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Mercredi 31 mars 2010 3 31 /03 /Mars /2010 06:00

Origine et histoire du peuple Rrom

259romsPresque toutes les étapes de l’histoire du peuple rrom sont occultées par les légendes et les stéréotypes les plus invraisemblables, quand ce n’est pas par un scepticisme qui confine au négationnisme. L’un des thèmes favoris pour donner libre cours à la fantaisie et à l’insulte est « de toute manière les Rroms n’ont pas d’histoire » avec un clin d’oeil à l’expression « les peuples heureux n’ont pas d’histoire » mâtinée du cliché « les Rroms sont si insouciants que dans le pire malheur ils restent heureux ». Ce dernier stéréotype peut aussi prendre les couleurs d’une prétendue admiration pour « ce peuple merveilleux qui garde sa joie dans les moments les plus terribles », expression hypocrite assez fréquente pour être mentionnée. Elle entraîne bien sûr dans son sillage l’idée raciste que les Rroms ont un besoin vital moindre que les autres de conditions de vie décentes, avec le sous-entendu à peine voilé qu’une vie meilleure pourrait porter atteinte à l’intégrité de leur culture.


S’il est vrai que les Rroms n’ont pas d’histoire - qu’en est-il des autres ? Quel peuple a une histoire, lorsqu’il est dépourvu de toute institution ? Les Polonais, ou les Macédoniens par exemple, ont-ils une histoire ? Si je prends un Polonais X à un arrêt d’autobus, dans ce qu’il sait de l’histoire, combien a-t-il acquis à l’école, combien dans des livres et dans des conférences (ou de ce que ses parents ont eux-mêmes acquis à l’école, dans des livres et dans des conférences) et combien directement par le récit des grands-parents ou les épopées traditionnelles ? A peu de choses près, il tiendra son information de l’école, laquelle école aura tiré le contenu de ses programmes des recherches d’institutions formelles. Or, sur l’ensemble des peuples du monde les patrimoines de littérature orale sont très variés et fort peu ont développé des épopées à caractère historique. Le plus triste est que les Rroms avaient un héritage indien mémorisé considérable mais les traumatismes successifs traversés d’Inde en Europe puis l’isolement dans des régions arriérées l’ont anéanti. Quant aux institutions travaillant sur leur propre histoire bien peu de peuples en disposent et le plus souvent depuis fort peu de temps. Quoi d’étonnant dans ces conditions que les Rroms ne connaissent guère que l’expérience des dernières générations qui les ont précédés ? Pourtant depuis quelques décennies, des Rroms se sont mis à l’ouvrage dans divers pays, mais il faut dire que leurs productions n’ont guère de pouvoir de diffusion et qu’elles n’arrivent pas à s’imposer face aux montagnes de stéréotypes recopiées depuis des siècles - nous y revoilà ! Pour ne citer qu’un exemple récent, il n’a pas été possible de réunir les modestes fonds nécessaires à l’organisation d’un colloque d’historiens, rroms et non rroms, Roumains et Français, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage des Rroms en Moldavie, clôturant « cinq siècles d’animalisation » - pour reprendre la formule de Rajko Djuriæ. Nous avons donc fait ce colloque sans intervenants venus de Roumanie mais en lui gardant une dimension internationale puisque nous l’avons réalisé dans les baraques des réfugiés rroms roumains de Saint-Denis, sous une forme plus didactique que scientifique, mais avec la participation très intéressée de dizaines de personnes dont les ancêtres avaient été esclaves dans les principautés roumaines.



Un survol des principaux moments de l’histoire des Rroms montre que


– sur l’ethnogenèse des Rroms, il est réconfortant de penser que les versions scatologiques imaginées par divers peuples voisins ne sont plus à l’ordre du jour. D’ailleurs on peut se demander si le fait que des insultes du même niveau de grossièreté ont été produites sur l’origine des juifs, des Lithuaniens et de bien d’autres peuples de la région est une bonne ou une mauvaise nouvelle ;

– curieusement on entend encore souvent la légende des clous de la croix du Christ, clous forgés par des tsiganes lesquels ont été par la suite maudits et persécutés car il fallait bien un prétexte, dans l’obscurantisme des dévots du Seicento, pour poursuivre les Zingari et un avenant à l’accusation de déicide des juifs était là tout trouvé comme justification. Même les légendes « gentilles » sur l’origine des Rroms, comme l’histoire de la mendiante gitane qui aurait fait traverser à l’enfant Jésus en fraude un check point de soldats romains, contribuent à nier l’existence des Rroms en tant que peuple pour en faire une poignée de marginaux mystérieux et pittoresques ;

– plus sérieusement, il est inquiétant de constater que la légende citée plus haut au § 2, connue surtout par les vers d’al-Qasim, dit Firdousi, continue à être colportée, y compris dans des livres destinés en principe à l’instruction des Rroms, que ce soit les leçons du CNED en France ou tel ouvrage publié par Médecins du Monde en Grèce. Pourtant, la région de départ des Rroms et la période approximative de leur exode avaient déjà été identifiées comme bien ultérieure par la linguistique. Récemment, la découverte d’une chronique arabe n’a fait que confirmer et préciser les conclusions des linguistes. Alors pourquoi une telle difficulté à intégrer ces informations aux publications sur l’histoire des Rroms ? Pourquoi un tel acharnement à exiger des preuves écrites alors que les légendes avancées dans le meilleur des cas ne reposent sur rien, et dans le pire sur des intentions racistes ou politiciennes ? Alors aussi que cette thèse rassemble un faisceau d’indices tandis que les autres n’ont pas d’autre base que l’interprétation populaire de noms distordus ? Alors même que l’historien sait qu’un document peut s’avérer faux à l’analyse et qu’il vaut mieux s’appuyer sur la convergence d’éléments ressortissant à des sciences indépendantes que sur un manuscrit isolé ?

– nous avons mentionné plus haut comment l’esclavage des Rroms en Moldavie et Munténie reste un sujet largement ignoré, faute de reconnaissance, alors que 500 ans d’un tel traitement ne peuvent être simplement effacés comme un fichier informatique ;

– le génocide des Rroms est un sujet particulièrement brûlant. C’est dans ce contexte que l’on entend dire surtout que les Rroms « n’ont pas d’histoire » car il y a peu de publications ou de cérémonies organisées par les intéressés. Pourtant il est connu qu’un peuple sort muet d’un génocide. C’est l’attitude normale. Norma Finkelstein a souligné que dans les 20 ans qui ont suivi la Shoah, un peuple aussi riche en érudits que les juifs n’a publié que trois ouvrages, à diffusion universitaire restreinte, sur ce sujet. Ce sont des éléments extérieurs qui ont mis en route plus tard le mécanisme complexe qui a fait connaître l’inimaginable au monde. Pourquoi alors s’étonner du silence normal des Rroms ? On parle de l’absence de Rroms au tribunal de Nuremberg. Certes mais il est clair que pour y participer il fallait d’abord être reconnu en tant que peuple (et non en tant qu’asociaux ou antisociaux, une vision qui n’était pas propre aux nazis) et ensuite être impliqué depuis longtemps dans la machine judiciaire européenne. Le grand coupable n’est pas là le contexte immédiat du procès, mais l’exclusion séculaire d’une minorité de nombreux milieux de la société européenne. Doit-on aussi rappeler les attaques en règles, souvent motivées par des soupçons de vouloir détourner d’hypothétiques dédommagements, qui ont frappé les quelques personnes, Rroms et non-Rroms, ayant tenté de se pencher alors sur le sujet ?

- l’oubli quasi systématique des grands Rroms de l’Histoire, ou l’occultation de leur identité rromani lorsque leur grandeur est reconnue, est aussi un élément significatif. Plusieurs auteurs, Rroms et non Rroms, travaillent à reconstituer ce qui s’est perdu au cours de l’histoire, de cette histoire qui est censée ne pas exister, mais leurs efforts ne sont guère mieux reconnus que les cinq siècles d’esclavage...


Le nombre de ces oublis et désinformations montre qu’il ne s’agit pas de hasard, même s’il n’y a sans doute pas d’orchestration savante derrière ce négationnisme. C’est davantage une réaction diffuse de rejet qui, à travers l’occultation de l’histoire, à travers la négation même de l’existence d’une histoire, tout comme c’était le cas plus haut (cf. § 6) à travers le déni de l’existence d’une langue rromani, ne font qu’exprimer le refus de reconnaître l’existence des Rroms en tant que peuple, même si les négationnistes prennent toutes les guimauves du monde pour donner à leur position un visage humain, voire humaniste.


On pourrait multiplier les chapitres, mais déjà est visible un antagonisme entre regard des étrangers sur les Rroms et regard des Rroms sur eux-mêmes. Or, le regard étranger s’arrête au superficiel, à l’immédiat et au négatif (même s’il est déguisé en stéréotype romantique). C’est celui de l’ignorant, mot qu’il ne faut pas prendre ici pour une insulte. Je comprends tout à fait que les xerdane qui ne savent pas le rromani ni les codes de comportement et qui débarquent dans un bidonville, en soient réduits à tout mélanger ; c’est une simple preuve d’ignorance et la difficulté d’accès à des sources correctes est une circonstance atténuante, mais qui ne les disculpe pas entièrement. Ils continuent en effet à l’entretenir


En outre, quand ils demandent l’avis des Rroms, il y a le risque qu’ils s’adressent aux plus intoxiqués par la propagande de l’Etat ou des églises et à ceux qui vont donner la réponse qui va leur sembler la plus profitable (pour eux, sur le moment), celle donc qui rejoint ce que le visiteur attend d’eux, soit par courtoisie, soit par espoir d’un bénéfice immédiat. Sur la question de l’identité, on connaît le cas de ces personnes qui au début du premier entretien jonglent avec plusieurs noms jusqu’à ce qu’ils observent que l’un correspond particulièrement à la sensibilité de l’interlocuteur, et c’est avec ce nom-là qu’ils continuent d’opérer. Rappelons que ce n’est pas le travail du Rrom de base que de refaire l’histoire de tout son peuple. Il en va de même pour les autres types d’information et l’observateur, souvent de bonne foi, va diffuser ce qu’il a appris «de la bouche même des Rroms» avec la satisfaction de voir cette information corroborer ce qu’il a lu en se préparant. Ce qu’il ignore, c’est l’existence d’un cycle très bien décrit par José Maruzzi, Rrom de Savoie : l’individu observé a tendance à fournir à l’observateur des stéréotypes qu’il a appris d’une précédente observation et celui-ci la confirmera donc et la colportera par ses contacts et ses travaux. On arrive ainsi à un véritable dédoublement des connaissances, donc une ignorance mutuelle et bien sûr une accumulation de tous les ingrédients pour accroître le racisme. Je ne mentionne même pas les observateurs qui agissent sciemment de manière manipulatrice - et il y en a.

Ce qui est à la fois spécifique et grave, c’est que ce soit l’ignorance qui fasse la loi, ou plutôt la somme de trois ignorances : celle des xerdane, celle des Rroms interrogés, perçus bien à tort comme des références (les sciences sociales critiquent depuis longtemps la foi aveugle dans les informateurs et il y a des systèmes de relais pour en éviter les méfaits, sauf visiblement dans le domaine Rrom) et enfin celle de ceux qui exploitent la situation. C’est ce qui s’appelle du racisme. Au lieu de cela, il n’existe pas de bourses pour la formation de chercheurs rroms qui pourraient apporter leur connaissance intime et leur vécu, mais aussi des éléments concrets - non pas qu’ils seront tous a priori plus « honnêtes » que les xerdane, mais bien évidemment plus conscients des subtilités de la vie et, statistiquement, leur travail sera plus juste. Ils auront, pourrait-on dire, moins tendance à enfoncer des portes ouvertes.


Entre des désignations impropres et confuses et les multiples stéréotypes en contraste avec la réalité, on aboutit à transformer un peuple avec sa langue, sa culture, son identité en une masse d’assistés dans le meilleur des cas, de délinquants ou de miséreux damnés dans les autres. Contre la reconnaissance d’un peuple rrom riche de sa variété, on oppose souvent cette diversité elle-même mais on oublie que tous les peuples sont divers, certes plus ou moins, mais que par exemple celle que l’on observe entre les étudiants en architecture, les moines et les marins pêcheurs ou encore les députés européens, les bergers dans les alpages et les bandits informatiques d’un même peuple ne mettent pas en cause l’existence de celui-ci. Pour être sans territoire compact, il est normal que les Rroms présentent une plus grande variété encore mais ce n’est qu’une différence de degré, non de nature, car dans tous les peuples il y a (et surtout il y a eu) des rapports plus ou moins nets entre origine familiale et profession. Cette dénégation d’une identité culturelle (au sens fort, donc au-delà de la musique), donc positive, chez les Rroms est si intégrée dans les mentalités que pour de nombreux citoyens, être raciste ou négationniste à l’égard des « tsiganes » n’est pas perçu pour du vrai racisme (on le constate notamment avec les médias) et n’est pas une position blâmable tandis que pour de nombreux autres, le racisme n’est même pas identifié. C’est ainsi que le bureau néerlandais des Verts vient de publier un album intitulé «Roma» qui est un florilège des stéréotypes que nous venons de passer en revue, même si sa préparation provenait sans doute d’une intention anti-raciste louable. C’est le racisme dans l’antiracisme, dont parlait il y a un instant Mouloud et qu’il faut identifier et traiter avant toute autre entreprise.


Il est donc indispensable de réfléchir sur cet énorme mécanisme qui de prime abord ne semble pas raciste au niveau de chacun de ses rouages mais qui débouche sur des conséquences dramatiques pour les Rroms - d’un racisme authentique. Ce phénomène se trouve très souvent aussi dans les démarches où le progrès des Rroms, voire l’épanouissement de milliers de vies, est broyé par des règles administratives qui ne semblent pas racistes en soi (un exemple a été cité ci-dessus au § 2 ; la complexité du problème mériterait une étude à elle toute seule), mais qui le sont tout de même du fait qu’elles ont été élaborées sur la base d’un modèle général où certains groupes moins nombreux n’ont pas été pris en considération, non seulement ceux qui sont caractérisés par un handicap et auxquels un certain racisme voudrait nous assimiler, mais aussi d’autres catégories comme les surdoués, les artistes et les héros.

 

 

Articles publiés :

1. Introduction

2. Un morceau de résistance : le mythe du nomadisme atavique

3. Un autre stéréotype coriace : les « voleurs de poules »

4. Fermés sur eux-mêmes, inaccessibles, mystérieux

5. Eternels marginaux

6. Pas d'éducation formelle.

7. La langue romani est une langue insaisissable, si pauvre, si touchante, si orale...

8. Les mariages précoces

9. La « Rromani Kris »

10. La musique

 

11. Origine et histoire du peuple Rrom

 

 

Par Différences. La revue - Publié dans : Roms, tsiganes et gens du voyage
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