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Jeudi 25 mars 2010 4 25 /03 /Mars /2010 06:00

Éternels marginaux


Nous avons mentionné plus haut qu’au contraire de l’Occident qui amalgame diverses populations aux Rroms en raison de leur mobilité, l’Europe orientale pratique un tel amalgame sur la base d’une certaine exclusion sociale. C’est ainsi que les Balkano-Egyptiens (qui revendiquent peut-être avec raison une origine égyptienne et une arrivée dans les Balkans peu après la grande persécution de Dioclétien dans leur pays) et les Banyash de Croatie, Hongrie et Roumanie, peut-être apparentés aux Moéso-Roumains de Serbie du Sud, ont été catalogués « Tsiganes » par les paysans peu enclins à la rigueur scientifique. C’est une certaine marginalité socio-économique qui les a conduits à utiliser « Tsigane » (et ses variantes locales) pour rassembler sous cette même étiquette des personnes perçues par les gens simples comme des miséreux économiques et culturels, en l’absence bien évidemment de toute référence au « voyage ». Il est pourtant clair que cette dimension sociale négative et non culturelle positive, conjuguée à l’identification erronée des groupes, a conduit à des catastrophes dans l’histoire en raison du fait que les amalgames ont toujours été faits par les autres sur les points communs négatifs, non sur les points divergents positifs. Nous pouvons citer pour mémoire la réduction en esclavage, le génocide nazi, l’exclusion sur le thème « C’est un choix de vie » en parlant de la misère la plus noire, etc...

Dans la réalité, un bon tiers des Rroms est tout à fait « intégré » à la société. Que les deux tiers soient dans un état de détresse socio-économique grave, bien plus que pour n’importe quelle autre population, est alarmant et prouve que les causes profondes ont un rapport avec l’identité, d’autant plus que de nombreux Rroms n’ont pu s’intégrer qu’au prix d’une assimilation poussée. Comme chez divers autres groupes, le choix est limité : ou bien l’assimilation au stéréotype le plus invisible (pour que l’on puisse dire de vous : « on dirait une pub pour Afflelou »), ou bien le succès dans le monde du spectacle, parfois en tirant parti des traits ethniques (mais le spectacle en tant que tel est déjà marginal par rapport à la société), soit la marginalité pure et simple. Il devrait pouvoir exister un mode d’affirmation sociale non mimétique dans le respect du patrimoine culturel. On l’observe chez de nombreuses familles rromani notamment de Roumanie, qui s’épanouissent à travers leurs professions traditionnelles ou modernes, qui maintiennent bien vivantes la langue et les valeurs qui leur sont propres, qui ne connaissent ni chômage ni dérive matérielle ou autre et qui ignorent les aides sociales tout en gardant leur visibilité. Certes le monde actuel est peu propice à ces situations qui font figure d’exception mais sont un véritable modèle de réussite.


Il est donc indispensable de combattre les analyses réductrices assimilants Rroms et déchéance économique. Certes les vicissitudes de l’histoire ont massé pendant des siècles la majorité des Rroms au plus bas de la pyramide sociale, mais il n’y a là aucune fatalité, que bien des ONG avalisent pourtant comme un fait accompli, il n’y a que des mécanismes d’ostracisme qu’il faut combattre. Leur séjour dans des hameaux balkaniques très arriérés a tout particulièrement affecté un grand nombre de Rroms, soumis pendant des siècles à une déculturation tragique. L’assimilation des Rroms à des « classes dangereuses » est bien sûr aussi très néfaste. Malheureusement, depuis des années, une nouvelle tendance paternaliste se donne bonne conscience avec un discours prétendant que les Rroms « certes, sont arriérés, voire débiles et/ou délinquants, mais nous, dans notre magnanime coeur de gadjés tolérants, nous les AIMONS comme ils sont » - ce résumé est à peine caricatural. Une telle attitude pseudo-humaniste est un piège criminel qui, même s’il fait bénéficier tel ou tel individu de quelques poignées d’euros, condamne tout un peuple à l’asphyxie. C’est la forme la plus perverse du racisme, déguisé en tolérance et à peine masqué par quelques euphémismes.

 

 

Pas d'éducation formelle.


L’idée que les Rroms refusent l’école circule largement dans les milieux bien pensants. Qu’en est-il ? Certes on peut comprendre que des Rroms, notamment des pokaime (nouveaux convertis des églises américaines), hésitent à soumettre leurs enfants aux propos dégradants qu’offre de nos jours toute école, surtout dans les zones où sont relégués les Rroms. Ils s’élèvent de la même manière contre la télévision qui a fait des plaisanteries de corps de garde, à peine voilées, un des standards de la communication. Encore leur refus porte-t-il moins sur les mots, voire les images, que sur la banalisation de comportements qu’ils ont le droit de réprimer dans leur vision de la famille - la compréhension de l’humour au second degré de bien des facéties télévisuelles n’étant pas toujours directement perceptible pour le spectateur moyen, surtout issu d’une autre culture que celle des humoristes graveleux. Certes il y a en rromani de l’humour sur tous les sujets, le problème n’est pas là, mais il a une autre élégance que ce que diffusent certaines émissions et que reprend la cour de récréation.


Il faut dire qu’actuellement l’école nie la langue et l’identité des enfants minoritaires et notamment rroms (sauf en Roumanie où 15 000 élèves rroms par an ont accès à leur langue et leur culture maternelles), elle n’apporte guère d’éducation de quelque ordre que ce soit en raison du contexte social général, elle ne conduit pas l’enfant à un emploi sûr à l’issue de ses études et finalement n’arrive pas à satisfaire les besoins de la majorité sur les mesures de laquelle elle a été confectionnée - sauf peut-être dans les quartiers bourgeois qui ne concernent ni les Rroms ni les autres groupes objectivement exclus. Si à cela on ajoute le refus de plus en plus fréquent (et illégal) des autorités d’inscrire les enfants rroms et le traitement de « visiteurs » qui leur est fait dans de nombreuses classes, on ne peut qu’admirer la ténacité des parents qui, conscients de l’importance de la scolarisation car ils ont été eux-mêmes instruits en Europe de l’Est, prennent le chemin de l’exil avec comme but principal de trouver une école décente pour leurs enfants, sachant que dans leur pays de départ ceux-ci sont le plus souvent ségrégés dans des établissements délabrés, excentrés par rapport aux agglomérations et tenus par des enseignants nommés là par mesure disciplinaire.


Certes le stéréotype du refus de l’école par les Rroms circule un peu partout, mais au-delà des affirmations faciles, il est indispensable d’examiner ce qu’elles recouvrent, même s’il se trouve toujours un Rrom ou deux pour abonder dans le sens de ceux qui prétendent que les Rroms sont par nature récalcitrants à l’école ou qu’ils rejettent comme des corps étrangers les jeunes qui ont fait des études. Ceci est surtout vrai de quelques petits leaders autoproclamés ou nommés par des instances extérieures au groupe et qui ont peur de la concurrence que ces jeunes instruits peuvent leur opposer mais ce n’est en aucun cas une position générale, encore moins culturelle. Si par le passé de nombreux Rroms qui n’avaient jamais appris à lire et écrire étaient détenteurs d’un patrimoine culturel considérable et arrivaient à gérer les affaires de la communauté de manière admirable (« chacune de ses paroles va à sa place » disait-on), il est clair que cela ne signifie pas qu’il suffit d’être illettré pour être un génie comme voudraient le faire accroire certains anti-racistes. De nos jours, le monde a complexifié ses connaissances à l’infini et si autrefois le Rrom de village pouvait par son intelligence berner le petit fonctionnaire local, il n’en est plus de même aujourd’hui face à des dirigeants issus d’une bourgeoisie sur-éduquée et dont l’habileté va jusqu’à faire accroire à leurs interlocuteurs rroms, naïfs, qu’ils ont été eux-mêmes dupés par ces derniers.

 

 

La langue romani est une langue insaisissable, si pauvre, si touchante, si orale...

La langue rromani, un des principaux axes de l’identité des Rroms, est la cible de toutes sortes d’attaques déguisées ou non, qui en fait ont pour objectif la destruction de cette identité. Certes personne n’avoue des menées si basses mais force est de constater que bien des assauts convergent vers ce but. Là encore le stéréotype ne se réduit pas à un simple schéma à détruire mais ses ramifications lui assurent une redoutable solidité entretenue par une mauvaise foi multiforme. Il est par exemple prétendu que le rromani n’est pas une langue écrite. Or, hormis le fait qu’une littérature écrite se développe depuis les années 1920, on oublie qu’aucune langue n’a été écrite avant qu’on ne l’écrive, et que pour cela il faut des conditions sociales minimales. On oublie aussi que l’extension des sphères d’activités d’une langue à l’écrit est un processus qui requiert ces conditions et que la langue écrite n’est pas que la notation d’une langue orale, elle n’est pas la «partition écrite» d’une oralité, elle est un phénomène culturel à part. De même que l’apprentissage linguistique de l’enfant par immersion et celui de l’adulte par assimilation systématique n’ont rien à voir d’un point de vue didactique (on peut très bien posséder l’un sans avoir l’autre), une langue n’est pas la même en usage oral et en usage écrit. Si des « linguistes » prétendent le contraire, les soupçonner de naïveté est insultant et flairer chez eux la duplicité est bien plus réaliste. Autre point : on a aussi trop tendance à oublier que l’exaltation de l’écrit est un trait judéo-chrétien et que l’Inde, jusqu’au moment de l’exode des proto-Rroms, exaltait la mémoire contre le papier (l’écrit étant la « mémoire de l’imbécile »). On peut lire que le rromani est une langue « merveilleusement pauvre » mais il faut comparer le comparable, c’est-à-dire non pas le parler d’un Rrom rencontré par hasard avec le dictionnaire de l’académie de telle ou telle langue nationale qui a bénéficié d’une sollicitude séculaire, mais le parler de ce Rrom avec celui d’un locuteur de langue nationale de situation sociale similaire à la sienne - encore ce dernier aura-t-il eu accès à l’éducation dans sa langue et non le Rrom. On pourrait comparer au dictionnaire de l’académie, établi à partir des parlers de milliers de locuteurs, la somme des vocabulaires de Rroms de divers pays, mais cette entreprise est vilipendée par de nombreux « amis » des Rroms qui découvrent qu’un Rrom ignorant un mot venu d’un dialecte qu’il ignore ne le comprendra pas. Pour bien faire, il faudrait dans cette logique des vernacularistes éliminer du vocabulaire du rromani tous les mots qui ne sont pas immédiatement compris par tous les Rroms d’Europe. A quel vocabulaire arriverait-on ? Trois dents mots ? Deux cents ? Moins ? Et quelle langue a procédé ainsi ? En même temps, ces mêmes vernacularistes, au nom de la spontanéité et du naturel, s’élèvent en rromani contre les expressions nouvelles destinées à exprimer des notions et des situations nouvelles. Ceci relègue le rromani à une position de baragouin rudimentaire et il ne faut pas s’étonner que les locuteurs par la suite l’abandonnent et ne transmettent pas ces restes étiolés à leurs enfants.

Ils font aussi circuler le spectre d’un éclatement dialectal désordonné, empêchant toute tentative de rassemblement des parlers, refusant de reconnaître qu’il existe une série de scenarii historiques très cohérents, qui expliquent très bien la situation actuelle et fournissent un cadre logique aux efforts de rassemblement.

Alors que des persécutions de toutes sortes, directes ou indirectes, se sont abattues sur le rromani, qu’il n’y a jamais eu de politique centralisée ni d’institution pour le protéger, le promouvoir et le développer, que sa littérature circule encore de manière quasi confidentielle, sa survie après presque un millénaire d’exil tient du miracle. Même les Rroms, Sintés et Kalés non-locuteurs lui sont attachés et nombreux sont ceux qui font la démarche de le réapprendre. Certes il y a pendant ce temps des locuteurs, en général de niveau social très bas, qui le négligent et l’oublient mais il est clair que dans l’avenir il sera la langue d’une élite qui convaincra peut-être à terme par son exemple les Rroms qui l’ont abandonnée à la récupérer. Il est important de la développer rapidement pour assurer une continuité de contact entre ceux qui la perdent et ceux qui la réapprennent. Ceux qui la perdent la perçoivent comme une langue pauvre, désuète et inutile et leur abandon se justifie donc ; ceux qui la défendent sont ceux qui en connaissent la richesse audelà des formes locales et qui y basent leur fierté.

Deux autres éléments sont particulièrement nocifs, ce sont les amalgames d’une part entre illettrisme formel et ignorance, d’autre part entre illettrisme formel et sagesse populaire. Ces amalgames ont souvent été instrumentalisés au sein d’autres peuples et il est à peine utile de rappeler que les analphabètes peuvent aussi bien être de grands sages que de parfaits abrutis. Le premier amalgame pourtant sert à nier la culture rromani et le second à condamner l’écriture de cette langue et de sa production littéraire. Ce qui est spécifique au rromani toutefois c’est qu’à la différence des autres langues, n’importe quel illettré se permet de revendiquer la capacité à produire une norme littéraire et standard, tout en dénigrant le travail véritable qui existe dans ce domaine depuis des décennies. Le pire est qu’au nom de la tolérance, ces illettrés trouvent un appui solide auprès de groupes se présentant comme anti-racistes, mais qui de la sorte entravent le développement du rromani et exercent une influence objectivement nocive, donc raciste, sur cette langue.

Pour être juste, il faut mentionner ici les efforts du Conseil de l’Europe, suivi en cela par de nombreuses autres instances, qui ont permis et permettent d’assurer l’interprétation simultanée en/du rromani lors de nombreuses conférences et de publier les textes les plus divers dans cette langue, démontrant qu’elle peut exprimer les idées les plus élaborées du monde moderne. Grâce à cette initiative, qui est bien plus démocratique qu’une quelconque votation, n’importe quel Rrom qui ignore les langues de travail (anglais et français) mais possède bien le rromani, peut participer directement aux débats internationaux en échangeant avec les autres Rroms dans cette langue et avec les autres par le biais de l’interprète. Outre la facilitation technique de la communication, ce mécanisme rend palpable la dimension européenne de la langue et de l’identité rromani.

 

 

Par Différences. La revue - Publié dans : Roms, tsiganes et gens du voyage
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