Un communiqué surprenant
Une phrase surprenante dans le
communiqué du MRAP, daté du samedi 23 juillet 2011 et resté un temps inaperçu des médias traditionnels (il avait toutefois été répercuté par des sites Internet militants) jusqu'à ce que le
FN, puis la Droite populaire, le commentent et surjouent l'indignation.
Sur le fond, les rédacteurs du communiqué ont eu raison de pointer la proximité intellectuelle entre les motivations affichées d'Anders Behring Breivik et les thèmes de propagande de certains partis.
Mais on peut regretter plusieurs choses :
- la référence à « l'acte d'un déséquilibré ». En effet, c'est ouvrir la porte aux explications psycho-machin-choses, et c'est là la ligne de défense de
tous ceux qui sont peu ou prou d'accord avec les idées de Breivik, mais ne peuvent pas publiquement approuver son geste. Déséquilibré, peut-être, mais surtout cohérent dans sa vision du
monde.
- que la mouvance identitaire française n'ait pas été clairement désignée, ni ses alliés « laïques ».
- que les responsabilités intellectuelles d'éditorialistes comme Alain Finkielkraut ou Caroline Fourest dans ce climat délétère à l'encontre des musulmans n'aient
point été évoquées.
Mais ces reproches sont somme toute mineurs, ils peuvent s'expliquer par l'émotion, l'urgence et aussi par la disparition dans les instances dirigeantes des
personnes ayant l'habitude de l'exercice.
L'essentiel est de savoir reconnaître en toute objectivité que ce communiqué et les interventions médiatiques ultérieures étaient largement perfectibles et de ne
pas commettre les mêmes erreurs à l'avenir.
Dans notre communication ultérieure, nous devrons soigneusement éviter de tomber dans le « piège psy » et au contraire, souligner :
-
la cohérence entre les actes et les idées de Breivik
-
la similitude entre ces dernières et celles développées par les droites extrêmes et leur fournisseurs d'idées, en France et ailleurs.
Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c'est cette phrase, en parlant du « parti (norvégien) du progrès » : « Sa
leader a fait de l'islamophobie - ou plus exactement de la « musulmanophobie » »..
Il ne semble pas que cette phrase analyse les spécificités idéologiques du parti norvégien par rapport à ses homologues européens, mais qu'elle vise à promouvoir le
terme « musulmanophobie ». Pourquoi abandonner le terme d'islamophobie, consacré par l'usage, pour celui beaucoup moins employé de musulmanophobie ?
C'est d'autant plus surprenant qu'en 2003, le MRAP avait organisé un colloque « du racisme anti-arabe à l'islamophobie », dont les actes sont consultables à cette adresse. Il avait joué un rôle important et novateur dans la
prise de conscience de ce phénomène nouveau et inquiétant.
Le MRAP était divisé sur la question, entre d'une part ceux qui estimaient que l'islamophobie était le nom du racisme anti-musulman, comme l'antisémitisme est le
nom du racisme anti-juif, et d'autre part ceux qui estimaient que condamner l'islamophobie conduisait à empêcher la critique d'une religion.
En décembre 2004,
le congrès a débattu de la question :
« Le congrès s’est prononcé sur la question de savoir si L’Islamophobie est une nouvelle forme du racisme anti-musulman et
par conséquence entrant dans le champ d’activité du MRAP ou est une réalité à simple dimension religieuse ? 131 Voix pour l’intervention du mrap ; 83 contre, 46 abstentions. Compte tenu de cette
majorité et comme proposé ci-dessus, le congrès devait se prononcer sur le contenu de l’intervention du mrap, dans le cadre de l’unicité du racisme, du refus de tout hiérarchisation et de tout
communautarisme. A la question : le mrap doit il poursuivre le combat contre l’islamophobie dans le cadre de la définition légale de la provocation à la haine raciale ? Le vote fut unanime moins
23 abstentions. »
La question était donc tranchée démocratiquement en ce qui concerne la ligne du mouvement. On peut objecter qu'une motion, fut-elle votée à une majorité écrasante,
n'est pas une vérité scientifique et qu'elle peut être abrogée.
Certes, mais encore faut-il convaincre la majorité de sa fausseté et l'abroger par une procédure de même niveau que l'initiale et pas subrepticement au détour d'un
communiqué.
La progression de l'islamophobie, la chose et le mot.
Or, il faut constater que depuis ce colloque et ce congrès :
-
Le terme islamophobie a été de plus en plus employé, par la presse comme par les partisans et adversaires de cette idéologie.
-
Qu'il n'a pas le sens de critique d'une religion, mais de dénonciation de l'ensemble de ses pratiquants à des degrés divers, y compris ceux pour lesquels elle
n'est plus qu'une référence culturelle et une mémoire familiale.
-
Et s'il a été employé, c'est parce que les actes islamophobes se sont multipliés, ont été revendiqués et reconnus comme tels.
On peut suivre sa progression à travers sa fréquence dans les articles du « Monde » en ligne.
De nombreux rapports officiels font désormais référence à l'islamophobie, comme une forme de racisme.
Mais il faut commencer par tordre le cou à cette pseudo-vérité énoncée et popularisée par Caroline Fourest, selon laquelle le mot aurait été inventé par les mollahs
iraniens pour dénoncer leurs opposants, en Iran et à l'étranger.
Cette assertion est fausse :
Le terme est attesté dans la langue française depuis 1910. Il est a cette époque employé, comme celui d'islamophilie, sans guillemets, par des administrateurs
coloniaux. Et il désigne l'hostilité non pas à une religion, mais aux sociétés musulmanes.
Les mollahs iraniens employaient fréquemment le terme « taghoutis », traduit en français par « diaboliques », pour désigner leurs adversaires.
On les voit mal forger un mot à partir d'une racine arabe S-L-M (qui donne d'ailleurs aussi bien les mots islam que musulman) et d'une racine grecque. Les lexicographes savent parfaitement
« tracer » un mot à travers le temps et l'espace. Caroline Fourest ne s'est semble-t-il pas donné cette peine.
Donc jusqu'à preuve du contraire, islamophobie n'est pas un artefact iranien. C'est un mot bien français, qui réapparaît dans la langue française à partir des
années 1990, quinze ans après la révolution iranienne.
Quel est son sens exact ?
Une tentative de définition du corpus idéologique islamophobe a été faite dans ce rapport de l'observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes en
2006 :
http://fra.europa.eu/fraWebsite/attachments/Manifestations_FR.pdf
page 72 :
1. L’Islam est considéré comme un bloc monolithique, statique et réagissant peu au changement.
2. L’Islam est considéré comme distinct et
«autre». Il n’a pas de valeurs communes avec les autres cultures, n’est pas affecté par ces dernières et ne les influence pas.
3. L’Islam est considéré comme inférieur à
l’Occident. Il est perçu comme barbare, irrationnel, primitif et sexiste.
4. L’Islam est considéré comme violent,
agressif, menaçant, enclin au terrorisme et à la confrontation entre les civilisations.
5. L’Islam est considéré comme une idéologie
politique utilisée pour acquérir des avantages politiques ou militaires.
6. Les critiques de l’Occident formulées par
l’Islam sont rejetées d’emblée.
7. L’hostilité à l’égard de l’Islam est utilisée
pour justifier des pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans et l’exclusion des musulmans de la société dominante.
8. L’hostilité à l’égard des musulmans est
considérée comme naturelle et normale.
Quelques visites sur les sites Internet islamophobes revendiquéssuffisent à constater que c'est très exactement la vision de l'Islam qu'ils donnent à leurs lecteurs.
Les attitudes décrites aux points 7 et 8 sont
contraires à la loi de 1972 sur le racisme et sont de celles contre lesquelles combat le MRAP : « en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance,réelle ou
supposée,à une prétendue «race
», une ethnie, une nation, une culture ou une religion déterminées. »
L'islamophobie n'est pas la critique d'une religion (croyances, rites, etc.) mais celle
de l'ensemble des personnes rattachées à cette religion par leurs détracteurs.
Nous sommes en présence d'un cas de racisme « culturel » et non plus de
racisme biologique. L'inanité scientifique de ce dernier ayant été démontrée par les scientifiques et presque plus personne de sérieux n'osant affirmer qu'il existe des races humaines, les
racistes ont introduit la notion de « cultures », intangibles à travers les siècles et étanches entre elles.
L'islamophobie est une tentative de théorisation du « racisme anti-musulman ».
Le parallèle peut être fait avec l'antisémitisme : les théoriciens de ce dernier vont fournir les justifications intellectuelles à l'hostilité envers les Juifs. L'antisémitisme sera à la
fois théories (forgeage des « Protocoles » et mythes du « complot juif », théories « biologiques » des nazis, etc.) et pratiques (les pogroms, l'extermination des
Juifs d'Europe par les nazis et leurs complices).
D'autres groupes humains sont aussi victimes du racisme. Le plus souvent, les
motivations tiennent en des généralisations de comportements individuels et des préjugés (tous des voleurs, des fainéants, des obsédés sexuels, etc..).
Mais il n'y a pas (encore) de théorisation sur les Tsiganes, les Noirs, etc. présentés
comme des ensembles homogènes, porteurs d'un projet politique et social cohérent et menaçant.
L'emploi du terme islamophobie, pour la dénoncer, est préférable à celui de racisme
anti-musulman pour plusieurs raisons :
1. Ils ne sont pas strictement identiques. L'islamophobie est le degré supérieur du
racisme anti-musulman, car elle justifie par la théorie les actes de racisme anti-musulman en posant le principe que :
-
les musulmans (les individus) sont réductibles à leur appartenance à une communauté
unique et uniforme ;
-
elle-même complètement structurée et déterminée par des textes et théories religieux
(le Coran, la Sunna),
-
textes et théories dont l'interprétation la plus exacte selon les islamophobes
serait celle des salafistes djihadistes. Ces derniers font d'ailleurs exactement la même analyse que les islamophobes, en inversant simplement les camps du « bien » et du
« mal ».
2. Le terme est revendiqué par les islamophobes, qui s'assument en tant que tels et
récusent parfois le terme de « musulmanophobes ». Employer ce dernier terme est
leur offrir un boulevard en terme de communication. Certains pourront continuer de dénoncer en bloc la pratique du ramadan, le rachat du PSG par le Qatar, le port du hidjab, le business du halal
et se voir involontairement décerner un brevet de non-racisme.
Défendre une religion ?
Quand les Juifs étaient accusés faussement de crimes rituels, c'est-à-dire commis au nom
de leur religion, fallait-il ne pas dénoncer des accusations, de peur de paraître défendre le judaïsme en tant que religion ?
Bien évidemment non.
Expliquer que l'Islam, c'est quatorze siècles d'histoire, des pays aussi différents que la Mauritanie et l'Indonésie, une multitude de structures politiques, d'écoles de pensée,
des interprétations diverses et parfois opposées des mêmes textes, des individus de toute nature, ce n'est pas défendre un religion particulière. C'est simplement lutter pour la vérité. Et quand
ces manipulations intellectuelles conduisent à présenter n'importe quel musulman comme un danger public, c'est lutter contre le racisme.
Le même constat pourrait d'ailleurs être fait à propos des mondes chrétiens, juifs,
bouddhistes, etc..
Passer de la critique d'un fait, d'une politique, à son explication par la religion de
ses auteurs conduit très souvent à des dérives inacceptables.
Lutter contre l'islamophobie n'est pas défendre une religion, alors pourquoi avoir peur
du mot ? Les antiracistes auraient-ils peur du mot dont se rengorgent les racistes ? Espérons que ce n'est pas parce que malgré la sincérité de leur engagement, il leur reste un fond de
méfiance ou d'incompréhension envers des références, des habitudes qui ne sont pas celles qu'ils ont toujours connues.
Quant au MRAP, ce serait pour lui se « tirer une balle dans le pied » que de
renoncer à ce combat qui avait fait sa spécificité par rapport aux autres organisations antiracistes, avec la défense des droits des Palestiniens.
TS
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