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Samedi 24 avril 2010 6 24 /04 /Avr /2010 06:00

 

Les trois quarts de la population tutsi et des milliers de Hutu ont été décimés au Rwanda en trois mois à partir du 6 avril 1994.

A l'heure d’Internet et du satellite, rien n'a été fait pour arrêter cette terrible régression de notre malheureuse humanité. Mais, que s'est-il passé au juste ? S'agit-il d'une guerre inter-ethnique ? Que recouvrent les catégories « tutsi » et « hutu » ? Comment en est-on arrivé là ?

Qui savait quoi ? Qui est responsable ? Quel rôle a joué la communauté internationale ? Qu'en est-il aujourd'hui de ce pays qui s'est auto-mutilé ? C'est à ces questions que ce dossier tente de répondre avec notamment l'entretien ci-dessous. Nous n'oublierons pas les Rwandais.

Un long travail de deuil et de reconstruction les attend.

Serons-nous encore une fois absents ?

 

Débat entre :

 

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Comment percevez-vous le génocide commis au Rwanda il y a sept ans maintenant ?


Louis Bagilishya : Le génocide des Tutsi, et l'extermination de Hutu démocrate à partir du 6 avril 1994 jusqu'à la fin juin 1994 dans ce pays au coeur de l'Afrique est une tragédie innommable, et un échec pour la nation rwandaise, pour l'Afrique et pour l'ensemble de l'humanité... Un génocide est une défaite de la civilisation, un défi pour la pensée.

Jean Pierre Chrétien : On a longtemps persisté à voir dans la crise rwandaise une guerre inter-ethnique. Cela est symptomatique du maintien en Occident d'un regard ethnographique, et d'une très grande carence dans l'analyse des situations politiques et sociales en Afrique.


Cette interprétation s'appuyait sur la catégorisation des Rwandais (et des Burundais) en Hutu, Tutsi et Twa : qu'en est-il ?


Jean-Pierre Chrétien : Hutu, Tutsi et Twa ne sont pas des groupes ethniques, ce sont des catégories héréditaires de la société, des sortes de clans : ils vivent ensemble, ont la même langue, les même croyances, la même histoire politique. Je crois qu'il est important de comprendre ici les responsabilités emboîtées qui ont débouché sur un génocide. On peut distinguer trois grands moments de l'histoire contemporaine du Rwanda. Dans les années 1925/1930, le colonisateur belge systématise le clivage hutu/tutsi sur un mode raciste en adoptant le principe de la supériorité raciale des Tutsi qualifiés par certains de « nègres blancs ». La ségrégation est pratiquée dès l'école primaire et une épuration du corps administratif coutumier éliminant tous les dirigeants hutu est réalisée ; pour les colons, seuls les Tutsi avaient vocation à gouverner. Le système colonial administre le pays selon une hiérarchisation socio-raciale de la population : en haut de l'échelle les Blancs, les Tutsi au second échelon, puis les Hutu et tout en bas les Twa. Plus tard, à la veille de l'indépendance, entre 1959 et 1961, il y a un retournement de la politique coloniale ; on remplace la monarchie tutsi par une république hutu en combinant deux types de mystification intellectuelle : l'idée d'une « majorité héréditaire » détenue par les Hutu, censée être le fondement de la démocratie, et celle de l'autochtone, les Hutus seraient les seuls « vrais » Rwandais, et les Tutsi des conquérants venus d'Egypte. La révolution sociale rwandaise dont l'ambition est de rééquilibrer le partage du pouvoir n'abolit pas les clivages héréditaires, elle les renforce, en instaurant des quotas cette fois en faveur des Hutu, en conservant les mentions « ethniques » sur les papiers d'identité. Entre 1989 et 1993, le régime en place décide de raviver les passions entourant l'antagonisme hutu/tutsi. Sa propagande visant à opposer les uns aux autres devient de plus en plus virulente à mesure que s'exprime un réveil démocratique du pays. Il fallait d'une part diaboliser les Tutsi et d'autre part refonder un bloc hutu totalitaire autour du pouvoir et disqualifier l'opposition. Le fait est là : on n'est pas en présence d'une banale opposition ethnique, mais d'un discours idéologique racial porteur de violence de type génocidaire. L'idéologie raciste et totalitaire du « Hutu power » est ainsi clairement exprimée, notamment dans « Les dix commandements du Hutu » publiés en décembre 1990 par le journal Kangara qui prônent un véritable apartheid.


Louis Bagilishya : Dans l'histoire contemporaine du Rwanda il y a eu des tragédies, des massacres qui témoignaient de l'enracinement d'une culture pré-génocidaire. En 1964, un journaliste d'un quotidien français, témoin de la tragédie, précisait que les nouveaux maîtres du pays, les Hutu, ont entrepris l'extermination systématique des anciens seigneurs tutsi : 20 000 d'entre eux ont été massacrés. Ces événements ne sont pas un accident. Ils constituent la manifestation d'une haine entretenue par la prise en otage systématique de toute la population tutsi, véritable bouc émissaire des problèmes économiques et sociaux du Rwanda.


De quelle façon l'instrumentalisation raciste de réalités politiques et sociales se réalise -t-elle ?


Louis Bagilishya : Pour donner corps à cette vision raciste, le discours colonial n'hésite devant rien. Un évêque écrivait en 1920 : « les Bahima, un clan tutsi, diffèrent des agriculteurs bantous d'un type inférieur, leur apparence intelligente et délicate, leur amour de l'argent, leurs capacités à s'adapter à n'importe quelle situation semblent indiquer une origine sémite ». Soixante dix ans plus tard, en novembre 1992, Léon Mugesera, un dignitaire du régime, actuellement inculpé par le Tribunal pénal international, reprend le même schéma ; évoquant une rencontre avec un Tutsi, il déclare aux amis de son parti : « Je lui ai demandé s'il avait entendu parler de l'histoire des Falashas qui étaient rentrés chez eux en Israël partant d'Ethiopie. Il me répondit qu'il n'en savait rien. Et moi, de répartir votre pays c'est l'Ethiopie. Il me ré pondit qu'il n'en savait rien. Et moi, de répartir tu dois être sourd et illettré, votre pays c'est l'Ethiopie et nous allons vous expédier sous peu chez vous via Nyabarongo en voyage express. » Nyabarongo est une rivière dans laquelle furent jetés les cadavres de Tutsi massacrés en 1964 ... une rivière dont les eaux prirent la couleur rouge du sang de premiers actes de génocide au Rwanda, fin 1963, début 1964. Malheureuse  ment, les élites politiques ont intériorisé cette vision raciste au nom de laquelle était déniée une citoyenneté à part entière aux Tutsi et était refusé le droit au retour des Tutsi exilés depuis les premiers massacres. C'est cette volonté de revenir dans leur pays quia conduit à l'émergence d'une opposition politico-militaire, le Front Patriotique Rwandais, née à l'étranger, composée principalement de Tutsi, et qui est à l'origine du déclenchement de la guerre au Rwanda en octobre 1990.


Jean-Pierre Chrétien : Les élites instruites ont été gagnées par cette façon d'interpréter leur société. Du temps de la colonisation, une élite tutsi s'est crue supérieure. Après la révolution sociale c'est l'inverse, c'est une élite hutu qui croit volontiers qu'elle a vocation à guider le pays, bénie par l'Eglise et par un idéal démocratique. Donc il y a l'idée chaque fois d'être appelé à diriger le pays par une sorte de vocation naturelle. Les violences qui se sont développées depuis l'indépendance ont progressivement conduit de plus en plus de gens à s'inscrire dans cette démarche, par peur ou en escomptant exploiter les situations de désordre. La propagande en faveur de cette vision raciste est devenue un vrai matraquage. Mais il faut aussi ajouter que les grands espoirs qu'a fait naître la révolution de 59 n'ont pas été réalisés : forte croissance démographique, stagnation de l'économie malgré le travail remarquable des paysans et l'augmentation de la production, très faible industrialisation... Le fossé social entre la bourgeoisie proche de l'Etat et la masse des gens s'est creusé. La fuite en avant dans le racisme gît dans cet échec social. Pour les dirigeants c'est un moyen commode d'évacuer le problème et de contenir le mécontentement populaire en désignant le bouc émissaire tutsi, et c'est encore plus facile dans le contexte d'une guerre civile. Ce mécontentement s'est exprimé dans une opposition politique qui émerge avec force à la fin des années 80 mais c'est la logique du bouc émissaire qui l'emporte.


Louis Bagilishya : Le génocide a été planifié. Pour opérer les exterminations, l'administration rwandaise s'est appuyée sur le recensement de la population. Toute la chaîne d'autorités administratives, très bien contrôlée par le parti unique, a participé à la mobilisation et à l'encadrement. Le gouvernement a diffusé un nombre très important de transistors avec une seule fréquence diffusant la Radio des Mille Collines. Voilà ce qui était proféré sur cette radio le 10 mai 1994 en plein génocide : « Le nettoyage des Tutsi devra être terminé. On recherche 100 000 jeunes pour que nous tuions les agents du FPR et que nous les exterminions. Ce sera d'autant plus facile qu'il s'agit d'une seule ethnie ; par exemple tu n'as qu'à regarder son petit nez fin et à le casser, et vous, administrateurs, maintenez les obstacles sur les routes, organisez des patrouilles nocturnes, des barrages, distribuez des armes à la population pour qu'elle se défende ». Ce génocide c'est la rencontre de la machette, de la radio et de l'embrigadement d'un appareil administratif extrêmement bien organisé.


Jean-Pierre Chrétien : On a assisté entre 1990 et 1994 à la course contre la montre entre un courant de démocratisation (avec une opposition intérieure qui obtient de participer au pouvoir) et une mouvance proche du pouvoir qui favorise la remobilisation ethnique. Des instructions sont données aux autorités militaires et administratives pour enquêter et définir l'ennemi intérieur, tandis que le matraquage propagandiste se poursuit. Il y aussi des événements décisifs comme le massacre des Tutsi de la région du Bugesera en mars 92 quia été une sorte de répétition générale de ce qui va se passer deux ans plus tard. Les méthodes utilisées par le pouvoir et l'ensemble de ces faits ont été dénoncées par un rapport de la FIDH de 93, sans réaction internationale sérieuse. Il a fallu toutes les relations, l'habileté de Jean Carbonaro pour que quelques informations soient données à la télévision, et puis plus rien (lire extrait).


Louis Bagilishya : Un véritable espoir de paix, de compromis politique, d'avancées vers la démocratie était né en août 93 avec la signature des accords d'Arusha, en Tanzanie, entre l'opposition politico-militaire, l'opposition civile intérieure et le gouvernement du général-président Habyarimana ; nous pensions entrer dans une période de transition, certes difficile, qui nous mènerait vers un Etat de droit. Le génocide n'était pas une fatalité ! Il y avait une chance, fragile mais réelle, pour que le Rwanda puisque connaître une autre évolution. Mais, assez vite cette étape de transition s'avère être une partie de poker-menteur, elle est escamotée par les fractions extrémistes du pouvoir en place, ce qui se traduit par des attentats, l'élimination d'hommes politiques tutsi et hutu de l'intérieur. Il est aujourd'hui avéré que de nombreuses informations annonçant la préparation d'un génocide étaient connues de beaucoup de diplomates. Des informations furent transmises par le général Roméo Dallaire, commandant au Rwanda la force de l'ONU pour le maintien de la paix, à ses supérieurs. Un fax du 11 janvier 1994, adressé par Roméo Dallaire aux plus hautes autorités des Nations unies à New-York et demandant l'autorisation pour une intervention immédiate, préventive et sans doute décisive est restée sans réponse. Pire, le 21 avril, le Conseil de sécurité décidait de retirer du Rwanda la plus grande partie de la force de 2 500 soldats qui devaient protéger la population.


Comment doit-on analyser cet aveuglement ?


Jean-Pierre Chrétien : L'ancien colonisateur belge a mis le régime en place le régime post-indépendance, un régime soutenu par la démocratie chrétienne belge, par le parti social flamand (CVP). Avec en plus dans les années 80/90, le fait que la structure internationale de la démocrate chrétienne était basée à Bruxelles et était en fait aux mains de quelques personnes très liées au CVP. Il y a en Belgique un lobby très puissant qui projette sur le Rwanda les complexes belges (dans un certain imaginaire flamand, les Tutsi c'est un peu comme les francophones de la bourgeoisie wallonne). Cette fixation belge explique qu'en 64 on ait occulté les massacres avec la bénédiction des autorités religieuses. La France commence à être présente dans ce pays avec la présidence de Giscard d'Estaing et surtout sous Mitterrand. A l'Elysée, l'imaginaire politique est fortement attaché à la francophonie et obsédé par la rivalité avec les Anglo-saxons en Afrique. La banale coopération initiale se poursuit par une coopération militaire modeste, mais se renforce par un avenant (qui n'est pas publié ni discuté par le Parlement) qui rendait la présence française plus offensive. En même temps, c'est l'idéologie socio-raciale portée jusqu'alors par la démocratie chrétienne belge, qui suit. On fait de ces majorité (hutu) et minorité (tutsi) des blocs ethniques, alors que majorité et minorité peuvent avoir des expressions perverses si on leur donne un contenu héréditaire. Lorsque des ministres français se déplacent à Kigali en 92 et en 93, leur message est : « il faut que les hutu s'entendent », c'est-à-dire Habyarimana et l'opposition, contre les Tutsi. Cette adhésion à une idéologie porteuse de racisme et de génocide a été un choix politique grave et je l'ai dit à la Mission d'information parlementaire. C'est de cela que se sont mal réveillées les autorités politiques de notre pays, qu'elles acceptent encore mal de le reconnaître. Le génocide rwandais reste un sujet tabou.


Louis Bagilishya : Les représentations de l'Afrique entretenues par ce qui reste de la mentalité coloniale conduisent à l'aveuglement sur la complexité et les fragilités des sociétés africaines. Le Rwanda étant entré dans le « pré-carré » de la « francophonie » en Afrique, les relations entre la France et le Rwanda étaient conduites, dans la tradition de la Ve République, par un cercle très restreint autour de la présidence de la République, un cercle incapable d'appréhender réellement jusqu'où pouvait conduire le jeu des « apprentis sorciers ».

La frontière semble floue entre incompréhension, aveuglement, complicité... Jean-Pierre Chrétien : L'option politique française a été au moins aussi grave que l'option militaire et d'ailleurs elle a été très peu abordée par la Mission d'information faute de documents, parce que les archives de l'Elysée ne se sont pas ouvertes contrairement à ce qui s'est passé en Belgique où la Mission sénatoriale belge a décrit les rencontres entre Habyarimana et le Premier ministre belge tandis que nous ne savons rien des rencontres entre Habyarimana et Mitterrand. On a fait croire que l'on soutenait les efforts de démocratisation du régime Habyarimana, cela est faux : on a, de fait, appuyé la faction Habyarimana au sein de ce régime.

Louis Bagilishya : Les responsabilités politiques sont lourdes de conséquences y compris dans les difficultés que rencontre le Rwanda pour se reconstruire. En effet, l'immense majorité des responsables hutu, ceux de l'opposition intérieure qui avaient accepté de s'inscrire dans le jeu démocratique, a été exterminée. Il faut rappeler que l'une des premières victimes, une fois le génocide consommé fut Mme Agathe Uwilingiyimana, Premier ministre, hutu appartenant à l'opposition démocratique non-armée. L'abandon de cette classe politique, notamment par la France, a lourdement pesé dans l'échec dont on a parlé en commençant cet entretien.


Jean-Pierre Chrétien : Soulignons un point essentiel soulevé par le livre dirigé par Alison Des Forges : le gouvernement Kambanda mis en place le 8 avril 1994 qui organise et couvre le génocide, est issu d'un putsh au lendemain de l'assassinat d'Habyarimana. Ce gouvernement aurait dû être immédiatement mis au ban international. Au lieu de cela, il est représenté aux Nations unies (le Rwanda est à ce moment-là membre non permanent du Conseil de sécurité) ; des contacts sont durablement gardés avec ce gouvernement notamment à Paris alors qu'on traîne des pieds pour rentrer en contact avec des membres de l'opposition. On a fait le choix d'appuyer un gouvernement génocidaire.


Louis Bagilishya : Il y a là un aveuglement qui confine à la complicité et qui constitue une honte pour tout le monde ! Je me souviens avec émotion qu'en 1994, le sommet de l'Organisation de l'Unité africaine qui se déroulait à Tunis accueillait Nelson Mandela, premier président élu de la République sud-africaine ; dans le même temps, l'O U A accueillait les représentants du gouvernement génocidaire rwandais. Cela montre l'aveuglement et la complicité des Etats africains.


Il semble que vous, connaisseurs de l'histoire et des sociétés de cette région des Grands Lacs, ayez été peu entendus : pourquoi ?


Jean-Pierre Chrétien : Cela relève de l'analyse des rapports entre la France et l'Afrique, des processus de décision, des milieux et des acteurs les plus influents, tout cela rentre parfaitement dans les réflexions que peuvent inspirer les affaires récentes. L'Afrique est un domaine spécial. On n'est pas arrivé au bout de l'explication de ce qui s'est passé. Il est étonnant que Michel Rocard, ex-Premier ministre, ait laissé entendre auprès de la Mission d'information que les choses avaient été décidées en dehors de lui ; Edouard Balladur Premier ministre plus tard a dit « dans la mesure où je suis au courant »... Ces formules sont significatives du fait que les décisions sur l'Afrique se prennent à l'Élysée et en fonction d'avis venus de cercles qui ont une influence particulière, notamment le cercle militaire.

Louis Bagilishya : Ce qui est frappant c'est le poids extrêmement lourd des représentations sur l'Afrique que l'on retrouve un peu partout. Je prends par exemple ce qui se passe actuellement en Côte d'Ivoire : j'ai été sidéré de voir, après la tragédie rwandaise, que des hommes politiques français banalisaient des discours ivoiriens très agressifs et basés sur l'exclusion religieuse, ethnique... Ce qui s'est passé au Rwanda a-t-il servit de leçons ?


Comment s'est réveillé le Rwanda après ce cauchemar ? Que se passe-t-il au niveau de la justice et du travail de mémoire ?


Louis Bagilishya : Imaginez un pays de sept millions d'habitants qui se réveille avec un million de morts, près de deux millions de personnes déplacées, près de 300 000 enfants orphelins et « enfants non-accompagnés », un pays où la Banque nationale a été vidée, où les ministères n'ont pas de papier, un pays où toute l'administration doit être reconstruite par des Rwandais ayant passé une grande partie de leur vie à l'étranger... c'était le Rwanda de juillet 1994. Ce contexte est aggravé par le fait qu'une grande partie des personnes qui ont commis le génocide se réfugient dans les pays voisins notamment au Zaïre et se préparent, mêlées à la population civile dans des camps de réfugiés, à achever le génocide avec toujours la passivité de la communauté internationale.


Jean-Pierre Chrétien : Le jeu pervers du génocide a été d'impliquer un maximum de personnes, y compris ceux qui n'ont pas tué mais qui étaient autour des barrages, s'agitaient avec des machettes, dénonçaient, applaudissaient, etc. C'est une situation faite de culpabilités et de peurs multiples. En plus, la menace a continué avec la préparation d'une revanche dans les camps du Zaïre entre 1994 et 1996, ensuite en 97/98, il y a eu des infiltrations des ex-miliciens dans le Nord-ouest, il y avait des massacres tous les jours... Bien que le pouvoir soit exercé par les Tutsi et les Hutu (dans l'armée, au gouvernement où il y a une majorité de Hutu), on a l'impression que la logique de sécurité tutsi est une des clés du régime. Aujourd'hui le Rwanda est une société complètement en mosaïques, où tout le monde a bougé : vous avez la deuxième génération de réfugiés tutsi qui sont nés et ont grandi à l'étranger, plus les deux millions de Hutu qui étaient partis entre 94 et 96. C'est une société complètement disloquée ; et, néanmoins elle se reconstruit. Faire fonctionner une vie démocratique dans ce pays n'est pas facile. Si on a quelque sympathie pour ce pays ou si on veut en parler sérieusement, on doit prendre acte de ce qui ne va pas – les conflits internes, les courses au pouvoir, les groupes qui contrôlent le pouvoir plus que d'autres, les assassinats politiques, les mécontentements, les départs vers l'étranger –, mais doit-on pour voir plus que d'autres, les assassinats politiques, les mécontentements, les départs vers l'étranger –, mais doit-on pour autant oublier l'énorme tragédie de 1994 ? Le régime actuel a montré de réelles capacités à reconstruire cette société même si ce n'est pas toujours satisfaisant. Mme Daure-Serfaty qui a visité les prisons pour l'Observatoire international des prisons n'a pas constaté une situation plus catastrophique que dans d'autres pays d'Afrique. Mais il y a aussi beaucoup de gens présumés coupables qui ne sont pas dans les prisons... Quant au TPIR, une cinquantaine de personnes a été arrêtée, une vingtaine de grands responsables ont été jugés, c'est beaucoup trop long (par comparaison le tribunal de Nuremberg a jugé en un an). Il y a eu plusieurs crises de gestion, il y a des carences dans le fonctionnement en particulier de son parquet. Il aurait fallu en tout cas que l'opinion rwandaise soit davantage témoin de son travail (Nuremberg s'est déroulé en Allemagne). L'aspect pédagogique de ce tribunal est un peu raté à cause de son extrême lenteur comme si la communauté internationale s'était donnée satisfaction sans aller jusqu'au bout de la démarche.


Louis Bagilishya : La tentation d'une « révision » de ce qui s'est passé au Rwanda se fait jour, s'appuyant sur la thèse de la responsabilité partagée des Tutsi dans le déclenchement du génocide, je pense notamment à la thèse non-étayée, qui revient régulièrement sur « l'implication du FPR dans l'attentat contre l'avion dans lequel était le général Juvenal Habyarimana. » Le Rwanda d'aujourd'hui c'est un pays où les victimes, les bourreaux et les complices des bourreaux, doivent vivre ensemble. La question fonda  mentale est : comment reconstruire l'humanité au Rwanda ? Comment refuser l'impunité tout en adaptant le système judiciaire à une situation exceptionnelle ? Le Parlement a adopté une loi en septembre 96 dont l'esprit est de différencier les niveaux de responsabilité et de favoriser le principe de l'insertion dans la société de condamnés qui reconnaissent leurs fautes, d'aller vers l'allégement des peines, de négocier des réparations dues aux victimes. Le Parlement a également adopté le 12 octobre 2000 une loi sur le « Gacaca », qui a été ratifiée par le gouvernement et approuvée par la Cour constitutionnelle du Rwanda. Le « Gacaca » s'inspire d'un processus traditionnel de règlement des conflits dans la culture rwandaise et de l'expérience des travaux de la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud pour que la parole soit libérée, pour que la vérité soit dite, pour engager un processus de catharsis collectif. Le fait est que, en septembre 2000, sur les 121 000 prisonniers, seules 2 406 personnes avaient été jugées, ce qui montre le caractère irréaliste dans le contexte rwandais d'un système judiciaire conventionnel. La mise en œuvre du « Gacaca » s'appuiera sur l'élection par la Communauté, à différents échelons (commune, préfecture etc.) de personnalités consensuelles, des autorités morales qui seront « juges » dans des séances où seront privilégiées la libération de la parole, la reconnaissance de la vérité, la négociation d'une « peine » de réparation ou de compensation. Mais, il faut préciser que seront exclus de ce processus les concepteurs et principaux responsables politiques du génocide. En fait, ce qui est souhaité, c'est cicatriser la tragédie pour refonder, plutôt que de rebâtir sur la vengeance.


Jean-Pierre Chrétien : Un jour ou l'autre il y aura une amnistie. Mais l'amnistie est d'autant plus envisageable et concevable que la réalité du crime de génocide est reconnue. Les discours qui, dans certains secteurs de l'opinion rwandaise comme à l’étranger, tendent à minimiser, à remettre en cause, à relativiser, à banaliser, sont parfaitement négatifs et ils retardent l'amnistie. Le drame serait la poursuite du refus de reconnaître les choses parce que cela voudrait dire que l'on peut recommencer. La logique de Nuremberg reposait sur l'invitation qui était faite au monde entier à reconnaître le crime. Cette reconnaissance doit être particulièrement forte au niveau international car en raison de l'échange inégal de l'information, ce n'est pas le Rwanda qui produit l'information sur lui-même. Nous avons tous une responsabilité à assumer chacun là où il est.


Louis Bagilishya : Les travaux de la Commission Unité et Réconciliation qui a mené un travail important au Rwanda montrent que ce sont surtout les leaders de la société civile qui se sont exprimés. Le débat public ne traverse pas encore en profondeur tout le pays, mais des pas importants ont été réalisés. Des initiatives ont été prises comme des camps de solidarité regroupant des jeunes de diverses origines, ceux qui ont grandi en exil, ceux qui ont grandi au Rwanda, Hutu ou Tutsi, autour d'activités sportives et de travaux communautaires pour débattre aussi de leurs expériences. Mettre en chantier tout cela après un génocide et dans un pays qui n'avait jamais connu une vraie expression démocratique, ce n'est pas rien ! C'est un processus important ! Dans notre culture on exprime rarement la douleur, pourtant la douleur est là, elle est importante, il y a les blessures de la souffrance, les Rwandais ont besoin d'être écoutés car la parole peut apaiser la douleur. Le Gacaca ne doit pas être uniquement un processus judiciaire, c'est aussi une démarche sociale de reconnaissance qui permet la réconciliation au sens profond. Lorsque les souffrances seront dites et seront écoutées, que les responsables du génocide reconnaîtront leurs crimes et leurs responsabilités, alors nous aurons fait un autre pas très important.

 

Entretien réalisé par Chérifa Benabdessadok

Par Différences. La revue - Publié dans : Afrique
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