Partager l'article ! Le génocide du peuple tsigane par le régime nazi (Claire Auzias) (2): Début de l'article La question de Vichy jusqu ...
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1961-2011
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Débat : Les « Blancs », le racisme « anti-blanc » et les « Indigènes de la République ». |
La question de Vichy jusqu’à présent est terriblement mal traitée. Il a
fallu attendre deux historiens américains pour que cette question soit posée correctement dans ce pays. A partir de Marrus et Paxton, les historiens français ont commencé à considérer les choses
sous un autre angle. Nous attendons donc désespérément un Marrus et Paxton pour les Rroms !
La France déclara la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939 et le 8 mai 1945, elle fêtait sa libération. Entre-temps, le pays passa de la Troisième République à « l’Etat français » avec le maréchal Pétain. Des lois particulières furent appliquées. En ce qui concerne les Tsiganes l’argument supplémentaire de suspicion était celui de « vagabondage », ou « d’entente avec l’ennemi » et autres étiquettes pour permettre un contrôle très serré des gens du voyage sur le sol français. A nouveau à ce sujet, aucun chiffre n’est définitif.
Par arrêté ministériel, les Tsiganes de France furent assignés à résidence puis une semaine plus tard, ils étaient placés sous surveillance.
Le 6 avril 1940, un décret confirmé par circulaire ministérielle fin avril, interdit toute circulation aux « nomades » pendant toute la guerre. Un recensement de la population tsigane de France démarra département par département. Le 4 octobre 1940 l’internement, ou concentration des Tsiganes, était décrété en zone occupée.
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« La compagnie des Rroms », autre ouvrage de C. Auzias (ed. Atelier de création libertaire) |
Les conditions de cet internement furent variables selon les années et les lieux. Des camps de concentration avaient été créés par la Troisième république dès 1938 à l’intention des Républicains espagnols, puis des réfugiés allemands anti-nazis qui affluaient au paradis des Droits de l’Homme pour sauver leur vie. Beaucoup d’entre eux étaient juifs. La plupart furent livrés aux nationaux-socialistes et expédiés depuis la France en camps de la mort dans les territoires de l’Est. Les Tsiganes français furent donc internés avec ces prisonniers et parfois, après la déportation vers l’Est des premiers occupants. C’est pourquoi l’on peut lire souvent dans les récits sur les camps de concentration français, la mention d’une ou deux familles tsiganes parmi les déportés. Mais il y eut aussi des camps majoritairement destinés aux Rroms de France. L’Hexagone était divisé en différentes législations, selon la zone occupée ou la zone sud, et l’Alsace-Lorraine. Tous les gens du voyage, manouches, Sinti, Rroms et Gitans furent concernés par la politique raciste de cette période. |
L’on trouve dans les camps de concentration français des citoyens de divers pays, français, belges, allemands, est-européens, espagnols, portugais, voire italiens. Ce sont les Tsiganes touchés par la persécution, soit dans leur propre pays qu’ils fuient pour se mettre à l’abri de la guerre, comme les étrangers, soit les citoyens français eux-mêmes pour la raison qu’ils sont « tsiganes ». Il y eut de tels camps sur tout le territoire français. Exemple parmi d’autres, dans le Rhône on compta quatre camps : à la Duchère, à Vénissieux, à Dardilly- le-Paillet et à Vancia. Deux de ces camps ont été particulièrement étudiés, celui de Montreuil-Bellay et celui de Saliers. Ces camps sont très représentatifs des persécutions contre les Tsiganes en France à cette époque. Montreuil-Bellay est l’un de ces grands camps de concentration exclusivement tsigane. Il fut construit en janvier 1940 près d’Angers au sud de la Loire et dura quatre ans. Il a contenu jusqu’à mille personnes. Saliers est situé à dix kilomètres d’Arles, en Camargue. Ce camp fut construit pour répondre à une campagne internationale contre les mauvais traitements des internés dans les camps français. Il devait être une vitrine de propagande des bienfaits du régime de Vichy pour les gens du voyage français. Il fut détruit après le tournage du film « Le salaire de la peur » auquel il servit de décor. Les terrains ont été achetés de nos jours par des propriétaires particuliers.
Le régime de Vichy n’a pas livré de trains entiers de Tsiganes aux camps de la mort d’Europe de l’Est, à l’égal des Juifs. Il a complété les trains de déportation vers l’est avec des familles rroms, arrêtées individuellement. Elles subirent le même sort que les déportés majoritaires de ces trains. On retient généralement l’idée que les Rroms de France, lorsqu’ils furent déportés à l’Est, le furent individuellement. Or de très nombreux individus roms furent déportés. Les témoignages des intéressés sont rares encore, mais déjà édifiants.
Pour la seule France, il y eut au moins « six mille Tsiganes » internés dans les camps de concentration français. Certains y périrent de maladies et tortures morales et physiques. Quelques-uns en réchappèrent.
Ce ne sont pas les chiffres qui révèlent la force et l’importance de la question de la discrimination et de la persécution des Rroms de citoyenneté française pendant la deuxième guerre mondiale, c’est l’insertion dans l’ensemble d’un programme politique dont ils sont membres à part entière. Les Rroms ont fait partie du train des lois de Vichy contre tout ce qui bougeait et tout ce qui ne convenait pas au titre d’ennemi intérieur et ennemi extérieur et cela nous autorise à considérer que c’est une question d’une importance et d’une dignité au moins égale aux autres questions qui sont touchées par le régime de Vichy. Ce n’est pas le fait que de leurs camps de concentration français, un certain nombre ont pu s’échapper, et heureusement. Ce n’est pas le fait que les camps de concentration français ne comportaient pas de chambre à gaz et de ce fait sont considérés par un certain nombre de contemporains comme des camps mineurs, non ! C’est le fait que la France de Vichy a fait le maximum de sa capacité de nuisance contre les Rroms comme contre toutes les autres populations qu’elle poursuivait. Voilà ce que je tenais à indiquer.
Enfin, il reste de nos jours à faire reconnaître officiellement, et légalement, la participation française au Samudaripen pour que les Rroms de toute l’Europe et de France en particulier puissent commencer à retrouver leur dignité publique. Outre la reconnaissance de leur histoire, y compris la reconnaissance publique de leur génocide et de la part française à ce désastre, il est temps que le génocide des Rroms prenne sa place dans les lieux de mémoire à part entière.
En guise de conclusion, j’ai un témoignage d’un survivant de Dachau que m’a donné sa fille afin qu’il vous soit communiqué. C’est un Manouche de citoyenneté française qui a été ramassé dans les parages d’Arc-et-Senans, interné dans les Salines d’Arc-et- Senans, déporté à Chelmno, avec son cousin. Quand il a compris ce qui se passait à Chelmno, il a réussi à s’échapper, il est revenu en France. En France, il a été repris, il a été déporté et a atterri à Dachau. Voici donc les paroles d’un survivant de Dachau :
« J’avais gravé sur ma gamelle avec la pointe d’un vieux clou, notre verdine. Je n’ai pas cessé de voyager dans ma tête, surtout pendant les appels interminables sur la place. Le jour où le « chat botté », c’est un Nazi, m’a donné ce coup de goumis qui m’a explosé la mâchoire et plongé dans l’inconscience, j’ai pendant plusieurs minutes marché sur les chemins d’une France libre, respiré les senteurs printanières et blagué avec les compères d’autrefois. Le typhus faisait des ravages, des wagons et des wagons de morts entassés. Les Américains nous ont mis en quarantaine. Pas de libération ! Un régime alimentaire presque aussi pauvre que pendant notre internement : le matin un café, le midi une soupe, le soir du pain et 50 grammes de beurre au lieu de la margarine que nous donnaient les Allemands.
Ils nous obligeaient à leur jouer du violon quand un prisonnier qui avait voulu s’échapper était emmené à la potence. J’entamais « Djelem, Djelem » et je pleurais. Il y avait une sacrée solidarité à Dachau. Je me souviens de prisonniers russes qui bossaient pour les Allemands et qui nous rapportaient tout ce qu’ils pouvaient, même du papier et des crayons, mais... quand on ne sait pas écrire ! Dans mon baraquement, on a planqué trois chavé. On leur donnait notre pain et un jour sur deux, la moitié de notre soupe. Celui que nous appelions Pilou, le plus jeune, avait très mal aux dents. Il faisait des abcès, il avait les joues incroyablement rondes, à cause des abcès. Mais nous, on pensait que c’était parce qu’il mangeait le pain des autres car eux, maigrissaient très vite. Un jour, Pilou a dit qu’il n’aimait plus le pain. En fait, c’est qu’il avait tellement mal aux dents qu’il ne pouvait plus manger. Alors qu’on lui donnait presque toute notre soupe car c’était de l’eau teintée, pour qu’il se nourrisse, ses belles joues ont fondu. Quand il a fermé ses yeux, sa mâchoire s’en allait en morceaux ». Il y en a trois pages comme ça, je vais m’arrêter là si vous le voulez bien.
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