Racisme

Mardi 2 mars 2010 2 02 /03 /2010 13:02

 

LÉVY Laurent, "La gauche", les Noirs et les Arabes, La Fabrique, 2010, 142 p. 13 euros

 


laurentlevy.jpgLa loi sur le foulard à l'école, les émeutes de novembre 2005 dans les banlieues françaises, l'Appel des Indigènes de la République : autant d' événements où sont apparus des clivages graves dans ce qu'on appelle « la gauche » - qu'il s'agisse de l'ex-LCR, du Parti communiste, des Verts ou des anarchistes. Dans tous ces groupes et partis, on trouve des fondamentalistes de la laïcité, des « républicains », des féministes institutionnelles qui crient aux valeurs bafouées ou au communautarisme. Laurent Lévy décode le racisme et la haine de l'islam dissimulés derrière chacun de ces discours. Il décrit le combat de la jeunesse populaire postcoloniale : les « islamogauchistes », le collectif « Une école pour toutes et tous », les Indigènes. Un livre qui fera grincer bien des dents mais qui défend l' égalité de n'importe qui avec n'importe qui - valeur républicaine après tout.

(notice d'éditeur)

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Mardi 29 décembre 2009 2 29 /12 /2009 20:19

Sur la notion de « communauté » et de « communautarisme »

Par Albano Cordeiro

 

La fixation que l’on fait sur le mot "communauté" est absurde. Bien  qu’aux USA il y ait des communautaristes réactionnaires (retour de  l’ordre, de la tradition, des "valeurs"), mais aussi des communautaristes avec une autre vision (communauté comme créatrice de  lien social contre société d’individus atomisés, anonymes), à cette notion se sont accolées des connotations négatives. En France, vous dites "communauté" et c’est la panique. On ne sait même pas pourquoi. On entend dire "je n’aime pas ce mot". Point.


Je ne sais pas qui, mais on a du mettre dans la tête que "communauté" désigne une population régie par des lois qui n’émanent pas de la ... de la République. Les "communautés" seraient des creusets de l’Anti-France qui, à terme, enverront en l’air la République. Si l’on accole le suffixe "isme" à communauté, cette notion prend une place privilégiée et nous sommes dans le domaine de l’idéologie. Et en tant qu’idéologie la connotation donnée, en générale, est celle de l’anti-universalisme. Il s’agît là toutefois d’une des interprétations possibles. Les choses évoluent.

D’abord, la notion de communauté peut être analysée en dehors de son idéologisation. Et elle ne veut pas dire nécessairement -et j’insiste "nécessairement"- la soumission des individus au collectif (autorité supérieure ou "valeurs" intouchables de la tradition ou de la religion) qui établit un ordre auquel ils doivent se soumettre. Il y a un impensé de concevoir autrement les "communautés". "Communauté" et "société" régie par la loi pour tous ne sont pas contradictoires. La communauté ne se régit pas par des lois différentes de celle pour tous. En sociologie de l’immigration nous définissons communautés les populations qui assurent partiellement ou totalement (ce qui est rare) des fonctions collectives de différents ordres, entre autre celle du maintien d’une culture commune ; en fait, il s’agît principalement de populations localisées ou dispersées (mais maintenant des contacts entre ses appartenants) qui entretiennent des réseaux internes d’une densité plus forte (et relativement distincts) que celle de la population en générale. Dans cette vision, l’appartenance à la communauté n’est pas "extérieure" à l’individu, elle n’est pas assignée par lesnon-appartenants (le "regard de l’autre") ou par des critères "internes", imposés ou pas, par des organes ou autorités institutionnalisées à l’intérieur du groupe. Ce serait une atteinte à l’autonomie des individus. L’appartenance doit être issue de l’auto-déclaration. Font partie d’une communauté ceux qui se désignent comme membres de cette communauté-là. Dû aux mécanismes de transmission d’une identité collective, par la socialisation pendant l’enfance et l’adolescence, cette appartenance n’est pas totalement issue de la volonté de chacun, la personne assume cette appartenance par auto-déclaration.


C’est dans cette optique que l’on peut affirmer qu’il n’existe pas en France de "communauté maghrébine". Ce terme est applicable aux tamouls de France, aux sikhs de France, et plus faiblement aux Portugais de France, à d’autres encore mais pas aux maghrébins. En parler, cela relève du fantasme. Certes, l’on peut déceler des "sous-communautés" maghrébines à appartenance régionale- mais dans leur globalité les Maghrébins ne forment pas une communauté en France.


Pourquoi, en France, bizarrement, le mot communauté suggère immédiatement "communauté maghrébine" alors que justement c’est le plus mauvais exemple de communauté ? C’est un sujet en soi, qui serait long d’aborder ici. Pour faire succinct : le contentieux issu de la décolonisation délégitime l’appartenance des maghrébins à la nation française (qu’ils auraient refusé). Ceci étant de l’ordre du "non-dit-non-disable", cela surgit sous différentes formes dont la crainte qu’ils se "regroupent" en communautés que l’on aurait alors des difficultés à contrôler, se régissant par d’autres lois que celles de la République - ce qui transparaît dans la phobie que le mot suscite.


Ainsi, la question de savoir si les Maghrébins constituent ou pas une communauté, ne se pose même pas. Ils "doivent" être une communauté parce que cela "légitime" les peurs de leur sabotage ("non-intégration") de la République.

Si l’on reconnaît l’existence d’une communauté, cela ne veut pas dire que celle ou celui qui porte des traits à la base de la définition identitaire de la dite "communauté", n’est pas pour autant -"automatiquement", disons- membre de la communauté. Chez les porteurs des traits communs il y a ceux qui revendiquent l’appartenance et d’autres qui ne la revendiquent pas du tout. Souvent on a à faire à l’idée fixe qu’il n’y a pas de communauté .... "parce qu’"eux" sont très différents entre eux". C’est une idée fausse. Malheur à la communauté qui est "homogène". Une communauté -si elle existe- se doit d’avoir et d’entretenir une riche diversité interne : des intellectuels, des ouvriers, différents métiers, différentes cultures dérivées ou associées à celle de référence et différents niveaux de standing social (des pauvres, des classes moyennes, des riches). Cette diversité est essentielle pour assurer différentes fonctions collectives et faire vivre des réseaux de solidarité. Une communauté se doit d’être traversée par différents conflits entre portions de communauté. Je ne sais pourquoi nombreux sont ceux qui pensent que, lorsque l’on se revendique d’une communauté, c’est que "sont tous d’accord entre eux". Et si l’on voit qu’il y a des conflits, ils disent :"ah, ça ne peut pas être une communauté, puisqu’ils se bagarrent entre eux". L’existence d’un grand nombre de membres "potentiels" (porteurs de traits à signification identitaire) d’une communauté qui ne s’en revendiquent pas, n’enlève pas au fait que l’on puisse continuer à dire qu’il existe une communauté.


Dans ce cas, la rigueur demanderait qu’elle ne s’applique qu’à la minorité qui la revendique, mais nous avons là le phénomène dit du "noyau dur" de l’identité communautaire, qui peut être minoritaire. Nous pourrions donner l’exemple des juifs en France, où le terme ne pourrait véritablement s’appliquer qu’à une petite minorité, pendant que celui des Sami (lapons du nord de la Scandinavie) illustre bien cette idée. Alors que, du moins en Suède, la majeure partie des Sami vit à Stockolm et quelques autres villes, dans le nord il reste une minorité qui continue à assurer les activités traditionnelles qui entrent dans leur définition identitaire (élever des troupeaux de rennes). Du coup la communauté Sami a une réalité, et les Samis des villes s’en réfèrent et en déclarent leur appartenance.

 

Quant au vote communautaire. Pourquoi cette fixation (pour ou contre) sur ces sous-divisions de l’électorat ? A remarquer qu’elle porte essentiellement - là encore- sur le vote maghrébin ou musulman. Ce qui est symptomatique du contentieux franco-maghrébin, ou, plus largement, séquelle de la décolonisation africaine, qui ajoutent les populations post-coloniales subsahariennes. Les autres populations immigrées là dessus restent spectatrices et comptent les points. Vous dites "représentation de la diversité de la population" ? Pensez-vous aux chinois, aux portugais ? Pas du tout. La chasse aux niches électorales ne concerne pas que les "musulmans" (encore une fixation). Vous savez que depuis des décennies les gaullistes, UNR-RPR-UMP etc. ont toujours fait la chasse au vote "paysan". Ainsi, nous pourrions dire : « les partis du centre-droit se livrent à une sorte de course effrénée, à peine voilée, aux "électeurs paysans" par le biais des leaders syndicaux paysans, par le biais d’associations diverses, par des aides diverses, avec des mots d’ordre susceptibles de capter le *civis agricultorus* ».


Est-ce républicain ? Il paraît qu’oui. Certains dirons que ce n’est pas la même chose : être paysan est "moins grave " qu’"être musulman". Justement. Mais si l’on revendique la représentation politique, il est difficile de nier l’existence d’un électorat "musulman".

 

Il y a « communautarisme » et « communautarisme »


La position qui consiste à dire que « communauté » après tout ça va, mais « communautarisme », par contre, ça ne va pas du tout et doit être combattu, doit aussi être vérifiée. D’abord, comme il était dit, le suffixe « isme » renvoie à une idéologie, et il est légitime de se méfier de l’idéologisation de la communauté. Mais s’il y a différentes manières d’interpréter le phénomène communautaire, cela devrait amener probablement à différents communautarismes. L’usage des « ismes » apporte souvent une connotation négative. Mais pas toujours. Par exemple, le mot « pacifisme » est connoté positif. Pourtant, il y a différents pacifismes, et certains ne sont pas « recommandables » : ceux qui amènent à ne pas vouloir reconnaître la dangerosité d’une menace pour ne pas opposer une défense agressive qui pourrait débander dans la guerre, honnie par le pacifisme, et cela peut même encourager l’agresseur potentiel à passer à l’acte. Ou encore lorsque le pacifisme se traduit par une condamnation systématique de tout conflit d’intérêts ou de valeurs, sous le prétexte qu’il faut que le monde « vive en paix ». Il est possible que les anti-communautaristes (anti-communautarisme et non anti-communautés) ne soient mobilisés que contre un type particulièrement pervers de communauté. Si ce type de communauté n’est pas explicité, l’anti-communautarisme s’étend à toute forme de communauté. Cela s’appelle « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Il peut donc y avoir des gens qui veulent promouvoir l’expérience des « communautés » en tant que lieux de solidarité, parce que traversées par de multiples réseaux assurant diverses fonctions, et par le rôle qui y est donnée à l’informel, au contact humain, par rapport aux rapports anonymes des villes et des foules et la sécheresse des rapports de l’économie marchande et de la forme sociétale qui fait de l’individu un être autonome, certes, mais « délié ». Nous parlons ici donc de « communautés » où leurs membres s’« auto-désignent » en tant que tels. Certes, cette « auto-désignation » est relative, parce qu’il y a l’effet de la socialisation pendant l’enfance et l’adolescence qui oriente le choix des appartenances. Ce sont encore des communautés où est absente une autorité supérieure assurant l’ordre des mœurs, des comportements et de la pensée. Des communautés où leurs membres peuvent à tout moment déclarer leur non-appartenance. Ce ne sont pas des « communautés » où les membres sont « hétérodéterminés » et ont une identité assignée sans possibilité de « faire scission ». Les communautaristes dont on parle en premier sont aussi férocement contre les communautés internement hiérarchisées et hétérodéterminées que les plus féroces parmi ceux qui se définissent « anti-communautaristes » amalgamant toutes les communautés.


La polysémie du mot « communautés » a des accointances avec celle de « réseaux ». Ceux-ci peuvent être d’ordre mafieux, avec une forte hiérarchie, un chef intouchable (qui le critique, est écarté ou éliminé), et où le tout dissident risque d’être abattu. Et il y a des réseaux de copains, de solidarité, sans hiérarchie, établissant donc entre leurs membres des rapports horizontaux. Est-on contre les « réseaux » en général, parce que des mafieux s’organisent sous la forme de « réseaux » ? Il peut encore y avoir un communautarisme qui viendrait du fait du dénigrement systématique des « communautés » en général. Il s’agît alors d’un réflexe qui ressemble à celui du « retournement du stigmate ». Dans ce communautarisme le but recherché est non pas d’en faire de la « communauté » un modèle universel, mais simplement de valoriser certaines communautés qui n’ont rien à voir avec celles qui sont critiquées -d’ailleurs avec raison- par ceux qui estiment que la seule position sur les « communautés » est d’être contre.


Sur le « multiculturalisme »

Là aussi nous avons à faire avec un mot diabolisé dans certains milieux. Dans d’autres, bien sûr, il est pris comme positif. Littéralement, ce serait une idéologie qui ferait de la pluralité de cultures un facteur positif, et qui soutiendrait le point de vue que toute société est ou devrait avoir dans son sein une diversité de cultures. Mais pour les anti-multiculturalistes, les sociétés multiculturelles seraient plutôt des sociétés à multiples cloisonnements, « chacun dans sa culture », et où les appartenances à chacune de ces « cultures » ne seraient pas choisies ni assumées, puisque chaque personne serait assignée à une culture et privé, par un ordre interne et externe, d’échanges avec des membres d’autres « cultures ». On peut substituer « culture » par « religion » (en tant que forme spécifique de « culture »), mais le mode de fonctionnement serait le même. Les sociétés multiculturelles auxquelles font allusion les anti-multiculturalistes sont des vrais repoussoirs, et ne pourraient subsister sans autoritarisme, sans despotisme, et sans une répression (anti-métissage). En fait, des sociétés monoculturelles ou monoreligieuses ne subsistent qu’avec un certain degré d’autoritarisme, de despotisme et de répression. Mais dans ce cas il y a une tendance à l’unicité de la société, et à des centres de pouvoirs très concentrés. Dans une société multiculturelle -telle que la conçoivent les anti-multiculturalistes - la convergence des différentes culturelles ne peut se faire à l’égalité de chacune des « cultures », mais seulement par la domination d’une des cultures (ou race porteuse d’une « culture supérieure ») sur toutes les autres (ex. dans la République sud-africaine, 1948-1992). Mais en France, le communautarisme a tendance a être associé au monde anglo-saxon (je n’y inclurais pas ici le Canada). On peut entendre dire que, aux USA ou au Royaume Uni, toute personne doit obligatoirement appartenir à une communauté déterminée. Or, le "communautarisme américain" est d’abord le système du lobbying ethnique .... certes, pour obtenir des avantages (par exemple : un terrain pour bâtir un grand centre culturel communautaire). Ce communautarisme est lié à l’histoire de l’immigration aux Etats Unis, qui est pays « fait » par des immigrants. Ensuite, du fait des luttes des noirs des années soixante, un système dit "/affirmative action/" pour empêcher ou diminuer, du moins dans les intentions, la reproduction d’inégalités qui touchaient certaines "communautés" (afro-américains, chicanos, indiens, asiatiques), dont elles ne sortaient pas. Alors que toutes les autres communautés de l’immigration (allemands, italiens, polonais, hollandais, etc.), connaissaient une ascension sociale dès la dite "première génération", ces autres "communautés" (encore que les asiatiques y sont de trop) reproduisaient leur situation sociale de génération en génération.


L’/affirmative action/ n’a pas sorti les afro-américains de la misère mais elle a multiplié la classe moyenne noire. Celle-ci serait augmentée entre-temps de l’ordre de six fois. C’était l’objectif non-dit, et c’est fait : l’/affirmative action/ prend du plomb dans l’aile.



Autre manifestation pointée comme relevant du "communautarisme" (mais discutable), est le fait que l’on demande dans les recensements à quelle communauté la personne appartenait. Avec le temps, d’ailleurs, la classification "offerte" dans les formulaires du recensement était devenue aberrante. Cela ne correspondait pas à la situation des croisements des communautés. Des millions d’enfants de ces croisements ne savaient pas à quelle communauté se vouer. En 2000, les 5 catégories précédentes sont passées à 63 « sous-catégories ». La liste des appartenances a été changée, mais cela ressemble à la géographie du ciel ptolémaïque juste avant Copernic : on n’y se retrouve plus. Il y a encore quelques problèmes liés au système juridique et judiciaire à cause des particularités anglo-saxonnes en la matière, mais cela n’a pas de lien direct avec la diversité culturelle issue de l’immigration. Mais on ne peut pas affirmer réellement que, aux USA et en Angleterre, il y a, pour des communautés issues de l’immigration, des lois spécifiques.


Comme en France, la loi est pour tous. Reste le problème des droits culturels, qui nécessite un développement spécial, parce que ce sont des droits-liberté qui, en principe, ne relèvent pas des tribunaux. Le doit d’enseigner l’urdu n’est pas attentatoire à la langue véhiculaire utilisée par tous... et le cas de la famille qui empêche les enfants d’apprendre l’anglais, c’est vraiment rare (à moins que ce soit des enfants du corps diplomatique, de passage et qui iront reprendre l’école du pays d’origine...), mais les familles ordinaires ne courront pas le risque de gêner la vie professionnelle de l’enfant en le cantonnant dans l’urdu, ou... dans l’arabe du Coran...



Bien que les effets de domination d’une culture sur d’autres cultures soient réellement quasiment inévitables, il est aussi vrai que dans les sociétés multiculturelles pratiquant la démocratie, il est difficile que les membres d’une culture puissent opprimer systématiquement et durablement les membres d’autres cultures. Le rapport entre elles est alors tendanciellement horizontal et non pas vertical. Ces sociétés multiculturelles connaissent bien le racisme, mais il y des volontés et des moyens pour le combattre.

 


Il peut, certes, y avoir des degrés divers de fermeture parmi les membres d’une culture (pour préserver leur culture des effets d’attraction de la culture dominante, « au-dessus »), mais il y a à la fois une certaine fermeture, mais aussi une contiguïté et des passages de l’une à l’autre, favorisant des synthèses culturelles qui sont gage d’une vie culturelle dynamique de ces sociétés. Mais, étant donné que les anti-multiculturalistes ont partiellement réussi à caractériser négativement les sociétés multiculturelles, nous pourrions utiliser d’autres mots pour dire la même chose. Disons « sociétés ouvertes à la diversité culturelle », ou « sociétés pratiquant l’interculturalité » ou sociétés « pluri-culturelles ». L’important est ne pas jeter la diversité culturelle avec l’eau du bain sale de sociétés répressives qui distribuent les gens dans des cases « culturelles » et empêchent les
échanges entre cultures qui néanmoins cohabitent.



*Albano Cordeiro, mars 2006*

 

Article publié initialement à cette adresse :

http://www.mouvement-egalite.org/article.php?id_article=54

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Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /2009 07:40

Des usages de la barbarie

Par Jean-Luc Gautero,

maître de conférences de philosophie des sciences,

Université de Nice Sophia Antipolis


Pour un militant antiraciste, l’emploi du concept de barbarie est quelque peu problématique : d’une part, on est tenté de qualifier de barbare la manière dont les forces de l’ordre se comportent trop souvent à l’égard de ceux dont la couleur de la peau fait supposer que leurs ancêtres ne sont pas tous européens, ou la manière dont sont traités les sans papiers, que ce soit par les administrations, dans les centres de rétention ou lors des reconduites à la frontière ; mais il faut savoir d’autre part que l’étymologie la plus vraisemblable du mot « barbare » le fait remonter à la façon dont les Hellènes désignaient les étrangers, ces étrangers qui ne parlaient même pas le grec mais se contentaient de proférer des sons inarticulés (« Bar… bar… »), plus proches des bêlements des moutons ou du croassement des corbeaux que du langage humain. Les barbares ne sont donc pas véritablement humains, ce sont au mieux de grands enfants qu’il s’agit d’éduquer, à moins que ce ne soit des sous-hommes, voire des animaux. Employer le qualificatif « barbare » ne nous conduit-il pas alors à adopter des préjugés fondamentalement racistes et xénophobes ? Pour pouvoir y faire recours sans mauvaise conscience, il est nécessaire d’en distinguer soigneusement deux usages, que l’on appellera l’usage de la police et celui de la politique.


Cette distinction peut surprendre, car on a plutôt coutume de relier « police » et « politique » : la politique, nous disent les dictionnaires, est ce qui est relatif au gouvernement de l’État, et l’État use de son « monopole de la violence physique légitime » (Weber) par l’intermédiaire de la police. Mais je n’entends pas ici « police » et « politique » dans leur sens usuel : je reprends une opposition développée par l’un des philosophes politiques français contemporains les plus intéressants, Jacques Rancière, dans son livre La mésentente (1995) et dans deux articles inclus dans le recueil Aux bords du politique : « Politique, identification, subjectivation » (1991) et « Dix thèses sur la politique » (1998). Bien loin de considérer la police comme au service de la politique, Rancière les situe dans une relation de conflictualité. C’est ce qu’énonce la septième de ses dix thèses : « La politique s’oppose spécifiquement à la police ». Il enchaîne alors en donnant sa définition de la police, peu différente de celle du dictionnaire de Furetière, à la fin du dix-septième siècle : « Loix, ordre & conduite à observer pour la subsistance & l’entretien des Estats & des Sociétés ». La police ne se limite pas ainsi à la répression, elle a trait à tout ce qui est nécessaire pour maintenir le consensus dans une société. Les hommes (et les femmes) en bleu n’interviennent qu’en dernier recours : « La police n’est pas la loi qui interpelle l’individu […] Elle est d’abord le rappel à l’évidence de ce qu’il y a, ou plutôt qu’il n’y a pas : “Circulez, il n’y a rien à voir.” La police dit qu’il n’y a rien à voir sur une chaussée, rien à faire qu’à y circuler ». Son rôle n’est donc pas forcément négatif : en général, un agent donne l’instruction de circuler quand il y a un attroupement, et s’il y a un attroupement, c’est certes qu’il y a quelque chose à voir ; mais ce qu’il y a à voir, c’est trop souvent une victime d’un accident de la route. Et si le « Circulez ! il n’y a rien à voir » est mensonger, il est alors néanmoins utile : l’attroupement risque de retarder l’arrivée des premiers secours et de compromettre la survie de la victime. Parfois, cependant, l’agent dit qu’il n’y a rien à voir alors qu’il y a quelque chose que, d’un autre point de vue que le sien, il est important de voir : d’autres agents qui tabassent un jeune un peu trop chevelu ou un peu trop bronzé à leur goût avant, s’il survit à l’interpellation, de l’inculper pour outrage et rébellion, un sans papiers que l’on expulse sans ménagements vers un pays que l’on dit être le sien alors qu’il l’a quitté il y a bien longtemps ou qu’il y est en danger de mort… Dans une société de classes, le consensus ne s’obtient qu’au prix de l’aveuglement généralisé sur l’injustice faite à certains, de l’acceptation pour certains du statut de « sans part » (ils n’ont pas part aux biens communs, aux décisions communes).


La politique est alors ce qui vient briser le consensus policier en réclamant une part pour les sans part : elle fait apparaître les injustices. Elle est, écrit Rancière, un autre nom du processus d’émancipation. Briser le consensus ne suffit donc pas à faire de la politique : celui qui affirme que les chambres à gaz ne sont qu’un détail de l’histoire brise le consensus, mais il ne le fait pas en revendiquant une part pour les sans-part, il affirme bien au contraire qu’ils ont encore trop. Il ne s’inscrit donc en rien dans un processus d’émancipation, et ne fait pas de la politique au sens que Rancière donne à ce terme.


On l’aura compris : la barbarie dans son sens premier, celui dont les antiracistes devraient se méfier, est la barbarie telle que la conçoit la police. Ce qui permet d’ignorer en tout ou en partie les droits de certains, c’est de nier, en tout ou en partie, leur humanité. Rancière donne l’exemple de patriciens romains refusant de discuter avec des plébéiens révoltés, parce que par principe les plébéiens ne peuvent pas parler : au mieux, comme des perroquets, ils répètent sans comprendre. Il donne aussi l’exemple des Scythes répriment un soulèvement de leurs esclaves, après avoir en vain essayé de les combattre, en les abordant avec les fouets dont ils frappent leurs chevaux : pour que les esclaves comprennent bien qu’ils ne valent pas mieux que des bêtes, et ainsi s’inclinent. L’ironie de la chose est que les Scythes sont l’un de ces peuples que les Grecs traitaient de barbares et pour lesquels le concept a été forgé.


Des adversaires peuvent donc se considérer mutuellement comme barbares et avoir également raison de le faire en se situant l’un et l’autre dans une logique policière. D’ailleurs, ils auraient aussi raison de le faire dans une logique politique, qui n’est pas la leur. Car que serait le barbare au sens de la politique ? Pour répondre à cette question, je m’éloignerai de Rancière et ferai appel à une formule connue de Lévi-Strauss, « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », en l’adaptant un peu : le barbare, au sens politique du terme, c’est l’homme qui croit à la barbarie, au sens policier du terme. Mais comme le fonds du discours policier est, sous une forme plus ou moins douce, que certains n’ont droit à rien, qu’il n’y a pas de part des sans-part, il est donc qu’il y a des barbares ; ce qui peut s’entendre de manière atténuée (certains humains ne sont pas aussi humains que nous : n’appartiennent pas au cercle de la raison ceux pour qui le marché n’est pas aussi naturel que l’air qu’ils respirent) ou extrême (certains ne sont pas humains : à Auschwitz, on n’a gazé que des poux) : la barbarie, dans une optique politique, est donc une part constituante de l’activité policière. Bien sûr, la police peut être plus ou moins barbare : entre l’expulsion d’un sans-papiers et la « solution finale », la distance est grande. Mais la justification même de l’expulsion des sans-papiers relève déjà de la barbarie, d’un point de vue politique. Faire une distinction entre « bons » réfugiés politiques et « mauvais » réfugiés économiques, ce n’est rien d’autre qu’affirmer que ceux qui ne risquent pas d’être tués brutalement peuvent bien mourir de faim, cela nous est indifférent dès lors qu’ils le font loin de chez nous, où leurs cadavres pourraient souiller nos rues : c’est refuser de voir en eux des êtres humains, dont la vie aurait une valeur intrinsèque. En outre, la distance est grande aussi entre d’une part l’expulsion des juifs de l’Est vivant en Allemagne sans permis de séjour (selon les instructions adressées à tous les Länder début mars 1933 par le ministre de l’Intérieur du Reich) et d’autre part l’extermination systématique de ceux que le Reich définit comme juifs. Cette expulsion ouvre pourtant la voie à la succession de nombreuses autres mesures, qui de proche en proche finissent en moins d’une dizaine d’années par conduire à la mise en œuvre de cette extermination. La politique a donc toujours sa raison d’être : car s’il y a certes des gradations dans ce que l’usage de la politique considère comme la barbarie de la police, cela ne doit pas conduire à en accepter les formes les plus légères ; cela exige au contraire de s’opposer à celles-ci, de s’y opposer tant qu’il en est encore temps.

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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 15:51

DORLIN Elsa, La matrice de la race : généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, préf. Joan W. Scott, La Découverte, coll. La Découverte/Poche, 2009, 308 p. 12,50 euro



elsadorlin La race a une histoire, qui renvoie à l’histoire de la différence sexuelle. Au XVIIe siècle, les discours médicaux affligent le corps des femmes de mille maux : « suffocation de la matrice » « hystérie », « fureur utérine », etc. La conception du corps des femmes comme un corps malade justifie efficacement l’inégalité des sexes. Le sain et le malsain fonctionnent comme des catégories de pouvoir. Aux Amériques, les premiers naturalistes prennent alors modèle sur la différence sexuelle pour élaborer le concept de « race » : les Indiens Caraïbes ou les esclaves déportés seraient des populations au tempérament pathogène, efféminé et faible.

Ce sont ces articulations entre le genre, la sexualité et la race, et son rôle central dans la formation de la Nation française moderne qu’analyse Elsa Dorlin, au croisement de la philosophie politique, de l’histoire de la médecine et des études sur le genre. L’auteure montre comment on est passé de la définition d’un « tempérament de sexe » à celle d’un « tempérament de race ». La Nation prend littéralement corps dans le modèle féminin de la « mère », blanche, saine et maternelle, opposée aux figures d’une féminité « dégénérée » ? la sorcière, la vaporeuse, la vivandière hommasse, la nymphomane, la tribade et l’esclave africaine. Il apparaît ainsi que le sexe et la race participent d’une même matrice au moment où la Nation française s’engage dans l’esclavage et la colonisation.

(notice d'éditeur)

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