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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 19:54

Entretien réalisé à Menton le 17 juillet 2009 par Y.M. et A.V.  pour la revue Différences n°271. Photo Y.M. Article paru dans Différences-La Revue www.differences-larevue.org

ENTRETIEN AVEC Edouard Glissant

Ecrivain, fondateur de l’Institut du Tout-Monde (*)

 

EdGlissant031b.jpgDifférences : Pour parler des Antilles, de la Réunion, on a parlé de société ultra-marine, le terme vous semble-t-il bien adapté ?

Edouard Glissant : Absolument pas ! Le terme n’a ni logique, ni nécessité ; d’abord « outre-mer » qu’est-ce que cela veut dire ? Chacun est l’outre-mer d’un autre et par conséquent , il n’y a aucune raison d’employer ce terme. Quand je suis à la Martinique, l’outre-mer c’est l’Europe et quand je suis en Europe, l’outre-mer, ce sont les Antilles.

D’autre part, si l’on veut dire tout simplement par là qu’il s’agit d’anciennes colonies de la France de l’autre côté des mers, il est normal que les gens qui y habitent refusent cette catégorisation.

 

Différences : Comment alors définiriez–vous les sociétés comme celles des Antilles ? Sociétés multiculturelles ?

Edouard Glissant : Ce sont avant tout des sociétés archipéliques et métisses.

 

Différences :Sociétés archipéliques que vous opposez à continentales ?

Edouard Glissant : Oui, en effet, dans l’histoire des humanités, en général, les archipels ont précédé l’apparition des continents en tant que puissances de civilisation. C’est le cas des îles ioniennes qui ont précédé la Grèce continentale, c’est la cas également de l’archipel des Caraïbes qui sont en quelque sorte la préface des Amériques : Christophe Colomb est passé par là pour aller aux Amériques et au XVIème la mer des Caraïbes était par moments appelée mer du Pérou, alors même que le Pérou est de l’autre côté du continent, mais elle était la mer par laquelle il fallait passer pour débarquer sur le continent et le traverser pour aller au Pérou. Mais l’important surtout, c’est que les pensées archipéliques ne sont jamais impérialistes, ne sont jamais dominatrices et ne s’imposent jamais comme des forces de direction alors que les pensées continentales fraient vers le monde d’une manière continue et directe, c’est ce que j’appelle la projection en flèche.

D’une manière plus fondamentale, au fur et à mesure que les civilisations se sont affirmées, la pensée continentale s’est rapprochée de ce que j’appelle les pensées de système ou les systèmes de pensée. Des systèmes qui sont impératifs, qui s’imposent, qui n’admettent pas d’alternatives. Ce sont des pensées-force.

Les pensées archipéliques, au contraire, sont des pensées diversifiées, qui se déploient dans toutes les directions, pensées que j’appelle des pensées du tremblement, des pensées du contact tremblant avec le monde.

 

Différences : Comment cela se traduit-il aux Antilles ?

Edouard Glissant : Cela se traduit par le fait que d’une part, contrairement à ce qui s’est passé il y a deux ou trois siècles, les pays des Antilles se rapprochent considérablement les uns des autres, non seulement sur le plan artistique, arts plastiques, cinéma mais aussi fondamentalement sur le plan de la littérature. Aux Antilles, il y a des littératures hispanophones, anglophones, francophones, mais toutes obéissent à des tendances, à des pulsions qui les rapprochent les unes des autres. Nous autres écrivains des Antilles et de la Caraïbe avons la même confiance dans les mots, avons un sens du rythme, de la répétition, de la circularité des thèmes … Ce qui fait que nous avons à peu près le même langage alors que nous avons des langues différentes. Nous sommes beaucoup plus proches d’un écrivain caribéen hispanophone que d’un écrivain français .

Très nouveau dans l’histoire des peuples, il y a tout ce mouvement qui n’est pas un mouvement de rassemblement unitaire continental, mais une mise en commun de diversités éparpillées : on conçoit qu’on peut mettre ensemble des choses différentes alors que l’essentiel même de l’histoire des civilisations jusqu’ici était qu’on mettait ensemble des choses semblables.

 

Différences : Mettre ensemble des choses diverses, c’est bien de métissage dont il est question  ?

Edouard Glissant : Si l’on parle de l’histoire des Antilles, c’est bien celle d’un métissage fondamental. Le peuplement des Antilles et de ce que j’appelle la néo-Amérique – la nouvelle Amérique- en l’opposant à l’Euro-Amérique – les Etats-Unis et le Canada- et à la Méso-Amérique –celle traditionnelle des peuples pré-colombiens des peuples aztèque, inca, et des Indiens des Etats-Unis et d’Amérique du Nord – cette Amérique néo-coloniale, c’est l’Amérique créole, l’Amérique du métissage, celle du Brésil, de la Caraïbe, l’Amérique de la créolisation.

 

Différences : En quoi la créolisation se distingue-t-elle du métissage ?

Edouard Glissant : Le métissage, on peut à peu près le prévoir, il y a des études scientifiques sur le métissage des espèces animales ou végétales, mais la créolisation , c’est le métissage qui est aussi celui des cultures, ce qui fait que la créolisation est un métissage qui donne des résultats absolument imprévus, inattendus, imprévisibles. C’est pour cela que je dis toujours qu’on ne peut pas définir les hommes de la population de la Caraïbe car si on les définit cela équivaut à les arrêter à les stopper dans leur développement, ce qui est impossible.

 

Différences :En quelle manière la République prend-elle en compte cette créolisation, cette singularité des Antilles ?

Edouard Glissant : La colonisation française a une caractéristique très importante qui la distingue de la colonisation anglaise. La colonisation française a le génie de l’assimilation. Elle veut faire du colonisé un citoyen français, c’est ce qu’elle a essayé de faire en Indochine et en Algérie, elle n’y est pas arrivée pour plusieurs raisons, : l’existence millénaire de civilisations et de cultures, l’étendue de ces pays, tout comme la capacité de résistance physique de leurs populations prêtes à sacrifier des millions d’habitants pour se préserver de cette atteinte colonisatrice.

La colonisation anglaise est différente, elle n’essaie pas de faire du colonisé un citoyen britannique, un sujet de sa Majesté et par là, un peu en raison de ce mépris plus manifeste, elle a mieux respecté les bases culturelles des sociétés qu’elle a colonisées. La colonisation française est ainsi plus pernicieuse et aux Antilles où il n’y avait pas d’arrière –pays étendu sur lequel pouvait se développer une résistance fondamentale ni de tradition millénaire de civilisation -nous sommes nés de l’acte colonial même-la tentative d’assimilation colonisatrice française, si elle n’a pas réussi, n’en a pas moins bouleversé plus longuement les populations d’autant que dans les petites Antilles francophones –je ne parle pas de Saint-Domingue qui est devenu Haïti- mais en Martinique et en Guadeloupe, la libération des esclaves s’est faite sous l’impulsion réelle venue de Paris –Victor Schoelcher, l’Assemblée nationale de 1848 . Ainsi pendant longtemps l’idée même de la libération s’est trouvée liée à l’idée du rattachement à la France et vécue comme une manière de se préserver des békés, c’est-à-dire des colons capitalistes présents en Martinique.

Bien entendu cette idée était fausse, la complicité de fait entre les capitalistes békés et le système colonial étant bien réel. Néanmoins, on a cru pendant longtemps que la France représentait la seule manière de résister à l’impérialisme des békés. D’ailleurs, cette tendance à l’assimilation était largement partagée – c’est ainsi qu’il a fallu longtemps avant que les communistes admettent l’idée qu’il y ait un parti communiste martiniquais –c’était une section du parti communiste français .

 

Différences : Pourtant les luttes se sont développées. Quelles formes ont-elles prises ?

Edouard Glissant : Pendant longtemps, les luttes des Antillais ont été sporadiques : des explosions, des massacres, des répressions féroces suivies de longues périodes de léthargie , de latence, accentuées par le fait que rien de tout cela n’était connu en France même.

Ce qu’il y a de nouveau avec les événements de l’hiver dernier en Guadeloupe et en Martinique, c’est que, pour la première fois, ou l’une des premières fois, le sentiment de révolte n’a pas été un sentiment purement syndical, mais un sentiment général de ras-le-bol et qui ouvrait par conséquent la porte sur une sorte de consensus, je ne dirais pas national, car ce serait un peu retardataire mais sur un consensus général qui cherchait ailleurs autre chose en plus, sans pour autant négliger l’importance des revendications salariales.

 

 

Différences : Est-ce la seule raison qui peut expliquer que cette lutte ait suscité un tel retentissement en France ?

Edouard Glissant : En effet, outre ce consensus général dont je viens de parler, il s’est passé une seconde chose. Pour la première fois en France, pour des raisons qu’il faudrait analyser de plus près la population française a su immédiatement et presque heure par heure ce qui se passait. En 1959, il y a eu une répression terrible, des lycéens ont été tués par la police, sans que personne n’ait connaissance de ces faits en France. Aujourd’hui si la population française sait ce qui se passe en Guadeloupe, c’est peut-être aussi parce qu’elle est prête à le savoir.

 

Différences : Quels enseignements et quelles perspectives peut-on dégager dès à présent ?

Edouard Glissant : C’est une situation très compliquée parce qu’il aura suffi que le Président de la République aille aux Antilles et promette monts et merveilles pour que la situation une fois de plus se tasse et que se déroulent ces fameuses périodes de latence, de léthargie dont je parlais. Mais peut-être que cela ne suffira plus. Donc, c’est encore une situation d’attente qui prévaut.

 

Différences : En France, l’attention s’est portée sur le Manifeste pour les produits de haute nécessité que des intellectuels des Antilles ont publié .

Edouard Glissant : Le Manifeste que Chamoiseau et ses amis, nos amis, ont écrit, et que j’ai cosigné parce que cela vient un peu en partie de mes idées, rend compte de la situation telle qu’elle est aujourd’hui, à savoir que les Antillais ont découvert que non seulement il fallait revendiquer pour des questions salariales, qu’il ne faut pas négliger parce que la pauvreté loin d’être théorique est bien réelle, mais, que du point de vue de la destinée de ce pays, il y a autre chose d’essentiel, en particulier la dignité et la responsabilité collective et que ces valeurs font partie de ce que nous appelons les produits de haute nécessité qui ne sont pas seulement les produits de première nécessité.

Il faut nous habituer à l’idée qu’une entreprise n’est pas seulement faite pour accumuler des bénéfices, mais d’abord pour produire du bien-être, qui n’est pas le petit confort bourgeois dans lequel on s’endort, mais une attitude active qui fait intervenir les notions de dignité et de responsabilité collective d’une manière fondamentale. On n’est pas contre les entreprises, mais contre celles qui ne considèrent pas que la production de bien-être doit être l’essentiel de leur activité.

 

Différences : En somme une critique du capitalisme, une autre conception des priorités, de la production de la richesse ?

Edouard Glissant : Accepter les principes mêmes du capitalisme ne permet pas de lutter contre le capitalisme et plus particulièrement contre le libéralisme capitaliste.

Alors qu’en Europe, en France, pour les gens de gauche l’idéal de l’activité, c’est un meilleur partage des richesses, nous, nous disons que le but de l’activité n’est pas la production de richesses mais la production de bien-être.

 

Différences : Vous voyez la prise en compte de ce changement dans un avenir proche ?

Edouard Glissant : Ce n’est pas demain la veille, en Chine, en Inde avec les sociétés capitalistes qui s’installent et que l’Europe installe en Afrique mais cependant nous croyons que nous pouvons influer de manière sensible sur les mouvements d’évolution des peuples.

 

Différences : Cela correspond à ce que vous appelez poétiser le politique ?

Edouard Glissant : J’ai émis l’idée que ce qui manque au politique, c’est le poétique et le poétique, c’est l’intuition, la divination de la réalité du monde. Je crois qu’on a toujours eu une conception du monde mais, ce qui a été absolument catastrophique dans les internationales successives c’est que la conception du monde n’était qu’idéologie. L’idéologie, c’est vouloir changer le monde, c’est à dire vouloir avoir une action qui ait un but, une finalité. Rien de plus terrible car le monde n’a pas de finalité, le monde n’a que des imprévus, des inextricables, des imprévisibles et il nous faut nous habituer à vivre avec, et non pas à essayer de faire du monde une espèce de monotonie uniforme obéissant à des règles pré-établies, c’est-à-dire à une pensée continentale.

Il y a tout à gagner à ce que les pensées commencent à se rassembler en archipel. Il faut archipéliser le monde parce que le monde s’archipélise, l’archipéliser dans nos conceptions, c’est pourquoi il nous faut avoir une poétique qui précède les points de vue politiques. Et cela n’a rien à voir avec la spiritualité.

 

Différences : C’est tout à l’encontre d’une vision universaliste, uniformatrice du monde …

Edouard Glissant : Un système politique peut-être valable dans un coin du monde et pas dans un autre. Tant qu’on n’aura pas admis qu’il y a des systèmes politiques qui sont acceptables partout quand ils travaillent pour le bien-être des peuples, on va toujours tendre à une espèce de tyrannie fondamentale, de droite ou de gauche, si cela a un sens dans le monde d’être de droite ou de gauche à l’exception des pays comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, mais quel sens cela peut-il avoir au Darfour ? Il y a une autre intuition, une autre réalité, d’autres paramètres. Ainsi qu’est-ce que cela peut vouloir dire changer le monde dans la forêt avec les Pygmées ? Vouloir changer le monde, cela n’a pas de valeur universelle, cela n’a que des valeurs particulières. Avoir l’intuition du poétique, c’est avoir l’intuition que certaines idées qui sont valables pour moi, ne sont pas valables pour un aborigène d’Australie.


Entretien réalisé à Menton, le 17 juillet 2009

 

(*) http://tout-monde.com/

Par Différences. La revue - Publié dans : DOM-TOM
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