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Lundi 13 novembre 2006 1 13 /11 /Nov /2006 19:47

Nous mettrons progressivement en ligne des articles parus dans les anciens numéros "papier" de Différences, la revue du MRAP, qui sont toujours d'actualité ou ont un intérêt historique

Les anciens numéros de Différences, la revue du MRAP, depuis avril 2004, sont également en ligne à cette adresse


Colloque du 13 mai 2006 : Antisionisme et antisémitisme.
Article publié dans Différences, n° 260 du 4ème trimestre 2006

Sionisme et colonialisme.

Denis Sieffert, journaliste, directeur de la rédaction de « Politis »

 

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Le sionisme est un colonialisme

Partant de ce constat, mon propos est de comparer le colonialisme à la française et le sionisme et surtout de réfléchir aux causes de l’implication particulière de l’Etat français, de la république française et de la société française dans ce questionnement autour du Proche Orient, du conflit israélo-palestinien et aux conséquences pour notre société. Pour cela, je rappellerai d’abord que le sionisme politique, celui de Herzl, est né à Paris où le journaliste autrichien était là pour couvrir le procès Dreyfus. Si même dans le pays des droits de l’homme l’antisémitisme déferlait, il fallait donc créer un état refuge. Personnellement, je pense qu’il y avait une autre réponse, qu’il y a toujours une autre réponse et que celle-ci a été léguée par la fin de l’affaire Dreyfus, la victoire des dreyfusards et des principes républicains contre l’antisémitisme.


Il y a donc ce lien historique et aussi un lien beaucoup plus profond qui nous ramène à la question coloniale qui, pour moi, est omniprésente dans le regard que la France et les français ont porté sur ce conflit.


Pourquoi ? Parce que les premières convoitises coloniales françaises, si on part de la révolution mais on pourrait remonter aux croisés, se portent en terre arabe ou en terre sainte et en particulier vers la Palestine. C’est aussi là que sont nées les plus grandes déceptions pour l’Empire français puisque la défaite face a son grand concurrent britannique conduira en 1920 à cette situation de tutorat avec le Liban, la Syrie, l’Irak et l’échec sur la Palestine. Enlevant la partie syrienne, ils auraient aussi enlevé Jérusalem mais cela a été un échec. Il y a eu cette très brève internationalisation de Jérusalem et de la Palestine qui n’a été en fait que l’argutie par laquelle la Grande Bretagne a réussi à poser son propre mandat sur la Palestine jusqu’à la création d’Israël. Donc c’est une terre d’échec et de désillusion impériale pour la France. C’est déjà une raison très profonde de cette implication particulière, parce que la France n’a jamais complètement renoncé.


L’autre raison c’est que l’Empire français a commencé à beaucoup s’agiter dans les années 20 dans sa partie maghrébine, en Algérie en particulier. Là, la France a commencé à faire l’expérience de ce que Maxime Rodinson et d’autres ont appelé le sentiment d’arabité, c’est-à-dire ce sentiment très complexe, qui n’est pas articulé autour de la religion contrairement à ce qu’on essaie de suggérer aujourd’hui mais essentiellement autour de la langue, une sorte de sentiment de fratrie et de communauté culturelle qui fait que les arabes du Maghreb n’ont jamais été insensibles aux sorts des arabes de Palestine. Le regard porté par la France et en particulier la diplomatie française sur la question palestinienne a toujours été formé à partir du Maghreb, c’est-à-dire en somme : « Qu’est-ce qui est bon pour nous, qu’est-ce que cela va faire au Maghreb ? »


Deux critères ont fondé la position française : la société française elle-même avec en particulier l’attitude de la communauté juive la plus importante d’Europe, et les réactions des pays colonisés du Maghreb. Avant guerre la France était convaincue à juste titre qu’une position trop sioniste aboutirait à souffler sur les braises au Maghreb. Il y avait donc une extrême prudence. Et comme l’autre facteur allait dans le même sens, c’est-à-dire que la communauté juive française était très majoritairement antisioniste, la France, jusqu’à la deuxième guerre mondiale, a été officiellement plutôt antisioniste. Elle n’a pas poussé à la colonisation juive de la Palestine.


Il y avait aussi une autre raison et là on revient au premier facteur historique, c’est qu’il y avait dans la tête de nos diplomates et de nos chefs d’état, l’idée juste aussi que le sionisme était devenu pour partie l’instrument de l’empire concurrent britannique, qu’il était une pièce qui le faisait avancer sur l’échiquier international et que, par conséquent, on n’avait aucun intérêt à pousser à la roue dans ce sens.

Antisémitisme de la communauté juive

L’un des facteurs c’était l’antisionisme de la communauté juive française. Cela tient beaucoup aux caractéristiques de la République, à son assimilationnisme et à son refus de reconnaître les minorités comme corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat. La communauté juive a largement été dans cette doctrine de l’assimilation parfois avec des excès que l’on n’imagine plus : Joseph Kaplan, très longtemps Grand Rabbin de France, est allé jusqu’à se lier aux croix de feu. L’assimilation était telle que paradoxalement on en venait pratiquement à flirter avec les courants antisémites dans la société française. On se fondait dans tous les courants idéologiques de la société française avant guerre. Evidemment, après guerre, c’est le génocide qui renverse largement le regard que la France porte sur ce problème et un autre élément va jouer très vite : c’est l’irruption des mouvements d’indépendance au Maghreb.


La France va se dire : puisque le feu court sur le Maghreb, perdu pour perdu, allons-y. Il n’y avait plus rien à éviter au Maghreb et donc quand sont arrivés les premiers mouvements, Setif, et plus encore le 1er novembre 1954 qui est le véritable commencement de la guerre d’indépendance, à ce moment là, le discours officiel français devient un discours globalisant. Le monde arabe est saisi comme une entité vague, globale, indistincte aussi bien au Maghreb qu’en Palestine. Et du coup le regard français s’inverse totalement, à cause de la culpabilité née du génocide mais aussi parce qu’on entre en guerre avec ce qu’on appelle le monde arabe. On a un discours qui ressemble comme deux gouttes d’encre à ceux de Bush et Dick Cheney aujourd’hui dans la bouche de gens qui sont parfois des socialistes français du milieu des années 50 : on a un ennemi, c’est le monde arabe, c’est l’islam, avec déjà cette tentative de tracer une équation entre le sentiment d’arabité et la religion. Donc ce monde arabe est perçu comme une entité hostile depuis Rabat jusqu’à la Syrie et l’Irak incluant la Palestine et les Palestiniens. Le cœur de ce monde arabe c’est Le Caire, ce qui va conduire à ce fiasco d’octobre novembre 56 avec le parachutage des armées françaises et britanniques qui rejoignent les armées terrestres israéliennes pour tenter de rompre la décision de Nasser de nationaliser le canal de Suez. Mais on est là dans le milieu des années 50, dans une période qu’il n’est pas exagéré de qualifier de fusionnelle dans la relation entre la France et Israël. On est passé de cet antisionisme dominant d’avant guerre à beaucoup plus qu’un sionisme de soutien, à vraiment une politique fusionnelle.


J’ai tracé là un schéma qui comme tout schéma souffre d’exception. Évidement, il y avait une minorité sioniste française avant guerre. Il y avait des personnages très importants dans cette minorité sioniste, en particulier Léon Blum qui dès la fin des années 20 se déclare en sympathie avec les organisations sionistes internationales. Ces personnages existent et ils ne sont pas de peu d’importance.


Si on revient en 56, on trouve la confirmation de cette même fusion et confusion entre la question du Maghreb et la question du Proche Orient. Pour preuve, dès 62, les choses se modifient. On a coutume de parler de 67, mais en 62 déjà, immédiatement après les accords d’Evian, le régime gaullien renoue avec les pays arabes et prend des distances en tout cas par l’expression politique, avec Israël. Mais c’est en 67 que les choses vont vraiment basculer. On dit que De Gaulle a été très irrité par le communautarisme de la communauté juive française, en tout cas d’une partie d’entre elle bien entendu, et par son sionisme ; en 67 on a vu des manifestations sur les Champs Elysées au cri d’ « Israël vaincra » de la part de citoyens français.

Double transformation de la communauté juive

Il y a là une double transformation de la communauté juive qui devient, à partir de 67, au moment de la guerre des six jours, avec l’idée que va se répéter un génocide, qu’Israël est en danger existentiel, majoritairement sioniste, en tout cas qui s’articule autour de l’idée de la centralité d’Israël dans le judaïsme. C’est, à mon avis, une définition extrêmement pauvre du judaïsme selon laquelle être juif ce serait soutenir Israël dans tous les gouvernements et toutes les politiques, mais à chacun de juger.


L’autre facteur important de transformation au sein de la société française, c’est évidemment l’arrivée en France après 62 d’un nombre important de réfugiés, un million, qui viennent du Maghreb et spécialement d’Algérie. Pour la plupart, ils viennent en métropole où ils sont souvent mal accueillis, ils ont beaucoup perdus, il ne s’agit pas de minimiser leur tragédie personnel et, évidemment à partir de 67, ils vont devenir actifs dans la communauté juive et dans la société française. Ils vont en particulier vivre cette nouvelle guerre israélo-arabe avec, même si les mots ne sont pas employés, un sentiment assez fort de revanche par rapport à ce qu’ils ont vécu en Algérie. Et cela va se traduire dans la société française par une nouvelle orientation de la communauté juive organisée, ainsi qu’en Israël même avec l’immigration de Français, assez peu d’ailleurs venus d’Algérie, mais beaucoup du Maroc que beaucoup de Juifs quittent, suite à des manifestations hostiles.


De Gaulle prononce dans la conférence de presse de novembre 67 la fameuse phrase « les Juifs, peuple sur de lui-même et dominateur ». Le texte mériterait d’être relu dans son intégralité. C’est un très beau discours qui est a certains égards assez prophétique sur l’expansionnisme israélien, sur ce qui va se passer. Pour moi cette phrase là est une phrase antisémite au milieu d’un discours qui est beaucoup plus vaste que cela, je pense que c’est une phrase rageuse qui découle directement de l’émergence de cette communauté très politisée qui a été très hostile à De Gaulle.


Il y a un autre phénomène qui intervient en 67 dans la société française, qui n’est pas secondaire même s’il n’est pas spectaculaire au moins aux yeux de l’histoire, c’est une autre fusion entre la figure du Palestinien qui surgit dans la société française pour la première fois, le feddayin, et la figure de l’immigré, avec les batailles qui se mènent en faveur de l’immigré souvent maghrébin. On retrouve cette correspondance entre le Maghreb puis l’Arabe du Proche-Orient, l’Arabe palestinien qui est très peu là physiquement mais qui est là idéologiquement, qui est là comme figure emblématique de la victime coloniale. Il y a donc une reconversion d’une partie de la société française anticolonialiste, qui s’était mobilisée pendant la guerre d’Algérie et qui se remobilise dans des luttes en faveur de l’immigré, luttes sociales et contre le racisme absolument épouvantable qui se diffuse à ce moment là dans la société française et dans des manifestations favorables aux Palestiniens, à la figure du Palestinien, figure qui perpétue la lutte anticoloniale.


Avant de conclure, puisque j’ai essayé de faire cette comparaison historique entre les deux colonialismes, je dirai un mot de la nature de ces deux colonialismes, le sionisme et le colonialisme « à la française ». C’est assez facile : le colonialisme français est républicain, hélas, mais républicain. C’est un colonialisme prosélyte, qui veut convertir, qui veut améliorer le « sauvage » et en faire quelqu’un qui va nous ressembler et ce n’est pas indifférent sur certains conflits au sein de la société française aujourd’hui. On voit cette volonté toujours uniformisatrice, unificatrice qui s’exprime y compris dans notre société aujourd’hui.


Le sionisme est un colonialisme que j’ai qualifié de colonialisme de l’indifférence. Il n’est évidemment pas prosélyte, il n’est pas hostile aux Arabes, d’une certaine façon, il veut simplement que les Arabes ne soient pas là. On me dira que c’est le comble de l’hostilité ; c’est une idéologie de déni, on ne veut pas que ces gens existent en tout cas dans ce périmètre géographique. Ce qui est très intéressant, c’est que le premier sionisme, celui d’avant Herzl, le sionisme non politique, plus directement religieux, qui est le résultat de pogroms dans les pays de l’Est crée très peu de conflits ; il y a les premiers affrontements près de Tel Aviv, en 1878, mais ils sont quasiment anecdotiques, et finalement on retrouve des discours de fraternité à l’égard de ces gens qui arrivent et qui sont persécutés ailleurs. C’est au moment de la deuxième alya, vers 1905, quand le discours politique commence à fortement imprégner le mouvement sioniste et que l’expression religieuse devient une revendication nationale, que les Palestiniens commencent à se dire qu’il y a quelque chose de dangereux qui est en train de se jouer. Des journaux palestiniens, vers 1910-1912 disent : « attention, ils ne veulent plus simplement être une religion, ils veulent aussi être un peuple et une nation et si on laisse faire cela, on court notre propre mort ». C’est assez lucide.


Mais ce qui est intéressant c’est de comprendre ce qui transforme le premier sionisme en second sionisme, un sionisme assez passif, vivant sa vie religieuse, en sionisme politique très colonialiste, très expansionniste, très exclusiviste surtout. C’est finalement et très paradoxalement, au-delà de Théodor Herzl, de la naissance d’une idéologie moderne, politique, cette imprégnation politique qui vient des pays d’Europe de l’Est et souvent du marxisme ou d’une vulgate marxiste. On constate sur place que si on développe une coopérative agricole, les Arabes vont être les ouvriers agricoles et les Juifs vont être les patrons. Donc on va superposer la relation ethnique, ce n’est pas le meilleur mot, religieuse, en tout cas la différence culturelle évidente en relation politique en terme de lutte de classe. Et cela on n’en veut pas. On va donc dire : on va chasser complètement les Arabes, on ne va pas les utiliser comme ouvriers agricoles, c’est très malsain, on va convertir notre antagonisme en antagonisme social et y compris dans le discours de gauche, cela collait parfaitement. On est de gauche, on ne veut pas être les exploiteurs, pour ne pas l’être, chassons-les. Et donc il y a cet extraordinaire paradoxe que l’exclusivisme sioniste de cette deuxième époque se convertit, avec des idées qui n’étaient pas les pires, dans le pire des résultats.

Sionisme, antisémitisme

Je conclurai sur mon propre point de vue concernant la question sionisme / antisionisme. Je dis clairement que puisque c’est un colonialisme, me sentant profondément anticolonialiste, je ne peux être que profondément antisioniste et, en même temps, assez lâchement, je dirai que c’est un débat que j’esquive. Pourquoi ? Parce que je connais toutes sortes de sionistes : je connais des sionistes pour qui le sionisme c’est la conquête du grand Israël jusqu’au Jourdain, voire au-delà, et je connais aussi des sionistes qui sont pour la restitution de tous les territoires.


Donc si on est tendu, comme j’essaie de l’être, vers des objectifs politiques, c’est-à-dire la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 67, sur les mêmes que celles de 49, avec Jérusalem Est pour capitale, etc., alors peut-être n’est ce pas le meilleur débat à mener. Si on est dans un débat académique, alors on peut avoir une réflexion byzantine sur la question ; si on fait vraiment de la politique, si on est dans un lieu où il y a des gens qui se réclament du sionisme, on peut parfois heurter de front des gens qui, finalement, sont absolument au coude à coude avec nous dans la bataille pratique.


C’est pour cela que me situant totalement dans le champ politique, j’ai tendance à dire que ce n’est pas le meilleur débat à mener, ici sans doute, mais pas dans la bataille politique.

 


Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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