Syndication

  • Flux RSS des articles

Présentation

Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 18:52
portrait-jean-bauberot Le Monde.fr a publié, jeudi 29 septembre 2011, de larges extraits d'une interview d'Elisabeth Badinter au Monde des religions. J'ai dû les relire deux fois pour être sûr qu'il n'y avait pas maldonne. Malgré tout ce qu'elle avait déjà dit et écrit, je ne pouvais penser que cette philosophe soit tombée aussi bas. Elle affirme en effet: «En dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité». Non seulement elle cautionne ainsi les propos de la leader d'extrême droite, mais elle en fait la championne par excellence de la laïcité. Selon elle, la gauche aurait «complètement abandonné ce combat», Manuels Valls (qui ne sera sans doute pas ravi de se retrouver en si mauvaise compagnie) étant, selon ses dires, l'exception qui confirme la règle.  
 
On croit être en plein cauchemar, vu l'influence de la philosophe. Mais malheureusement, il ne s'agit nullement d'un dérapage, encore moins d'une citation tronquée. Elisabeth Badinter donne elle-même l'explication logique de cette incroyable connivence. «Croire en Dieu, déclare-t-elle, doit rester une affaire intime.» On retrouve, en effet, une vision de la liberté de conscience analogue à celle que proclame Marine Le Pen. Cette dernière déclarait, en effet, à propos des prières de rue: «Ceux qui n'ont pas de place dans la mosquée n'ont qu'à prier chez eux» (Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, 19 décembre 2010).

A partir de cette réduction de la religion à l'intimité, Elisabeth Badinter s'en prend aux manifestations extérieures de la religion... Enfin, pas de toutes les religions, car, dans les extraits publiés en tout cas, pas un seul mot ne critique le catholicisme. En revanche, le manger casher et la kippa des juifs, le manger hallal et les tenues trop vêtues des musulmanes, sont l'objet de sa vindicte, ainsi d'ailleurs que les protestants évangéliques, qui n'ont ni nourritures ni tenues spécifiques, mais qui «nous viennent des Etats-Unis» (ce qui, historiquement, est faux) au lieu d'être bien de chez nous.

Madame Badinter a parfaitement le droit de détester les religions, leurs œuvres et leurs pompes. Elle peut les critiquer publiquement et de plusieurs manières tant qu'elle le veut. Mais elle a absolument tort de faire coïncider la laïcité avec sa position personnelle... et on voit jusqu'où cette très grave dérive la conduit.

Le ver est dans le fruit dès que l'on veut réduire, au nom de la laïcité, la religion à la sphère privée, entendue comme étant la sphère «intime». Cette position est absolument contraire à la loi de 1905 qui affirme dans son Article 1: «La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées [dans la loi elle-même] dans l'intérêt de l'ordre public».

Pour la loi de 1905, la liberté de conscience doit si peu «rester une affaire intime» que l'Article II, qui met fin aux «cultes reconnus» (semi officiels avant 1905) et énonce le principe du non-subventionnement des religions, émet immédiatement une exception. Cet Article permet d'inscrire dans les dépenses publiques les «services d'aumônerie destinés à assurer le libre-exercice du culte dans les établissements publics, tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons». L'armée ne tardera pas à être ajoutée à cette liste.

Lors des débats parlementaires sur cette loi de séparation des Eglises et de l'Etat, les députés refusèrent massivement un amendement voulant interdire le port du vêtement ecclésiastique dans l'espace public. La soutane était visée car certains la considérait comme une tenue «provocante», contraire à la «liberté et à la dignité humaine», un costume prosélyte qui rendait le prêtre «prisonnier, esclave» et le séparait des autres hommes. On avait parfaitement le droit de considérer ainsi la soutane, mais pas celui d'embarquer la laïcité dans sa vision des choses. Et Aristide Briand récusa toute législation sur ce point en déclarant: «La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme les autres». On est dans la démarche exactement inverse à celle de Madame Badinter. Celle-ci croit que les choses ont changé à la fin du XXe siècle, elle veut oublier les députés, comme l'abbé Pierre ou le chanoine Kir, qui se rendaient à l'Assemblée en soutane.

Autre exemple: au départ, la proposition de loi de séparation maintenait les limitations du régime concordataire pour ce qui concernait les manifestations de la religion. Mais un député déclara: «Le respect de la liberté de conscience conduit au respect mutuel des croyances et non à la prohibition des manifestations extérieures du culte sur la voie publique». Il déposa un amendement qui instaurait une liberté de manifestation religieuse dans l'espace public plus large que précédemment. L'amendement fut adopté. La laïcité a signifié une extension de la liberté.

Je pourrais ainsi multiplier les exemples. La laïcité que prône Marine Le Pen est, en tout point, contraire à la laïcité historique. Elle est contraire à la laïcité de Jules Ferry, qui a obligé l'école publique laïque à s'arrêter un jour par semaine pour faciliter la tenue du catéchisme, à la laïcité de Briand et de Jaurès, qui a donné la loi de 1905. Madame Badinter reproche à la gauche d'émettre «l'équation suivante: défense de la laïcité égale racisme»; mais promouvoir cette laïcité-là, dévoyée, falsifiée, c'est effectivement du racisme ou du moins de la xénophobie: quand les JMJ se sont tenues à Paris, ou lors de la venue de Benoît XVI, avec une grande messe sur le champ de Mars où assistaient maints ministres, l'extrême-droite a-t-elle crié à l'atteinte à la laïcité? Non, et elle ne le ferait pas plus aujourd'hui qu'hier car elle tente de récupérer le catholicisme comme élément identitaire, comme racine culturelle de la Frrrance. Elle n'est pas la seule d'ailleurs: c'est une vieille idée nationaliste depuis Maurras.

En fait, en prétendant que la laïcité consiste à réduire la religion (ou, dans les faits, certaines religions) à n'être qu'une «affaire intime», Madame Badinter part d'une ambiguïté que comporte le slogan: «La religion, affaire privée». Ce slogan est-il laïque? Oui et non. Oui, quand on veut dire par là que la religion n'est pas affaire d'Etat, de la puissance publique. L'appartenance à une religion relève d'un choix privé, c'est-à-dire du choix personnel de chacun. En conséquence, la religion ne doit pas être une institution publique. C'est le sens de la loi de 1905 qui abolit tout caractère officiel de la religion. Mais non, absolument non, si on signifie ainsi, et tel est le propos d'Elisabeth Badinter, que la religion doit être réduite à une réalité confinée dans la sphère intime, ne pouvant pas s'exprimer dans l'espace public. Or, aujourd'hui, certains tentent, pas seulement à l'extrême droite mais également à l'UMP, voire chez des personnes qui se veulent de gauche, de réprimer des expressions de la religion dans l'espace public. Il faut savoir que même les périodes de répression de la religion, telle la révocation de l'Edit de Nantes, ont prétendu sauvegarder la liberté de conscience dans la sphère intime, la devotio privata comme on le disait à l'époque.

Cette clarification est essentielle pour que personne ne soit dupé par une falsification de la laïcité qui, aujourd'hui, va malheureusement de Marine Le Pen à Elisabeth Badinter. Encore une fois, cette dernière peut avoir toutes les opinions qu'elle veut, à condition de ne pas faire dire aux lois laïques le contraire de ce qu'elles disent. Car alors, elle fait exactement ce qu'elle prétend dénoncer: avoir «un mépris de la loi collective et démocratique». Et le «combat» mené est frontalement aussi contre la Déclaration Universelle des droits de l'Homme (de l'Etre humain) qui affirme explicitement que: «Toute personne a droit (...) de manifester sa religion, individuellement ou collectivement, en public ou en privé».

Déclarer: «En dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité», aucune personnalité connue ne l'avait jamais fait jusqu'alors. On peut donc s'indigner à bon droit. Comme citoyen je suis effectivement scandalisé. Comme historien et comme sociologue, je cherche l'explication de propos aussi aberrants. Il me semble la trouver dans l'affirmation, à la sincérité naïve, de la philosophe: «Je ne comprends pas ce besoin actuel d'exhiber une identité religieuse».

On peut facilement lui rétorquer que «ce besoin» est plus permanent qu'actuel. Mais peut-être effectivement, aujourd'hui, est-il plus fort qu'il y a cinquante ans, quand les politiques nous projetaient dans l'avenir au lieu de nous tenir de sempiternels discours sur nos «racines». Quand, également, il était plus facile de croire au progrès... Les raisons ne sont pas bien difficiles à trouver... et à comprendre. Mais il faut savoir alors prendre quelque distance par rapport à ses propres déterminations sociales. Car, parmi les raisons qui induisent le «besoin» d'une identité religieuse et/ou convictionnelle forte, se trouve la volonté, au moins implicite, de lutter contre le fait d'avoir son cerveau totalement disponible pour le harcèlement publicitaire et son effacement complet du sens. Un sens, parfois durci et figé, fait face à un dévoiement marchand du sens, parfois jusqu'à être son frère ennemi. Mais il faut croire que sans doute cela s'avère bien difficile à «comprendre» quand on est engagée jusqu'au cou dans Publicis. On se situe alors tellement au cœur du système dominant, on a tellement intériorisé son fonctionnement et ses aliénations, qu'on n'est même plus capable de percevoir intellectuellement la nécessité pour les dominés d'aller chercher ailleurs.


De cette faillite intellectuelle, de cette incapacité complète à comprendre la société dans laquelle vous vivez, je vous plains, Elisabeth Badinter. Et je nous plains aussi, car cela cause énormément de dégâts.

 

Source

Par Différences. La revue - Publié dans : Laïcité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 3 octobre 2011 1 03 /10 /Oct /2011 21:42

 

gresh.jpg

Tenu devant l’Assemblée générale de l’ONU, le discours de Nicolas Sarkozy du 21 septembre sur la Palestine se veut constructif, plus ouvert que celui du président Obama, plus équilibré. En réalité, malgré tout ce qu’on peut en lire, il confirme l’ambiguïté de la politique française, pour ne pas dire son alignement sur Israël.

Analyse rapide (mes commentaires sont en gras)

Monsieur le Secrétaire général,

Lorsque nous nous sommes retrouvés, ici même en septembre de l’année dernière, lequel d’entre nous pouvait imaginer qu’en un an à peine, le monde, déjà bouleversé par une crise économique sans précédent, allait à ce point changer ?

En quelques mois, les « printemps arabes » ont fait se lever une immense espérance.

Depuis trop longtemps des peuples arabes soumis à l’oppression ont pu relever la tête [sic] et ont réclamé le droit d’être enfin libres. Avec leurs mains nues, ils se sont opposés à la violence et à la brutalité.

A ceux qui proclamaient que le monde arabo-musulman était par nature hostile à la démocratie et aux droits de l’Homme, les jeunes arabes ont apporté le plus beau démenti.

Mesdames et Messieurs, mes chers collègues, nous n’avons pas le droit de décevoir l’espérance des peuples arabes.

Nous n’avons pas le droit de briser leur rêve.

Car si l’espérance de ces peuples était brisée, cela donnerait raison aux fanatiques qui n’ont pas renoncé à dresser l’Islam contre l’Occident en attisant partout la haine et la violence.

C’est un appel à la justice qui a ébranlé le monde, et le monde ne peut pas répondre à cet appel à la justice par la perpétuation d’une injustice.

Ce miraculeux printemps des peuples arabes nous impose une obligation morale, une obligation politique de résoudre enfin le conflit du Moyen-Orient.

Nous ne pouvons plus attendre !
La méthode utilisée jusqu’à présent, je pèse mes mots, a échoué. Il faut donc changer de méthode [est-ce vraiment une simple question de méthode ?] !

Il faut arrêter de croire qu’un seul pays, fut-il le plus grand, ou qu’un petit groupe de pays peuvent résoudre un problème d’une telle complexité. Trop d’acteurs majeurs sont laissés de côté pour pouvoir aboutir [c’est une pierre dans le jardin des Etats-Unis, mais il ne dit pas en quoi le fait d’associer d’autres acteurs facilitera la résolution du problème].

Je voudrais dire que personne ne peut imaginer que le processus de paix ne puisse se passer de l’Europe, que personne ne peut imaginer que le processus de paix puisse se passer de tous les membres permanents du Conseil de Sécurité, que personne ne peut imaginer que l’on puisse se passer des États arabes qui ont déjà fait le choix de la paix.
Une approche collective est devenue indispensable pour créer la confiance et apporter des garanties à chacune des parties [encore une fois, il ne dit pas en quoi la participation de l’Union européenne ou du Brésil changera la donne ; la conférence d’Annapolis de 2007 avait vu une large participation internationale, sans aucun résultat].

Alors bien sûr, la paix sera faite par les Israéliens et par les Palestiniens.
Par personne d’autre.
Et nul ne peut prétendre la leur imposer [en gros, Israéliens et Palestiniens négocient d’égal à égal, comme si un occupant pouvait être mis sur le même plan qu’un occupé].
Mais nous devons les aider.

La méthode ne fonctionne plus.

Reconnaissons ensemble que fixer des préalables à la négociation, c’était se condamner à l’échec [une critique des déclarations d’Obama qui avait proposé le gel de la colonisation comme préalable ; négocions donc comme on le fait depuis 20 ans, tout en laissant les colonies prospérer].
Les préalables, c’est le contraire de la négociation. Si l’on veut entrer dans la négociation, qui est le seul chemin possible pour la paix, il ne faut pas de préalables [sur quelles bases négocie-t-on ? il faut négocier sur la base des résolutions de l’ONU, du droit international].
Changeons de méthode !

Tous les éléments d’une solution sont connus : la Conférence de Madrid de 1991, le discours du président Obama du 19 mai dernier, la feuille de route, l’initiative arabe de la paix et les paramètres agréés par l’Union européenne. Alors cessons de débattre à l’infini des paramètres et que les négociations commencent [c’est un raisonnement absurde qui cache l’essentiel : le gouvernement israélien n’est pas du tout prêt à accepter ces éléments de solution]. Adoptons un calendrier précis et ambitieux.

60 ans sans que cela avance d’un centimètre. Est-ce que cela ne nous impose pas de changer de méthode et de calendrier ?

— Un mois pour reprendre les discussions ;
— Six mois pour se mettre d’accord sur les frontières et sur la sécurité ;
— Un an pour parvenir à un accord définitif.

(En quoi l’adoption d’un calendrier change quelque chose ? Que ce passe-t-il si ce calendrier n’est pas respecté ? Le gouvernement français prendra-t-il des sanctions contre les responsables de l’échec qui sont déjà connus ?)

Et la France propose d’accueillir, dès cet automne, une Conférence des donateurs afin que les Palestiniens puissent parachever la construction de leur futur État. La France veut vous dire qu’il ne faut pas chercher d’emblée la solution parfaite, parce que de solution parfaite, il n’y en a pas !

Choisissons la voie du compromis, qui n’est pas un renoncement, qui n’est pas un reniement, mais qui permettra d’avancer, étape par étape [Quel compromis ? L’acceptation par la direction palestinienne de 22 % de la Palestine historique n’est-elle pas un compromis suffisant ?].

Voilà donc 60 ans que les Palestiniens attendent leur État. Est-ce qu’il n’est pas venu le moment de leur donner de l’espérance ?
Voilà 60 ans qu’Israël souffre de ne pas pouvoir vivre en paix.
Voici 60 ans que la question de la coexistence pacifique des deux peuples palestinien et israélien demeure lancinante.

Nous ne pouvons plus attendre pour prendre le chemin de la paix !

Mettons-nous à la place des Palestiniens.
N’est-il pas légitime qu’ils réclament leur Etat ?
Bien sûr que si ! Et qui ne voit que la création d’un Etat palestinien démocratique, viable et pacifique serait, pour Israël, la meilleure garantie de sa sécurité ?

Mettons-nous à la place des Israéliens.
N’est-il pas légitime qu’après 60 ans de guerres et d’attentats, ils demandent des garanties pour cette paix si longtemps attendue ?
Bien sûr que si ! Et je le dis avec force : si quiconque à travers le monde menaçait l’existence d’Israël, la France serait immédiatement et totalement aux côtés d’Israël. Les menaces à l’endroit d’un Etat membre des Nations Unies sont inacceptables et ne seront pas acceptées [Mais qui menace sérieusement la sécurité d’Israël ? Et comment définit-on la sécurité ? Pour l’establishment israélien, la sécurité d’un Israélien vaut la vie de dix Palestiniens].

Nous sommes aujourd’hui devant un choix très difficile. Chacun sait bien – et arrêtons avec les hypocrisies ou la diplomatie d’un jour – chacun sait bien qu’une reconnaissance pleine et entière du statut d’Etat membre de l’ONU ne peut être obtenue dans l’immédiat. La raison première en est le manque de confiance entre les principaux acteurs [entre l’occupant et l’occupé, peut-il y avoir une confiance réelle ?]. Mais disons-nous la vérité : qui peut douter qu’un veto au Conseil de sécurité n’engendrera pas un cycle de violence au Proche-Orient ? Qui peut en douter ?

Faut-il pour autant exclure une étape intermédiaire ? Pourquoi ne pas envisager pour la Palestine le statut d’Etat observateur aux Nations Unies ? _ Ce serait un pas important, nous sortirions après 60 ans de l’immobilisme, l’immobilisme qui fait le lit des extrémistes. Nous redonnerions un espoir aux Palestiniens en marquant des progrès vers le statut final.

Pour marquer leur engagement déterminé en faveur d’une paix négociée, les dirigeants palestiniens devraient, dans le cadre de cette démarche, réaffirmer le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël. Ils devraient s’engager à ne pas utiliser ce nouveau statut pour recourir à des actions incompatibles avec la poursuite des négociations [Ainsi, les Palestiniens renonceraient à la seule carte que leur donnerait le statut de membre observateur, la possibilité d’aller devant la Cour pénale internationale (CPI), et de poursuivre des individus pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; rappelons que les statuts de la CPI disent explicitement qu’installer des colons dans un territoire occupé est un crime de guerre].

Mes chers collègues, nous n’avons qu’une alternative : l’immobilisme et le blocage ou une solution intermédiaire qui permettrait de donner de l’espoir aux Palestiniens, avec un statut d’Etat observateur. Parallèlement, une même retenue devrait être observée par Israël, qui devrait s’abstenir de gestes qui préjugent du statut final [et l’arrêt de la colonisation ne serait pas un préalable à la négociation ?].

L’objectif ultime c’est bien la reconnaissance mutuelle de deux Etats nations pour deux peuples [il serait intéressant de nous préciser lesquels ? Cela pose le problème de l’Etat juif ; mais si Israël est l’Etat du « peuple juif », les juifs français membres de ce peuple, sont une minorité nationale ?], établis sur la base des lignes de 1967 avec des échanges de territoires agréés et équivalents.

Que cette Assemblée générale, qui en a le pouvoir, décide d’avancer, décide de sortir du piège mortel de la paralysie, décide de renvoyer les rendez-vous manqués et les relances sans lendemain !
Changeons de méthode !
Changeons d’état d’esprit !

Que chacun s’efforce de comprendre les raisons de l’autre, les souffrances de l’autre, les angoisses de l’autre.

Que chacun ouvre les yeux et soit prêt à faire des concessions.

Et en terminant, je veux le dire avec une profonde et sincère amitié pour le peuple palestinien, je veux dire aux Palestiniens : pensez aux mères israéliennes qui pleurent les membres de leur famille tués dans les attentats. Elles éprouvent la même douleur que les mères palestiniennes à qui l’on annonce la mort brutale d’un des leurs.

Je veux le dire avec une profonde et sincère amitié pour le peuple israélien : Ecoutez ce que criait la jeunesse des printemps arabes. Ils criaient : « Vive la liberté ! ». Ils ne criaient pas : « à bas Israël ». Vous ne pouvez pas rester immobiles alors que ce vent de liberté et de démocratie souffle dans votre région.

Je le dis avec une profonde et sincère amitié pour ces deux peuples qui ont tant souffert : le moment est venu de bâtir la paix pour les enfants de Palestine et pour les enfants d’Israël. Mais il serait trop accablant que l’Assemblée générale des Nations unies ne profite pas de l’opportunité du réveil des peuples arabes au service de la démocratie pour régler un problème qui fait le malheur de ces deux peuples qui, de toutes façons, sont condamnés à vivre à côté les uns des autres. Si nous prenons une solution de compromis, nous redonnerons de la confiance et nous redonnerons de l’espoir.

Je veux le dire avec gravité aux représentants de toutes les nations. Nous avons une responsabilité historique à assumer. C’est l’Assemblée générale des Nations unies qui porte ce rendez-vous avec l’Histoire.

Rassurons Israël et donnons un espoir au peuple palestinien. La solution est sur la table. Préférer la solution du compromis à celle du blocage, car le blocage satisfera peut-être tout le monde ici mais il créera des violences, des amertumes et des oppositions qui mettront en péril le réveil des peuples arabes. La France vous dit que la tragédie doit cesser pour une raison simple, c’est qu’elle n’a que trop duré.

Je vous remercie.

Quelques dernières remarques. Ce que Nicolas Sarkozy n’évoque pas du tout c’est ce qui se passera si les négociations n’aboutissent pas d’ici un an. Ce qu’il n’évoque pas, c’est que c’est le gouvernement d’extrême droite israélien qui est responsable du blocage. Ce dont il ne parle pas, c’est toutes les mesures soutenues par la France en faveur d’Israël (rehaussement des relations avec l’Union européenne, adhésion à l’OCDE, adhésion récente d’Israël au Centre d’études et de recherche nucléaire alors même que le programme nucléaire israélien est militaire, etc.). Qui peut croire que de telles mesures apparaîtront pour autre chose que ce qu’elles sont : un encouragement à la politique d’annexion d’Israël ?

 

 

Source


Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 20:45

http://www.renenaba.com/wp-content/uploads/2011/09/palestine-un.jpg

 

Article d'origine

 

Yasser Arafat, Mister Palestine for ever, part 2/2
René Naba | 23.09.2011 | Paris

Papier paru le 9 novembre 2009, réactualisé le 10 septembre 2011

III- Barack Obama dans l’histoire: Un président Bounty sans dessein, otage du lobby pro israélien, ou le premier président afro américain de la société post raciale américaine, porteur des valeurs universelles des Etats-Unis?

Les Palestiniens se sont résolus à se lancer, en septembre 2011, dans une campagne internationale pour l’adhésion de l’Etat de Palestine à l’ONU, particulièrement la reconnaissance de leur souveraineté sur les territoires dans les frontières de 1967, en vue de mettre tout un terme tout à la fois à l’expansionnisme rampant israélien et aux tergiversations occidentales, invoquant tantôt leur refus que la Palestine serve de «base soviétique» ou que Gaza ne serve de «base iranienne» feignant d’ignorer que le problème palestinien a pré existé à la création de l’Union soviétique, antérieur de soixante ans à l’accession de l’Iran au seuil nucléaire et que de revendications indépendantistes plus récentes ont déjà obtenu satisfaction telles le Kosovo ou le Sud Soudan, au mépris là du principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation.

Depuis la 3me guerre israélo-arabe de juin 1967 et l’occupation des territoires arabes qui s’est ensuivie, 80 pour cent du territoire palestinien a été spolié et gangrené par des colonies israéliennes de peuplement, 80% des ressources aquifères de Cisjordanie ponctionnée au profit des Israéliens, de même que les ressources gazières au large de Gaza, au point que la Palestine est devenue la plus grande prison du monde de l’époque contemporaine avec ses dix mille prisonniers politiques palestiniens, quadrillé par 750 barrages militaires et un mur discriminatoire de séparation, alors que durant cette même période, 42% des hommes palestiniens ont été au moins une fois interpellés.

La chute du Mur de Berlin ne saurait occulter la nouvelle réalité issue de la mondialisation des flux. Aux murs anciens séquelles de la guerre froide (Corée, Chypre, Sahara occidental, Ceuta et Melilla, le filtre à l’immigration vers la riche Europe) se sont greffés de nouveaux murs notamment entre les Etats-Unis et le Mexique, le long du Rio Grande, pour protéger l’Amérique de l’invasion latino américaine, en Arabie saoudite, pour protéger la pétromonarchie tant de l’Irak que du Yémen que le Royaume a cherché à déstabiliser depuis un demi siècle; voire en Irak même, dans la zone verte de Bagdad, le périmètre aménagé dans l’ancien palais présidentiel irakien pour protéger les envahisseurs américains des coups de butoir de la guérilla irakienne. Mais de tous ces murs, seul le mur d’apartheid israélien a été édifié sur le territoire d’autrui. Un véritable «Mur de Jéricho moderne», qu’il importera d’abattre, dont la Cour internationale de Justice de La Haye a invité à son démantèlement partiel lorsqu’il rogne sur les territoires palestiniens occupés, estimant «illégal» cet édifice et «non conforme à plusieurs obligations légales internationales incombant à Israël». En ciment armé d’une hauteur de huit mètres, d’une longueur de 750 kilomètres, trois fois plus long que le Mur de Berlin et deux fois plus haut, ce «Mur d’Apartheid» enferme plus de trois millions de personnes dans des dizaines de villes et villages de Cisjordanie et de la région de Jérusalem.

En toute impunité, Israël a consacré en 44 ans, depuis 1967, plus de 17 milliards de dollars à la construction de colonies. Les accords d’Oslo, en 1993, prévoyait l’édification d’un état palestinien dans un délai de cinq ans. Mais en dépit de cet accord, le premier accord direct israélo-palestinien, le nombre des colons israéliens a triplé, passant de 200 000 à près de 600.000. La «feuille de route» adoptée par le Quartet, en 2003, appelait elle aussi au gel de la colonisation israélienne et au démantèlement des colonies de peuplement, mais Israël a refusé de s’y plier. Le peuple palestinien compte près de dix millions d’individus dans le monde.

Sans la moindre remontrance, entre 1947 et 1948, quelque 800 000 Palestiniens, soit 85% de la population palestinienne, ont été expulsés d’environ 500 villes et villages par les forces israéliennes puis par Israël. Du fait de l’essor démographique, plus de 4,8 millions de réfugiés palestiniens vivent de nos jours en Jordanie, au Liban, en Syrie et dans les territoires palestiniens occupés, la population de réfugiés la plus importante au monde.

Illustration symbolique du déracinement et de la volonté des Israéliens d’extirper les Palestiniens de leur terre ancestrale, Israël a adopté dès 1950 une «loi des absents» permettant à l’État israélien de s’approprier les biens vacants ou les biens devenus vacants par le départ forcé de leurs propriétaires palestiniens. Depuis cette date, plus de deux cents mosquées ont été profanées et détruites, remplacées par des bars et des boites de nuit. Le mouvement s’est amplifié en 2009 avec la décision israélienne de procéder à la désarabisation des noms de 2.500 (deux mille cinq cents) villes et localités arabes d’Israël, prohibant la commémoration de la Nakba, la perte de la Palestine, en 1948, gommant même ce terme des ouvrages scolaires, accélérant la colonisation de la Cisjordanie et du secteur arabe de Jérusalem, dans le souci de rendre irréversible la situation sur le plan cadastral. Rien qu’en 2006, les Israéliens ont déraciné 13.572 arbres, détruit 787 silos, 788 fermes avec leurs animaux (14.829 chèvres et moutons, 12151 vaches, 16.549 ruches d’abeilles), détruisant 425 puits, 207 maisons.

Dans un geste de défi, sans faire l’objet de la moindre injonction comminatoire, le gouvernement israélien, a donné jeudi 11 août 2011 son feu vert à la construction de 4.300 logements dans le périmètre du grand Jérusalem 1.600 à Ramat Shlomo, 2.000 à Givat Hamatos et 700 à Pisgat Zeev, trois quartiers de colonisation de Jérusalem-Est. Près de 200.000 Israéliens se sont installés dans une douzaine de quartiers de colonisation à Jérusalem-Est, où vivent quelque 270.000 Palestiniens.

Près de cent ans après sa fondation, le Foyer National Juif apparaît ainsi rétrospectivement comme la première opération de délocalisation de grande envergure opérée sur une base ethnico religieuse en vue de sous traiter au monde arabe l’antisémitisme récurent de la société occidentale. Le refuge des juifs, des rescapés des camps de la mort et des persécutés, le pays du Kibboutz socialiste et de la fertilisation du désert, des libres penseurs et des anticonformistes, est devenu aussi, au fil des ans, un bastion de la religiosité rigoriste, des illuminés et des faux prophètes, de Meir Kahanna (Ligue de la Défense Juive) à Baruch Goldstein (l’auteur de la tuerie d’Hébron, le 25 février 2004), des gangs mafieux et des repris de justice, des Samuel Flatto-Sharon, à Arcady Gaydamak, à Marc Rich (1). Un phénomène amplifié par la décomposition de l’esprit civique, gangrené par l’occupation et la corruption affairiste des cercles dirigeants, matérialisé par le naufrage du part travailliste (le «parti des pères fondateurs»), et la cascade de démission au plus haut niveau de l’état soit pour harcèlement sexuel, soit pour des faits en rapport avec l’argent illicite. Et la Palestine, dans ce contexte, est devenue un immense défouloir de toutes les frustrations recuites générées des bas fonds de Kiev (Ukraine) et de Tbilissi (Géorgie) au fin fond de Brooklyn (Etats-Unis), le plus grand camp de concentration à ciel ouvert pour les Palestiniens, les propriétaires originels du pays.

Un tel bilan ne s’est accompagné de la moindre menace d’intervention humanitaire en faveur des Palestiniens, ni de la moindre menace de sanctions à l’encontre d’Israël. Manifeste est le décalage entre le zèle humanitariste déployé dans la zone arabo africaine et l’impassibilité occidentale à l’égard d’Israël, au point que la question de Palestine apparait désormais comme la ligne de fracture majeure entre le Nord et le sud, au point que le dépassement du conflit ne saurait provenir que d’une initiative audacieuse proposant l’inscription de la Palestine au patrimoine de l’humanité.

En pleine tourmente contestataire arabe, l’Arabie Saoudite, jusque là relativement épargnée, se trouve sur la question palestinienne devant une redoutable épreuve. Principal bénéficiaire des coups de butoir d’Israël contre le noyau dur du monde arabe, l’Egypte, la Syrie, le Liban, l’Irak, les Palestiniens, le meilleur allié arabe de l’Amérique apparaît sinon le complice à tout le moins le «dindon de la farce» du duo israélo-américain, au point de se placer, de même que les Etats-Unis en porte à faux de l’opinion arabe et musulmane.
Le chef de file de l’Islam sunnite a porté le fer aux quatre coins de la planète pour le compte de son protecteur américain, mais le bailleur de fonds des équipées militaires américaines dans le tiers monde (de l’Afghanistan au Nicaragua) n’est jamais parvenu à libérer l’unique Haut Lieu Saint de l’Islam sous occupation étrangère: la Mosquée d’al Aqsa à Jérusalem, alors que son leadership est désormais concurrencé par le nouveau venu sur la scène diplomatique régionale, la Turquie et sa posture néo-ottomane, de même que l’Iran, puissance du seuil nucléaire. Le loyal serviteur de l’Amérique, auteur de deux plans de paix pour le Proche Orient, n’a jamais réussi à faire entériner par son protecteur américain et son partenaire israélien, les propositions visant à régler le conflit israélo-palestinien, ni à prévenir l’annexion rampante de Jérusalem, ni la judaïsation de la troisième ville sainte de l’Islam, pas plus qu’il n’a pu éviter le basculement des grandes capitales arabes hors de la sphère sunnite avec Jérusalem sous occupation israélienne, Damas sous contrôle alaouite et Bagdad, enfin, sous partage kurdo-chiite.

L’issue de cette bataille engagée à l’ONU déterminera dans une marge mesure la crédibilité américaine dans la sphère arabo musulmane, de même que la place de Barack Obama dans l’histoire, à savoir s’il laissera le piètre souvenir d’un «président Bounty sans dessein», otage du lobby pro israélien, ou s’il y prendra place comme le premier président afro américain gravant dans la mémoire des peuples le souvenir du premier président de la société post raciale américaine, porteur des valeurs universelles que les Etats-Unis se targuent d’incarner.

A un an des élections présidentielles américaines, en novembre 2012, Barack Obama pourrait être tenté de faire usage de son droit de veto afin de ne pas s’aliéner le vote du lobby pro israélien aux Etats-Unis qui lui assurerait une «victoire à la Phyrrus», en ce que sa reconduction à un nouveau mandat, au détriment du droit et de la justice, se ferait au détriment de sa postérité future, comme ce fut le cas pour de nombreux dirigeants américains pro israéliens, à commencer par George Bush jr, «le pire président de l’histoire américaine».

Face au groupe occidental fragilisé par les crises cycliques de son économie, les revers budgétivores des guerres d’Afghanistan, d’Irak et de Libye, la montée en puissance de la Chine, la dynamique du «printemps arabe» et l’élimination des principaux pivots de l’influence occidentale dans la sphère arabo musulmane (Commandant Massoud Shah -Afghanistan, Benazir Bhutto-Pakistan, Rafic Hariri-Liban, Hosni Moubarak-Egypte, Zine el Abidine Ben Ali-Tunisie), l’Etat palestinien qui se profile désormais inéluctablement à l’horizon, compensation au rabais des turpitudes occidentales à l’égard du peuple palestinien innocent, retentit aussi rétrospectivement comme le triomphe posthume de Yasser Arafat, un hommage rétroactif au combat du chef historique du mouvement national palestinien, un hommage au porteur du keffieh palestinien, le symbole de l’identité palestinienne, promu désormais au rang de symbole universel du combat contre l’oppression, au même titre que l’icône sud américaine Ernesto Che Guevara de la Sierna et du sud africain Nelson Mandela.

Référence
1 – Marc Rich, spéculateur financier sur les matières premières, a fait l’objet de poursuite pour fraudes fiscales et trafic avec l’Iran. Le milliardaire s’enfuira pendant 17 ans des Etats-Unis pour échapper à la justice de son pays. Philanthrope des musées israéliens, il sera gracié par le président Bill Clinton le jour de son départ de la Maison Blanche, en 2001, sur intervention du premier ministre israélien Ehud Barak du Maire de Jérusalem de l’époque Ehud Olmert.

www.renenaba.com est un média indépendant qui ne perçoit ni de rémunérations ni de la publicité, et ne relève ni d’un éditeur, ni d’un groupe de presse. La vraie valeur ajoutée du blog réside précisément dans son indépendance tant intellectuelle que financière. Les sites relais qui rediffusent nos papiers ne répercutent pas leurs recettes sur notre production, le prix de son indépendance, la marque de notre indépendance. La progression constante de notre lectorat, sa configuration, ses exigences, constituent pour www.renenaba.com une marque de confiance renouvelée à l’effet de nous inciter à aller de l’avant, animés d’une volonté inébranlable de poursuivre sans concession le combat pour la dignité des hommes et la souveraineté des peuples.

 

Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 15:32

Première partie

 

 

II- De la mumāna‘a de la Syrie et du Hezbollah

Très certainement la mumāna‘a sera affectée par le maelstrom qui agite la région. Mais il y a mumāna‘a et mumāna‘a: la mumāna‘a géopolitico-stratégique de Puissance et celle des sociétés ou des peuples.

La mumāna‘a affichée par la Syrie et l’Iran est une stratégie qui s’inscrit de plein pied dans la première catégorie. Elle fut, à l’origine, initiée par Hafez al-Assad lui-même, aux lendemains de la Guerre d’octobre, désormais que la qawmiyya ‘arabiyya avait sombré corps et biens à l’issue de cette guerre – par le lâchage de l’Egypte sadatienne.

Aussi la Syrie s’est-elle trouvée confrontée à un cul de sac: dans l’impouvoir de conduire une «guerre de libération» mais se soulant néanmoins puissance régionale, elle a choisi, sous l’égide de Hafez al-Assad la stratégie de la mumāna‘a pour, très précisément être à même de se positionner comme puissance régionale. Dès lors, elle a pris sur elle de se reconstituer en «Grande Syrie» -la «Syrie ottomane» quand wāli as-Shām exerçait son pouvoir sur tout l’espace de Bilād as-Shām qui recouvrait alors, totalement ou en partie, la Syrie proprement dite, le Liban, la Palestine et la Jordanie. La guerre du Liban devait lui permettre en y intervenant, de tenir deux des cartes maîtresses de la géopolitique d’Israël et celle de la Syrie ottomane: le Liban totalement et la Résistance palestinienne en partie.

La finalité de cette stratégie de mumāna‘a n’est évidemment pas de libérer quoique ce soit, ni le Golan occupé et encore moins la Palestine . Car, en tant que puissance étatique, exercer son droit de résistance (au Golan ou ailleurs) ne pouvait que conduire à une guerre conventionnelle de laquelle la Syrie, grande ou petite, ne pouvait sortir que vaincue. «Adieu veaux, vaches, cochons, couvées» et le rêve de la Syrie puissance régionale se serait effondrée avant même que d’avoir pris forme et consistance.

C’est à ce point précis du calcul stratégique de Hafez al-Assad qu’intervient la mumāna‘a. Elle lui permettait d’être à la charnière du refus et de l’acceptation: le refus de se plier aux desiderata de l’axe américano/israélien -mais sans entrer en guerre- pour préserver non pas tellement les intérêts des Arabes ou des Palestiniens, mais bel et bien ceux de la Grande Syrie comme «dernier représentant de l’arabisme»- d’où l’utilité du parti Baath et de sa rhétorique nationaliste arabe (qawmiyya); mais refus compensé -pour éviter tout risque de guerre- par l’acceptation «stratégique» de la paix. Une «stratégie de biais», auraient pu dire les Chinois passés maître en la matière. De biais signifiant en l’occurrence, maintenir intact sa «capacité de nuisance» -comme disent les Occidentaux- et en user quand c’est nécessaire pour contraindre l’adversaire au compromis.

Si cette stratégie n’empêche pas la violence, sinon à décrédibiliser sa capacité de nuisance, elle consiste néanmoins à éviter de s’épuiser dans le face-à-face, à éviter l’affrontement frontal et direct -ce qui n’empêche pas l’affrontement par alliés obligés interposés- pour aborder l’adversaire indirectement court-circuitant les effets catastrophiques de sa puissance guerrière: bref elle se propose de vaincre sans avoir à livrer bataille.

Bachar n’a fait que chausser les bottes de son père jusqu’aux récents troubles. La Syrie qui jusqu’à présent, et sous couvert de mumāna‘a, a joué de main de maître dans la cour des autres (Liban, Palestine, Irak) est devenue elle-même un terrain de jeu pour les grands joueurs que sont la Turquie, les Etats-Unis, l’Iran. Quelle que soit l’issue de la révolte syrienne, le rêve de Hafez a définitivement sombré -non pas tellement parce que cerné géopolitiquement par la ceinture sunnite de sécurité , mais parce que la logique cette mumāna‘a s’inscrivait dans la dynamique d’un Etat en montée de puissance prise en défaut par la levée en masse des Syriens (et des Arabes) articulée, elle, à une dynamique populaire (ou sociétale) de libération. Tout le contraire de la montée en puissance d’un Etat à la facture d’empire.

Première conséquence: que la balance penche en faveur de l’acceptation du jeu turco-américain (réforme et fin du régime Assad), et c’est la Turquie/Amérique qui rafle la Syrie; qu’elle penche du côté du refus (mumāna‘a) et c’est l’Iran qui la rafle. Mais la Syrie elle-même ne pourra plus engranger les fruits de sa mumāna‘a en fin de partie.

La seconde affecte l’avenir du Hezbollah. Comment dynamiser sa mumāna‘a en résistance, telle est la grosse question qui se pose à lui ? Acteur régional mais non décideur régional, le Hezb ne peut, à l’instar des mouvements de libération nationale (Vietnam, Algérie,…), prendre l’offensive sur le terrain, non seulement parce que l’ordre devra lui venir d’ailleurs, mais plus fondamentalement, comment concevoir une résistance populaire qui chercherait à «libérer» une terre (la Palestine) qui n’est pas la sienne propre, à partir d’un territoire (le Liban) qui est le sien ?

L’impasse du Hezbollah est à l’inverse de celle des Palestiniens: quand ceux-ci voulaient libérer leur terre (la Palestine), à partir d’un territoire qui n’était pas le leur (le Liban); celui-là veut libérer une terre (la Palestine) qui n’est pas la sienne, à partir d’un territoire (le Liban) qui est le sien ! Les Palestiniens en leur temps n’ont pas réussi à résoudre cette quadrature du cercle et il ne semble pas que le Hezbollah puisse le faire. Plus grave encore, en optant pour une logique de la puissance, sa mumāna‘a -toujours authentique, il ne s’agit pas d’un procès d’intention-, s’étant elle aussi déconnectée de la dynamique populaire qui travaille la région, le réduit en un outil «outilisable» par la puissance d’autrui.

Toutefois, le fait de se porter garant de la protection de l’espace maritime libanais et de ses prometteuses ressources énergétiques off shore, en recentrant sa stratégie sur des préoccupations proprement libanaises, donnerait une justification complémentaire à la détention de ses armes, alors que ses adversaires pro occidentaux lançaient le débat de son désarmement, à la faveur de l’affaiblissement de la Syrie.

Dynamique de puissance contre dynamique populaire! Bien que leurs termes aient changé, cette logique portée par des dynamiques différentes et des acteurs différents n’a pas elle-même changé et continuera de travailler pour longtemps encore la région.


Roger Naba’a: Philosophe libanais, co-auteur avec René Naba du livre «Liban-Chronique d‘un pays en sursis». Editions du Cygne 2008.

Par Différences. La revue - Publié dans : Proche et Moyen-Orient
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 20:00

Les Frères Musulmans et le modèle turc, la mumana’a de la Syrie et du Hezbollah dans la tourmente arabe

Roger Naba’a | 18.08.2011 | Beyrouth

 

renenaba.jpg

 

Première partie

Visite d'Erdogan dans les pays arabes : exporter le modèle turc ? (1)


Quatre sujets reviennent régulièrement dans les médias qui couvrent le Printemps arabe. Si les deux premiers, l’islam politique et le «modèle turc», sont des focaux de nombre d’intervenants, les deux autres, ceux de la mumāna’a de la Syrie et de l’avenir du Hezbollah, ne retiennent pas l’attention autant qu’ils le devraient, cependant qu’ils sont de par leurs enjeux stratégiques, au même titre que le reste, au cœur du Printemps arabe.

Des Frères et du «modèle turc», il est difficile d’en parler pour quelqu’un qui n’en est pas spécialiste; mais impossible de le faire depuis que, dans l’après-11 septembre, toute une mythologie fantasmatique a été construite autour; et mythologie qui a acquis une plus grande légitimité que les faits eux-mêmes. Régulièrement couplé, -sous couvert de description «objective»- à des qualificatifs comme «fondamentaliste», «fanatique», «radical», «terroriste», facho (le facho-islamisme a été inventé pour l’occasion), …ces «descripteurs synthétiques» se veulent lecture même du phénomène islamique.


Reste à s’interroger sur la fonction que remplit une catégorie (une qualification, une dénomination) qui suggère plus qu’elle ne renseigne, car de toute évidence, si cela sert à créer un réflexe de peur qui oblitère toute compréhension, le destinataire, identifiant immédiatement le «phénomène islamique» selon cette connotation exclusivement négative, est déjà prédisposé à l’accepter. Ce qui est déjà énorme, mais bien en deçà du recherché dans la mesure où, en la matière, il s’agit, performativement, de «nommer pour agir»: dès lors, il serait insensé de s’opposer, en regard de l’horreur «décrite», à une action visant à éradiquer ce phénomène contre-nature (d’où la «Guerre totale contre le terrorisme islamique»), ou à tout le moins, à justifier l’appui inconditionnel accordé aux autocrates arabes, un bien moindre mal que l’abomination «décrite».


Or voilà que le système autocrate de la région dans son entièreté vacille: deux de ses Etats -le tunisien et l’égyptien- ont déjà été balayés par le vent de révolte qui s’y est levé pendant que les autres luttent à mort pour leur survie. Ainsi, en sonnant le glas des autocrates, les «révolutions arabes» ont-elles sonné le glas d’une double stratégie: celle occidentale qui tolérait les autocraties pour éviter les théocraties; celle de la marche turque vers l’Orient.


Que faire dans l’urgence d’une situation incontrôlable qui peut charrier un chaos géostratégique?
C’est à ce point précis que le «modèle turc» vient opportunément pour renflouer le renouvellement de la stratégie américaine au sein de laquelle celle de la Turquie s’inscrit. C’est alors que les médias, arabes et occidentaux, se sont fait l’écho de rencontres entre les Frères et l’administration états-uniennes, laquelle, sous la houlette de Barack Obama, lèverait l’ostracisme qui les frappait.


Les informations ajoutent qu’Obama, pour pallier son impouvoir face à Israël et contrer la montée en puissance de l’Iran, concocterait une «Grande alliance» avec les Frères -c’est-à-dire avec les sunnites- qui seraient réhabilités et légitimés en contrepartie de l’acceptation tacite d’Israël et d’une hostilité affichée contre l’Iran chiite et ses «têtes de pont» régionaux, c’est-à-dire l’axe de la mumāna‘a (sic) :


Une des principales idées étudiées ces deux dernières années s’articule autour du principe de la normalisation des relations entre les Etats-Unis et les FM.

L’expérience turque a proposé un modèle de coexistence entre l’adhésion à l’OTAN et les relations avec Israël et l’Amérique, tout en prenant en considération les sentiments pro-palestiniens de la rue turque. Ankara a su trouver le juste milieu entre l’appréhension de sa base populaire à l’égard de l’Etat hébreu et les considérations stratégiques liés à ses relations avec l’OTAN et les Etats-Unis. Mais sans aller jusqu’à prendre des initiatives qui modifieraient radicalement les rapports de forces régionaux au profit de l’axe de la Résistance, incarné par la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et le Hamas. »


L’Egypte postrévolutionnaire serait «l e terrain idéal» pour tester ce partenariat et tenter de reproduire le modèle turc basé sur la coexistence entre l’institution militaire et un mouvement islamiste, et sur l’engagement de la Confrérie à respecter les constantes liées à la sécurité de l’Etat hébreu et l’accord de camp David après les élections présidentielles et législatives»


ou encore: «Des analystes estiment que la nouvelle stratégie de l’administration américaine reposerait justement sur l’utilisation des FM dans l’ensemble du monde arabe pour combattre l’Iran et ses alliés. Ces analystes ajoutent que maintenant qu’ils se sont débarrassés d’Oussama Ben Laden, les Américains peuvent de nouveau miser sur le courant islamiste pour juguler l’influence iranienne au Moyen-Orient. Ils auraient confié la mission de rendre les FM « fréquentables » au parti au pouvoir en Turquie qui représente un islam moderne jugé tout à fait acceptable par l’administration américaine.»


Informations que confirmait Mme Hilary Clinton lorsque, en visite à Budapest, elle justifiait des «contacts limités» avec les Frères d’Egypte: «Invoquant la nouvelle donne politique en Egypte, elle a déclaré qu’il est dans l’intérêt des Etats-Unis, d’accompagner le changement du paysage politique en Egypte et de dialoguer avec tous les partis pacifiques et non violents qui acceptent la règle du jeu démocratique» . Informations confirmées par les Frères eux-mêmes: «Nous sommes ouverts à des contacts avec les Etats-Unis, dans le contexte de respect des valeurs de la Confrérie», a déclaré un de leurs porte-parole, Mahmoud Ghozlan. Si les Etats-Unis veulent réellement respecter nos valeurs et soutenir la liberté comme ils disent vouloir le faire, alors cela ne nous pose pas de problème. C’est sur cette base que certains, extrapolant, annoncent «Le commencement de la fin du Hezbollah » .


Le «modèle turc» -jusqu’alors vague idée qui flottait dans l’air- prenait subitement de la consistance et se transfigurait en concept qui se voulait opératoire. « La région, et les peuples du MyOr et de l’Afrique du Nord en particulier, veulent retirer les leçons de l’expérience de la Turquie. Il est vital qu’ils apprennent les leçons que la Turquie a apprises et qu’elle met en pratique tous les jours. L’histoire de la Turquie rappelle que le développement démocratique dépend de dirigeants responsables. Il est important que des dirigeants responsables se fassent les mentors de la nouvelle génération de dirigeants arabes» .


La généralisation de son expérience d’un islam «moderne et modéré» procurerait à la Turquie un atout de taille : en leur «ouvrant» les Frères et, au travers, l’islam politique, la «généralisation de leur expérience» leur donnerait l’opportunité de se doter de relais sociétaux qui leur faisaient défaut, leur permettant de se passer des entremetteurs autocrates et, surtout, de prendre pied dans la société islamique par l’intermédiaire d’une idéologie : celle de l’islam sunnite «à la turque», «moderne et modéré».


Dans le récit de ces contacts et des spéculations sur l’avenir, il y a ce qui relève du fait -des contacts ont effectivement été établis-, et ce qui relève du présomptif et de l’extrapolation : tout le reste.


S’il est vrai que la référence à l’islam, commune majoritairement à toutes les sociétés arabes en révolte, demeure à l’évidence une composante essentielle de leur discours politique -car c’est le propre, et seulement, des sociétés modernisées à l’occidentale que le langage du pouvoir soit celui du droit et non la religion- il me semble que seule une élite, restreinte, largement coupée de la majorité et occidentalisée rêve de régimes laïques à l’occidental.


Dès lors, le récit des noces américano-turques avec les Frères, est moins motivé par la nécessité de décrire ou de comprendre les faits qu’orienté subtilement par cette solution ultime posée comme préalable, dans la mesure où ce récit est, au fond, subtilement biaisée dès lors que tous les faits décrits s’enchaînent selon cette logique «acceptable» cependant qu’elle est entièrement portée par le désir final qu’elles ont à charge de servir.


Il est vrai que les nouveaux régimes issus de ces révoltes ne pourront plus faire l’économie d’une redéfinition des relations entre pouvoir politique et cadre religieux; non pour les raisons avancées mais parce que, depuis la Nahda -qui fut, elle, portée et seulement par des intellectuels occidentalisés qui ont télescopé les concepts de l’Europe à une réalité, celle de l’islam, qui ne s’y prêtait pas sous prétexte de progrès et autres Lumières- ce sont, en l’occurrence, les «sociétés» (des segments, des fragments…) qui s’emparent à leur rythme et selon des besoins dont ils sont seuls juges des éléments de modernité.


Dans quelle mesure le terreau anthropologique de l’islam va-t-il colorer les nouveaux régimes dont ces révoltes accoucheront? Quel sera le rôle et l’influence de l’islam politique (dont les FM) aussi bien aux plans politiques que religieux? En quoi ces «révoltes» vont-elles contribuer à refondre et convertir tout cela ? Autant de questions qui pour l’heure restent encore une grande inconnue. Il faut, plus humblement, donner au temps et aux sociétés en révolte … le temps de faire leur œuvre !

 

(1) titre donné par la rédaction

 

 

Suite de l'article


Par Différences. La revue - Publié dans : Proche et Moyen-Orient
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Recherche

Articles récents

Liste complète

Manifestations passées

Créer un Blog

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés