de ce cher Eichmann, administrateur des transports de son état, qui leur aurait trouvé un moyen efficace pour optimiser la cadence. Ces flics ont révoqué leur conscience depuis des années déjà et comme dirait je ne sais qui, je me demande bien quel diable ils iront prier pour qu'aucun des retenus ne se venge un jour. La solution est finalement trouvée : pas plus tard que tout de suite, la greffière doit aller téléphoner au commissariat mitoyen pour demander des renforts. Du rabiot de flics. Joie.

 Je retourne dans mon bureau, sonnée par la démesure de l'assaut. Clés, portes, sas, caméras, couloir. Je me tiens debout au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille. Les chaises sont retournées, les fils électriques de l'ordinateur sont arrachés. En allant remettre les chaises debout, je glisse sur la sueur de monsieur N. J'attrape ma veste, la jette sur mon épaule et m'extrais de cet entrepôt bien gardé.

 Dehors le soleil rayonne d'une navrante indifférence. Je croise un gamin qui rentre de son entrainement de foot. Sa mère est venue le chercher. « C'était bien ? T'as marqué des buts ? ». Je presse le pas vers la boulangerie, malgré l'heure, il restera sûrement du pain.

 La nuit, génie de l'enfouissement, tente courageusement de ranger les images du jour dans quelques soubassements de mon cerveau. Un cri dans le placard de mon enfance, celui de la buanderie où ma mère rangeait les vieux morceaux de tissus peut-être. Les regards indéchiffrables des policiers dans un beau paysage, Mombassa 2003 en famille, au milieu des couleurs du marché, ils passeront sans doute inaperçus. La nuit range, le silence prépare ; jusqu'à tant que l'on puisse parler.

 Le lendemain, le jour est encore jeune quand je m'enquiers de la santé de monsieur N auprès du greffe. On m'informe qu'il n'a passé qu'une heure à l'hôpital et a été ramené au centre aussitôt. Le médecin de l'hôpital d'Orsay lui a généreusement fourni un doliprane et lui a rédigé un certificat médical sur lequel trônaient ces mots indéfinis : « choc émotionnel ». De l'acide sulfurique.

 EPILOGUE

Comme prévu, le surlendemain, monsieur N, retenu numéro 372/09, a été emmené à l'aéroport, a refusé d'embarqué. Il a été ramené au centre de rétention. Quelques jours plus tard, il a à nouveau été amené à l'aéroport, mais cette fois, les policiers ne l'ont pas informé à l'avance de leur projet. A 7 heures du matin, ils sont entrés dans sa chambre : « prépare tes affaires, tu pars à l'aéroport ». A 7h25, il a laissé un message sur le répondeur du portable d'urgence de la Cimade : « Bonjour madame, c'est N La Gloire. Je voulais vous informer du fait qu'à ma grande surprise, et bien que mon dossier soit en cours d'examen à la Cour Nationale du Droit d'Asile, les agents de polices du centre sont en train de m'amener à l'aéroport...C'est la raison pour laquelle je vous appelle à l'aide. Merci de me rappeler». Avec un peu plus de temps, il aurait ajouté, « salutations respectueuses ».

 Il a à nouveau refusé d'embarquer. Avec son corps et de tout son être. Chaque refus donne un effet, disait le poète. Les passagers de l'avion, choqués de ses cris et de sa situation ont refusé de s'asseoir sur leurs sièges, ont fait une quête et lui ont remis la somme de 1400 euros en signe de soutien. Ainsi, c'est les poches remplies de billets qu'il a été déféré à Bobigny, où le juge a décidé de ne pas l'envoyer en prison mais lui a donné une peine d'interdiction du territoire français d'une durée d'un an. La loi l'a fait devenir ce qu'il n'est pas : un délinquant, un condamné. Un interdit.

 Quelques heures plus tard, il téléphonait pour s'informer des possibles suites à donner à son affaire. « En urgence, madame, vraiment j'ai besoin de vous, là... ». Cependant que l'eau de l'Yvette continuait de gambader inlassablement dans son lit de boue.

Par Différences. La revue - Publié dans : Migrants
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Mercredi 27 janvier 2010 3 27 /01 /2010 06:46

DROIT-SOLIDARITE

(Association adhérente à l’Association Internationale des Juristes Démocrates)

c/o cabinet Weyl-Porcheron

160, rue du Temple 75003 PARIS

Fax 01 42 78 03 57

 

Libertés publiques et individuelles, SOS !

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INVITATION

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Comme heureusement tant d’autres organisations amies, Droit Solidarité est très préoccupée par la dégradation galopante des libertés publiques et individuelles en France et la banalisation, voire le soutien qui l’accompagne.

Il ne suffit pas d’en faire le bilan. Il devient urgent d’en analyser les causes pour mieux les combattre.

Nous avons donc décidé d’y consacrer une journée à laquelle sont conviées les principales organisations engagées dans le même combat.

Désirant comme d’habitude privilégier le débat sur les discours, nous espérons que vous y procurerez l’avantage d’y apporter votre participation.

 

Cette journée aura lieu samedi 30 janvier 2010

 

à la Maison des associations du 20ème

1-3, rue Frédérick Lemaître
75020 Paris

 

Programme :

 

9h 30 - 12h 30 : Etat des lieux.

Domaines : Justice, Police, Travail, Etrangers, Elus…

 

14h 30 - 17h : Que faire ?

Domaines : Education, Presse et information, Autres droits des citoyens.

Par Différences. La revue - Publié dans : Libertés
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Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /2010 10:26

L’Etat hébreu a créé une télévision sur YouTube et une task force pour nourrir les blogs

logotempsch

«Un événement extraordinaire». L’entourage du président israélien Shimon Peres ne manquait pas de mots pour qualifier le lancement, il y a un mois, d’une chaîne de télévision diffusée sur YouTube et entièrement consacrée à Israël. Certes, malgré la présence du président exécutif de YouTube Chad Harley, l’événement n’a pas recueilli beaucoup d’écho à l’étranger. Pourtant, il est l’un des piliers de la nouvelle politique israélienne visant à investir les nouveaux médias afin de redorer l’image de ce pays ternie par la poursuite de l’occupation d’une partie de la Cisjordanie ainsi que par le blocus de la bande de Gaza.

En effet, peu après la fin de l’opération «Plomb durci» (l’invasion de la bande de Gaza en janvier dernier), Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Ehoud Olmert, a rapidement pris conscience de l’ampleur de la vague de protestations soulevée par la destruction massive des infrastructures civiles palestiniennes. Elle a alors autorisé son département à recruter des jeunes fans d’informatique pratiquant parfaitement une ou plusieurs langues étrangères afin de répondre aux critiques qui fusaient dans les blogs ainsi que dans le courrier électronique des grands journaux européens et américains.


Système d’alarme automatique

Au départ, cette task force était principalement composée d’étudiants, de soldats démobilisés et de volontaires disponibles à toute heure du jour et de la nuit pour la «Cause». Mais lorsque Avigdor Lieberman a succédé à Livni, les crédits alloués pour cette opération (140 000 euros) ont été augmentés et des professionnels de la communication recrutés.

Ceux-ci n’opèrent évidemment plus au hasard. Ils disposent d’un système d’alerte qui les avertit automatiquement chaque fois qu’un article ou qu’un message anti-israélien est diffusé. Lorsqu’elle ne riposte pas en inondant le site repéré de messages indignés, la «task force» intervient en posant des questions faussement innocentes ou en envoyant des textes argumentés.

Durant l’opération «Plomb durci», Tsahal (l’armée israélienne) avait également ouvert un canal sur YouTube afin de diffuser des séquences de bombardement de «cibles terroristes». Selon son porte-parole, plus de 8,5 millions d’internautes auraient visionné au moins une vidéo. Encouragée par ce qu’elle considère comme «un grand succès», l’armée a décidé de prolonger l’expérience en créant une unité spéciale de «hasbara» (le terme hébraïque pour «explication») chargée d’opérer sur «YouTube», où elle anime un blog spécial, ainsi que sur Facebook et sur Twitter.

 

Article de Serge Dumont paru dans l'édition du 8 janvier du journal suisse Le Temps.

Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /2010 10:15

conseil-europe.png Athènes, 12.01.2010 – La Conférence de deux jours organisée par les femmes roms à Athènes et qui a pris fin aujourd'hui portait sur l'augmentation alarmante des atteintes aux droits de l'homme dont sont victimes les femmes roms et sur les moyens permettant de leur garantir la pleine jouissance de leurs droits.


Dans une déclaration adoptée au terme de la conférence, les participants ont invité à l'unanimité les gouvernements européens à respecter leurs obligations et à veiller à ce que les femmes roms jouissent de leurs droits fondamentaux, à mettre un terme au climat d'impunité dans lequel sont commises d'épouvantables atteintes à leurs droits et à prendre des mesures sans équivoque pour en sanctionner les auteurs et indemniser les femmes roms qui en sont victimes.


Les femmes roms ont également invité instamment les gouvernements des pays européens qui pratiquent la stérilisation forcée à prendre des mesures concrètes pour indemniser les victimes, sanctionner les auteurs de tels actes et engager une réforme du secteur médical public pour que les droits des patients soient respectés.


Les conclusions de la conférence soulignent la nécessité de prévenir toute ségrégation de fait en matière de logement et d'éducation, tout en promouvant les principes de qualité et d'intégration.


Les participantes ont également encouragé les militants roms et les défenseurs des droits de l'homme à agir auprès des communautés roms pour les sensibiliser à leurs droits fondamentaux et faciliter leur accès aux services publics et aux dispositifs destinés à faire respecter la loi.


La déclaration invite les gouvernements à prendre des mesures pour suivre et évaluer la situation des femmes roms à l'échelon national, en élaborant une méthodologie spécifique de la collecte des données fondée sur le genre et l'origine ethnique, qui permettra d'adopter des dispositions ciblées et générales applicables à tous les domaines de leur vie quotidienne.


Enfin, les participantes ont évoqué l'image négative des femmes roms dans les médias et ont invité les organisations internationales à soutenir le journalisme rom, afin de permettre aux journalistes en général de découvrir la réalité de l'existence des femmes roms et de promouvoir un journalisme objectif.


Les conclusions de cette conférence organisée par le Conseil de l'Europe, le ministère grec de l'Intérieur, de la Décentralisation et de la Gouvernance électronique, le Réseau intercommunal grec des Roms (Réseau ROM) et le Réseau international des femmes roms (IRWN), seront disponibles sous peu sur le site Web du Conseil de l'Europe.


La Finlande accueillera la prochaine conférence des femmes roms en 2011.

 

Source : www.coe.int

Par Différences. La revue - Publié dans : Roms, tsiganes et gens du voyage
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