Sur la notion de « communauté » et de « communautarisme »
Par Albano Cordeiro
La fixation que l’on fait sur le mot "communauté" est absurde. Bien qu’aux USA il y ait des communautaristes réactionnaires (retour de l’ordre, de la
tradition, des "valeurs"), mais aussi des communautaristes avec une autre vision (communauté comme créatrice de lien social contre société d’individus atomisés, anonymes), à cette notion se
sont accolées des connotations négatives. En France, vous dites "communauté" et c’est la panique. On ne sait même pas pourquoi. On entend dire "je n’aime pas ce mot". Point.
Je ne sais pas qui, mais on a du mettre dans la tête que "communauté" désigne une population régie par des lois qui n’émanent pas de la ... de la République. Les "communautés" seraient des
creusets de l’Anti-France qui, à terme, enverront en l’air la République. Si l’on accole le suffixe "isme" à communauté, cette notion prend une place privilégiée et nous sommes dans le domaine de
l’idéologie. Et en tant qu’idéologie la connotation donnée, en générale, est celle de l’anti-universalisme. Il s’agît là toutefois d’une des interprétations possibles. Les choses évoluent.
D’abord, la notion de communauté peut être analysée en dehors de son idéologisation. Et elle ne veut pas dire nécessairement -et j’insiste "nécessairement"- la soumission des individus au
collectif (autorité supérieure ou "valeurs" intouchables de la tradition ou de la religion) qui établit un ordre auquel ils doivent se soumettre. Il y a un impensé de concevoir autrement les
"communautés". "Communauté" et "société" régie par la loi pour tous ne sont pas contradictoires. La communauté ne se régit pas par des lois différentes de celle pour tous. En sociologie de
l’immigration nous définissons communautés les populations qui assurent partiellement ou totalement (ce qui est rare) des fonctions collectives de différents ordres, entre autre celle du maintien
d’une culture commune ; en fait, il s’agît principalement de populations localisées ou dispersées (mais maintenant des contacts entre ses appartenants) qui entretiennent des réseaux internes
d’une densité plus forte (et relativement distincts) que celle de la population en générale. Dans cette vision, l’appartenance à la communauté n’est pas "extérieure" à l’individu, elle n’est pas
assignée par lesnon-appartenants (le "regard de l’autre") ou par des critères "internes", imposés ou pas, par des organes ou autorités institutionnalisées à l’intérieur du groupe. Ce serait une
atteinte à l’autonomie des individus. L’appartenance doit être issue de l’auto-déclaration. Font partie d’une communauté ceux qui se désignent comme membres de cette communauté-là. Dû aux
mécanismes de transmission d’une identité collective, par la socialisation pendant l’enfance et l’adolescence, cette appartenance n’est pas totalement issue de la volonté de chacun, la personne
assume cette appartenance par auto-déclaration.
C’est dans cette optique que l’on peut affirmer qu’il n’existe pas en France de "communauté maghrébine". Ce terme est applicable aux tamouls de France, aux sikhs de
France, et plus faiblement aux Portugais de France, à d’autres encore mais pas aux maghrébins. En parler, cela relève du fantasme. Certes, l’on peut déceler des "sous-communautés" maghrébines à
appartenance régionale- mais dans leur globalité les Maghrébins ne forment pas une communauté en France.
Pourquoi, en France, bizarrement, le mot communauté suggère immédiatement "communauté maghrébine" alors que justement c’est le plus mauvais exemple de communauté ?
C’est un sujet en soi, qui serait long d’aborder ici. Pour faire succinct : le contentieux issu de la décolonisation délégitime l’appartenance des maghrébins à la nation française (qu’ils
auraient refusé). Ceci étant de l’ordre du "non-dit-non-disable", cela surgit sous différentes formes dont la crainte qu’ils se "regroupent" en communautés que l’on aurait alors des difficultés à
contrôler, se régissant par d’autres lois que celles de la République - ce qui transparaît dans la phobie que le mot suscite.
Ainsi, la question de savoir si les Maghrébins constituent ou pas une communauté, ne se pose même pas. Ils "doivent" être une communauté parce que cela "légitime"
les peurs de leur sabotage ("non-intégration") de la République.
Si l’on reconnaît l’existence d’une communauté, cela ne veut pas dire que celle ou celui qui porte des traits à la base de la définition identitaire de la dite "communauté", n’est pas pour autant
-"automatiquement", disons- membre de la communauté. Chez les porteurs des traits communs il y a ceux qui revendiquent l’appartenance et d’autres qui ne la revendiquent pas du tout. Souvent on a
à faire à l’idée fixe qu’il n’y a pas de communauté .... "parce qu’"eux" sont très différents entre eux". C’est une idée fausse. Malheur à la communauté qui est "homogène". Une communauté -si
elle existe- se doit d’avoir et d’entretenir une riche diversité interne : des intellectuels, des ouvriers, différents métiers, différentes cultures dérivées ou associées à celle de référence et
différents niveaux de standing social (des pauvres, des classes moyennes, des riches). Cette diversité est essentielle pour assurer différentes fonctions collectives et faire vivre des réseaux de
solidarité. Une communauté se doit d’être traversée par différents conflits entre portions de communauté. Je ne sais pourquoi nombreux sont ceux qui pensent que, lorsque l’on se revendique d’une
communauté, c’est que "sont tous d’accord entre eux". Et si l’on voit qu’il y a des conflits, ils disent :"ah, ça ne peut pas être une communauté, puisqu’ils se bagarrent entre eux". L’existence
d’un grand nombre de membres "potentiels" (porteurs de traits à signification identitaire) d’une communauté qui ne s’en revendiquent pas, n’enlève pas au fait que l’on puisse continuer à dire
qu’il existe une communauté.
Dans ce cas, la rigueur demanderait qu’elle ne s’applique qu’à la minorité qui la revendique, mais nous avons là le phénomène dit du "noyau dur" de l’identité
communautaire, qui peut être minoritaire. Nous pourrions donner l’exemple des juifs en France, où le terme ne pourrait véritablement s’appliquer qu’à une petite minorité, pendant que celui des
Sami (lapons du nord de la Scandinavie) illustre bien cette idée. Alors que, du moins en Suède, la majeure partie des Sami vit à Stockolm et quelques autres villes, dans le nord il reste une
minorité qui continue à assurer les activités traditionnelles qui entrent dans leur définition identitaire (élever des troupeaux de rennes). Du coup la communauté Sami a une réalité, et les Samis
des villes s’en réfèrent et en déclarent leur appartenance.
Quant au vote communautaire. Pourquoi cette fixation (pour ou contre) sur ces sous-divisions de l’électorat ? A remarquer qu’elle porte essentiellement - là encore-
sur le vote maghrébin ou musulman. Ce qui est symptomatique du contentieux franco-maghrébin, ou, plus largement, séquelle de la décolonisation africaine, qui ajoutent les populations
post-coloniales subsahariennes. Les autres populations immigrées là dessus restent spectatrices et comptent les points. Vous dites "représentation de la diversité de la population" ? Pensez-vous
aux chinois, aux portugais ? Pas du tout. La chasse aux niches électorales ne concerne pas que les "musulmans" (encore une fixation). Vous savez que depuis des décennies les gaullistes,
UNR-RPR-UMP etc. ont toujours fait la chasse au vote "paysan". Ainsi, nous pourrions dire : « les partis du centre-droit se livrent à une sorte de course effrénée, à peine voilée, aux "électeurs
paysans" par le biais des leaders syndicaux paysans, par le biais d’associations diverses, par des aides diverses, avec des mots d’ordre susceptibles de capter le *civis agricultorus* ».
Est-ce républicain ? Il paraît qu’oui. Certains dirons que ce n’est pas la même chose : être paysan est "moins grave " qu’"être musulman". Justement. Mais si l’on
revendique la représentation politique, il est difficile de nier l’existence d’un électorat "musulman".
Il y a « communautarisme » et « communautarisme »
La position qui consiste à dire que « communauté » après tout ça va, mais « communautarisme », par contre, ça ne va pas du tout et doit être combattu, doit aussi être vérifiée. D’abord, comme il
était dit, le suffixe « isme » renvoie à une idéologie, et il est légitime de se méfier de l’idéologisation de la communauté. Mais s’il y a différentes manières d’interpréter le phénomène
communautaire, cela devrait amener probablement à différents communautarismes. L’usage des « ismes » apporte souvent une connotation négative. Mais pas toujours. Par exemple, le mot « pacifisme »
est connoté positif. Pourtant, il y a différents pacifismes, et certains ne sont pas « recommandables » : ceux qui amènent à ne pas vouloir reconnaître la dangerosité d’une menace pour ne pas
opposer une défense agressive qui pourrait débander dans la guerre, honnie par le pacifisme, et cela peut même encourager l’agresseur potentiel à passer à l’acte. Ou encore lorsque le pacifisme
se traduit par une condamnation systématique de tout conflit d’intérêts ou de valeurs, sous le prétexte qu’il faut que le monde « vive en paix ». Il est possible que les anti-communautaristes
(anti-communautarisme et non anti-communautés) ne soient mobilisés que contre un type particulièrement pervers de communauté. Si ce type de communauté n’est pas explicité, l’anti-communautarisme
s’étend à toute forme de communauté. Cela s’appelle « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Il peut donc y avoir des gens qui veulent promouvoir l’expérience des « communautés » en tant que lieux
de solidarité, parce que traversées par de multiples réseaux assurant diverses fonctions, et par le rôle qui y est donnée à l’informel, au contact humain, par rapport aux rapports anonymes des
villes et des foules et la sécheresse des rapports de l’économie marchande et de la forme sociétale qui fait de l’individu un être autonome, certes, mais « délié ». Nous parlons ici donc de «
communautés » où leurs membres s’« auto-désignent » en tant que tels. Certes, cette « auto-désignation » est relative, parce qu’il y a l’effet de la socialisation pendant l’enfance et
l’adolescence qui oriente le choix des appartenances. Ce sont encore des communautés où est absente une autorité supérieure assurant l’ordre des mœurs, des comportements et de la pensée. Des
communautés où leurs membres peuvent à tout moment déclarer leur non-appartenance. Ce ne sont pas des « communautés » où les membres sont « hétérodéterminés » et ont une identité assignée sans
possibilité de « faire scission ». Les communautaristes dont on parle en premier sont aussi férocement contre les communautés internement hiérarchisées et hétérodéterminées que les plus féroces
parmi ceux qui se définissent « anti-communautaristes » amalgamant toutes les communautés.
La polysémie du mot « communautés » a des accointances avec celle de « réseaux ». Ceux-ci peuvent être d’ordre mafieux, avec une forte hiérarchie, un chef
intouchable (qui le critique, est écarté ou éliminé), et où le tout dissident risque d’être abattu. Et il y a des réseaux de copains, de solidarité, sans hiérarchie, établissant donc entre leurs
membres des rapports horizontaux. Est-on contre les « réseaux » en général, parce que des mafieux s’organisent sous la forme de « réseaux » ? Il peut encore y avoir un communautarisme qui
viendrait du fait du dénigrement systématique des « communautés » en général. Il s’agît alors d’un réflexe qui ressemble à celui du « retournement du stigmate ». Dans ce communautarisme le but
recherché est non pas d’en faire de la « communauté » un modèle universel, mais simplement de valoriser certaines communautés qui n’ont rien à voir avec celles qui sont critiquées -d’ailleurs
avec raison- par ceux qui estiment que la seule position sur les « communautés » est d’être contre.
Sur le « multiculturalisme »
Là aussi nous avons à faire avec un mot diabolisé dans certains milieux. Dans d’autres, bien sûr, il est pris comme positif. Littéralement, ce serait une idéologie
qui ferait de la pluralité de cultures un facteur positif, et qui soutiendrait le point de vue que toute société est ou devrait avoir dans son sein une diversité de cultures. Mais pour les
anti-multiculturalistes, les sociétés multiculturelles seraient plutôt des sociétés à multiples cloisonnements, « chacun dans sa culture », et où les appartenances à chacune de ces « cultures »
ne seraient pas choisies ni assumées, puisque chaque personne serait assignée à une culture et privé, par un ordre interne et externe, d’échanges avec des membres d’autres « cultures ». On peut
substituer « culture » par « religion » (en tant que forme spécifique de « culture »), mais le mode de fonctionnement serait le même. Les sociétés multiculturelles auxquelles font allusion les
anti-multiculturalistes sont des vrais repoussoirs, et ne pourraient subsister sans autoritarisme, sans despotisme, et sans une répression (anti-métissage). En fait, des sociétés monoculturelles
ou monoreligieuses ne subsistent qu’avec un certain degré d’autoritarisme, de despotisme et de répression. Mais dans ce cas il y a une tendance à l’unicité de la société, et à des centres de
pouvoirs très concentrés. Dans une société multiculturelle -telle que la conçoivent les anti-multiculturalistes - la convergence des différentes culturelles ne peut se faire à l’égalité de
chacune des « cultures », mais seulement par la domination d’une des cultures (ou race porteuse d’une « culture supérieure ») sur toutes les autres (ex. dans la République sud-africaine,
1948-1992). Mais en France, le communautarisme a tendance a être associé au monde anglo-saxon (je n’y inclurais pas ici le Canada). On peut entendre dire que, aux USA ou au Royaume Uni, toute
personne doit obligatoirement appartenir à une communauté déterminée. Or, le "communautarisme américain" est d’abord le système du lobbying ethnique .... certes, pour obtenir des avantages (par
exemple : un terrain pour bâtir un grand centre culturel communautaire). Ce communautarisme est lié à l’histoire de l’immigration aux Etats Unis, qui est pays « fait » par des immigrants.
Ensuite, du fait des luttes des noirs des années soixante, un système dit "/affirmative action/" pour empêcher ou diminuer, du moins dans les intentions, la reproduction d’inégalités qui
touchaient certaines "communautés" (afro-américains, chicanos, indiens, asiatiques), dont elles ne sortaient pas. Alors que toutes les autres communautés de l’immigration (allemands, italiens,
polonais, hollandais, etc.), connaissaient une ascension sociale dès la dite "première génération", ces autres "communautés" (encore que les asiatiques y sont de trop) reproduisaient leur
situation sociale de génération en génération.
L’/affirmative action/ n’a pas sorti les afro-américains de la misère mais elle a multiplié la classe moyenne noire. Celle-ci serait augmentée entre-temps
de l’ordre de six fois. C’était l’objectif non-dit, et c’est fait : l’/affirmative action/ prend du plomb dans l’aile.
Autre manifestation pointée comme relevant du "communautarisme" (mais discutable), est le fait que l’on demande dans les recensements à quelle communauté la personne appartenait. Avec le temps,
d’ailleurs, la classification "offerte" dans les formulaires du recensement était devenue aberrante. Cela ne correspondait pas à la situation des croisements des communautés. Des millions
d’enfants de ces croisements ne savaient pas à quelle communauté se vouer. En 2000, les 5 catégories précédentes sont passées à 63 « sous-catégories ». La liste des appartenances a été changée,
mais cela ressemble à la géographie du ciel ptolémaïque juste avant Copernic : on n’y se retrouve plus. Il y a encore quelques problèmes liés au système juridique et judiciaire à cause des
particularités anglo-saxonnes en la matière, mais cela n’a pas de lien direct avec la diversité culturelle issue de l’immigration. Mais on ne peut pas affirmer réellement que, aux USA et en
Angleterre, il y a, pour des communautés issues de l’immigration, des lois spécifiques.
Comme en France, la loi est pour tous. Reste le problème des droits culturels, qui nécessite un développement spécial, parce que ce sont des droits-liberté qui, en
principe, ne relèvent pas des tribunaux. Le doit d’enseigner l’urdu n’est pas attentatoire à la langue véhiculaire utilisée par tous... et le cas de la famille qui empêche les enfants d’apprendre
l’anglais, c’est vraiment rare (à moins que ce soit des enfants du corps diplomatique, de passage et qui iront reprendre l’école du pays d’origine...), mais les familles ordinaires ne courront
pas le risque de gêner la vie professionnelle de l’enfant en le cantonnant dans l’urdu, ou... dans l’arabe du Coran...
Bien que les effets de domination d’une culture sur d’autres cultures soient réellement quasiment inévitables, il est aussi vrai que dans les sociétés multiculturelles pratiquant la démocratie,
il est difficile que les membres d’une culture puissent opprimer systématiquement et durablement les membres d’autres cultures. Le rapport entre elles est alors tendanciellement horizontal et non
pas vertical. Ces sociétés multiculturelles connaissent bien le racisme, mais il y des volontés et des moyens pour le combattre.
Il peut, certes, y avoir des degrés divers de fermeture parmi les membres d’une culture (pour préserver leur culture des effets d’attraction de la culture dominante, « au-dessus »), mais il y a à
la fois une certaine fermeture, mais aussi une contiguïté et des passages de l’une à l’autre, favorisant des synthèses culturelles qui sont gage d’une vie culturelle dynamique de ces sociétés.
Mais, étant donné que les anti-multiculturalistes ont partiellement réussi à caractériser négativement les sociétés multiculturelles, nous pourrions utiliser d’autres mots pour dire la même
chose. Disons « sociétés ouvertes à la diversité culturelle », ou « sociétés pratiquant l’interculturalité » ou sociétés « pluri-culturelles ». L’important est ne pas jeter la diversité
culturelle avec l’eau du bain sale de sociétés répressives qui distribuent les gens dans des cases « culturelles » et empêchent les
échanges entre cultures qui néanmoins cohabitent.
*Albano Cordeiro, mars 2006*
Article publié initialement à cette adresse :
http://www.mouvement-egalite.org/article.php?id_article=54