L’ethnicité à l’épreuve de la pacification sociale
Analyse critique de la « discrimination positive » dans la société française
Article publié initialement à cette adresse (Groupe Claris)
http://groupeclaris.wordpress.com/2009/04/07/lethnicite-a-lepreuve-de-la-pacification-sociale/
Manuel BOUCHER
Introduction
Les questions de l’ethnicité et des discriminations ethniques longtemps déniées en France sont aujourd’hui au cœur de
nombreuses manifestations et débats exposant la nécessité de mieux reconnaître et représenter la diversité culturelle de la société française contemporaine. Ainsi, sous l’impulsion des directives
européennes (art. 13 du traité d’Amsterdam), la lutte contre les discriminations ethnico-raciales est désormais institutionnalisée. L’espace du combat contre les discriminations racistes n’est
plus uniquement occupé par des militants agissant au sein d’associations anti-racistes mais par des acteurs politico-institutionnels représentant l’Etat et les collectivités territoriales ainsi
que par des porte-paroles du monde économique. Pour combattre les discriminations, ces acteurs s’appuient désormais sur des lois récentes plus adaptées (la loi du 16 novembre 2001, relative à la
lutte contre les discriminations, aménage la charge de la preuve), sur des pratiques
efficaces de lutte contre les comportements discriminatoires maintenant reconnues par les pouvoirs publics telles que le « testing » ou « test de situation » dans sa traduction française, sur une
multiplicité d’enquêtes montrant le caractère massif des discriminations ethniques dans le travail, le logement, l’éducation, etc., sur l’existence d’établissements publics spécialisés chargés de
juguler des pratiques d’inégalité de traitement (ACSE, HALDE, COPEC).
Dans ce contexte politico-juridique renouvelé, des progrès manifestes ont dès lors été rapidement réalisés en matière de
lutte contre les discriminations ethniques au niveau juridique (mise en conformité de la législation française avec les législations anti-discriminatoires européennes), de la connaissance des
phénomènes racistes et discriminatoires (financements de nombreux projets de recherche, de formations, de communications, installation de la Cité nationale de l’immigration) et des actions de
promotion de l’égalité des chances (mise en place de mesures de « discrimination positive » dans des grandes écoles, la police…). Ainsi, cette institutionnalisation a notamment permis de dépasser
l’idée que les personnes immigrées, d’origine étrangère ou perçues comme telles qui vivent des problèmes d’insertion sociale et professionnelle sont les premières responsables de leurs
difficultés en raison d’un « défaut d’intégration » mais qu’elles doivent avant tout surmonter des processus discriminatoires protéiformes produits par la société elle-même.
Cependant, même si l’on peut se féliciter d’une prise de conscience collective vis-à-vis de processus de discrimination
mortifères pour la cohésion sociale ainsi que d’avancées pour les analyser et les limiter, celles-ci ne doivent pas pour autant cacher d’autres réalités plus ambivalentes. Effectivement,
aujourd’hui, parallèlement à l’institutionnalisation de lutte contre les discriminations racistes, nous assistons aussi :
- au développement de logiques antiracistes confuses ;
- à l’émergence de pratiques de « discrimination positive » mises en œuvre selon des critères raciaux ;
- à l’apparition sur la scène politico-médiatique d’une « bourgeoisie ethnique » néo-libérale.
En fait, tous ces phénomènes, ne sont-ils pas des éléments qui coïncident avec le développement d’une gestion ethnique de
rapports sociaux inégalitaires ? Pour apporter des éléments de réponse à cette interrogation, ce texte n’a dès lors pas pour objet de décrire les progrès indéniables associés aux nouvelles
orientations, à l’institutionnalisation et à la rationalisation du combat anti-discriminatoire en France mais, au contraire, de souligner les contradictions de ces mutations, notamment en matière
de racisation des rapports sociaux et de pacification sociale.
Des logiques antiracistes confuses
Actuellement, le combat contre le racisme est l’enjeu de luttes politiciennes et clientélistes :
- des dirigeants de mouvements humanistes et anti-racistes historiques prennent fait et cause dans le conflit israélo-palestinien et/ou
dans les tensions opposant les gouvernements autoritaires du Moyen-Orient et du Maghreb aux Etats occidentaux. Ils proclament que le seul combat juste est la lutte contre « l’islamophobie » au
nom de la défense des populations Arabo-musulmanes considérées comme les plus opprimées.
Ainsi, ces acteurs intentent des procès en « islamophobie » à tous ceux qui, loin d’être des racistes d’extrême-droite
anti-musulmans, au nom de la liberté d’expression, de la laïcité et de l’émancipation des individus, tirent la sonnette d’alarme devant l’avancée importante des fondamentalistes islamistes qui
assimilent volontairement l’athéisme ou le blasphème à une forme de racisme ;
- parallèlement à cette dynamique, d’autres mouvements anti-racistes traditionnellement plus focalisés sur la lutte contre
l’antisémitisme mais également des mouvements pro-israéliens d’extrême droite affirment la nécessité absolue de juguler la « judéophobie » au nom de la défense des descendants des victimes de la
Shoah niant dès lors, involontairement ou pas, l’existence d’autres types de racisme comme l’islamophobie et l’arabophobie ainsi que les crimes de guerre commis à l’encontre du peuple palestinien
;
- enfin, des mouvements politico-religieux proches des idéologies rigoristes des « wahhabites » ou des frères musulmans, des militants
afro-centristes et tiers-mondistes extrémistes instrumentalisent la lutte contre le racisme au profit de leur vision du monde caricaturale, séparée entre les fidèles à une « communauté »
magnifiée et ses ennemis, c’est-à-dire entre les purs et les impurs.
Dans tous les cas, ces militants participent à la hiérarchisation des victimes et du combat antiraciste.
Ils empêchent de comprendre la complexité de processus de déshumanisation qui sont au fondement même du racisme classique
biologique ou néo-culturel.
L’ambivalence de la discrimination positive
Parallèlement au délitement des mouvements anti-racistes, les débats actuels sur la « discrimination positive » souffrent
d’une grande confusion. En fait, le terme « discrimination positive » est encore très contesté en France. En articulant « positive » (épithète) à « discrimination » (substantif), terme ayant une
connotation négative, la formule « discrimination positive » est un oxymore qui, dès le départ, semble disqualifier les politiques qu’elle désigne. En ce sens, les promoteurs de ces politiques
lui substituent généralement d’autres appellations comme « actions positives » ou « mobilisations positives ». En outre, traduction française de l’expression américaine « affirmative action » associée à des actions spécifiques basées sur des critères ethniques ou « raciaux » dans l’accès à l’emploi et à
l’école notamment, la médiatisation récente de la discrimination positive paraît remettre en question les valeurs et les principes universalistes historiques de la République française. En
France, la discrimination positive n’est pourtant pas une idée si nouvelle.
La discrimination positive socio-économique et territoriale
Ce « principe » est au fondement d’un certain nombre de dispositifs de traitement social préférentiel en direction de
populations en difficulté mis en œuvre par l'État providence. Les aides sociales (aide aux parents isolés, revenu minimum d’insertion, allocation spécifique de solidarité, allocation adulte
handicapé…) à destination des personnes défavorisées, deuxième pilier de l’« État social
national », fonctionnent dans une logique de discrimination positive au même titre que les mesures particulières mises en place pour les publics en difficulté d’insertion socioprofessionnelle
(handicapés, personnes non-qualifiées, jeunes, seniors).
La politique de la ville est également très directement associée au principe de discrimination positive. Par exemple, les
ZUS (« zones urbaines sensibles ») sont aussi généralement des « zones franches » bénéficiant d’exonérations sociales et fiscales en échange de quoi (sans entrer dans le détail) les entreprises
qui s’installent dans ces territoires doivent embaucher au moins un tiers de leurs salariés parmi les habitants des quartiers défavorisés. Mais l’action de discrimination positive la plus
anciennement connue dans le cadre de la politique de la ville est le classement en ZEP (« zone d’éducation prioritaire ») des établissements scolaires concentrant le plus de handicaps sociaux,
notamment dans les banlieues périphériques populaires. Les ZEP ont été créées en 1981 pour lutter contre l’échec scolaire dans les « quartiers pauvres ». Dans la pratique, les écoles, les
collèges et les lycées bénéficient de moyens pédagogiques supplémentaires et d’un nombre réduit d’élèves par classe pour aider les enfants des milieux populaires à surmonter leurs difficultés (en
2006, environ 700 ZEP et 900 réseaux d’éducation prioritaire facilitaient le partenariat avec les collectivités locales, le tissu associatif et les services sociaux). Or, malgré de nombreuses
critiques sur l’efficacité réelle et les effets pervers des dispositifs ZEP, la mise en œuvre des ZEP ne choque pas véritablement la majorité des promoteurs républicains (de gauche et de droite).
Ces dispositifs de discrimination positive ont même été rénovés et développés au niveau de l’enseignement supérieur (ESSEC, Sciences politiques).
Dans l’ensemble de ces cas, la discrimination positive repose sur un traitement différencié et préférentiel basé sur des
critères socio-économiques. En tenant compte des désavantages socioéconomiques et territoriaux des individus, cette forme de discrimination positive vise à établir l’égalité réelle de l’ensemble
des citoyens grâce à l’équité (reconnaissance de la nécessité d’appliquer des mesures pour assurer la justice). Il s’agit d’instaurer des « inégalités justes » toujours conformes avec les valeurs
républicaines (liberté, égalité, fraternité). Dans « Théorie de la
justice », le philosophe
américain John Rawls (1987) indique en effet que la construction d’une société démocratique « juste » peut motiver l’adoption de dispositifs inégalitaires. En fait, l’inégalité est juste tant
qu’elle est profitable à l’ensemble de la société. Si certaines inégalités de traitement permettent de rétablir de l’égalité en favorisant les plus démunis, ces inégalités peuvent dès lors être
qualifiées de « démocratiques » ou « positives ». Le principe de discrimination positive est donc volontariste. Ce principe stipule en effet que l’égalité ne peut pas être obtenue spontanément
grâce à l’égalité de droit. L’égalité est donc un objectif, une valeur alors que l’équité est un moyen d’accéder à l’égalité réelle. Le traitement différentiel à partir de catégories sociales,
autrement dit, donner plus à ceux qui ont le moins, permet ainsi de compenser les handicaps sociaux et de rétablir l’« égalité des chances » en donnant la possibilité à chacun de concourir au
système de sélection méritocratique en oeuvre dans les sociétés démocratiques. Les actions de discrimination positive de type socio-économique n’entrent donc pas en contradiction avec la
conception politique universaliste basée sur la reconnaissance d’individus citoyens égaux en droit. En revanche, ce qui semble poser beaucoup plus de difficultés à la République française, c’est
l’autre conception de la « discrimination positive » puisant son inspiration dans les actions d’« affirmative action » développées outre-Atlantique.
L’« affirmative action » et les
politiques de quotas ethniques
Aux Etats-Unis notamment, l’«
affirmative action » désigne des actions instaurant un traitement différencié et préférentiel pour combattre les effets de l’exclusion raciste ou sexiste. L’affirmative action est en
fait née suite à la mobilisation dans les années 1960 (Civil Right Act,
1964) des mouvements pour les droits civiques contestant l’échec du « melting pot » pour les
populations noire, amérindienne puis asiatique et hispanique. Ainsi, dès 1968, la loi fédérale
américaine incite les entreprises à lutter contre les pratiques discriminatoires en raison de la couleur, de la religion, du genre ou de l’origine nationale pour rétablir l’égalité réelle. Dans
la pratique, il s’agit de tenter de reproduire la composition ethnico-raciale américaine au sein des entreprises par le moyen de quotas lors des recrutements. Ici, on peut donc considérer qu’il y
a discrimination positive lorsqu’un candidat à un poste ayant des compétences égales ou supérieures à un autre candidat est mis hors jeu au profit de cet autre car celui-ci possède des critères
ethnico-raciaux considérés comme favorables à son recrutement.
Les bénéficiaires de mesures de discrimination positive sont ainsi choisis, non plus sur des critères socio-économiques
et territoriaux mais sur des critères sexuels, phénotypiques et ethnoraciaux parce que l’on considère que les « minorités visibles » ont des handicaps plus importants que la majorité des autres
pour accéder à une réelle mobilité sociale et à une « intégration réussie ». En France, pour les partisans de cette forme de discrimination positive, il s’agit donc d’accorder des « avantages
compensatoires » spécifiques aux citoyens originaires des anciennes colonies ou des DOM-TOM (et leurs descendants). Or, cette conception « ethnique » de la discrimination positive heurte
profondément les fondements universalistes du « modèle » républicain. La République française laïque, notamment suite à son histoire mouvementée en matière de guerres de religions, répugne à
faire apparaître les spécificités ethniques et religieuses des personnes vivant sur le sol national. D’ailleurs, la différenciation ethnique ou religieuse va à l’encontre du premier article de la
Constitution de 1958 stipulant que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction
d’origine, de race ou de religion. Dans cette optique, les défenseurs du « modèle » d’intégration républicain critiquent la discrimination positive de type ethnico-racial.
Ils soulignent que, paradoxalement, d’une part, les dispositifs de discrimination positive entraînent une stigmatisation
accrue des populations visées et, d’autre part, que ces dispositifs affirment la reconnaissance d’« identités communautaires » réelles ou fictives aboutissant ainsi à favoriser le développement
du « communautarisme » entendu comme un mode d’autoorganisation d’un groupe social et culturel dans une perspective ethnocentrique. Pour étayer leurs critiques, les adversaires de ce type de
discrimination positive donnent dès lors l’exemple de la « dérive ethnique » constatée dans des pays anglo-saxons comme les Etats-Unis ou la Grande- Bretagne qui, actuellement, soulignent
eux-mêmes les effets contre-productifs de l’affirmative action : au lieu de renforcer la cohésion sociale et politique, les
dispositifs d’affirmative action, certes, ont fait émerger une « middle
class » noire, une « black bourgeoisie » mais ont aussi renforcé des logiques de séparatisme racial et développé
des revendications racialisantes.
Julien Damon note que suite à l’analyse des effets des
politiques d’« affirmative action » aux Etats-Unis, le sociologue noir
américain William Julius Wilson affirme dans un livre - devenu célèbre
- qu’il faut « déracialiser » la discrimination positive car elle profiterait essentiellement à la couche supérieure du groupe défavorisé ciblé.
Rappelant que la « race » est une construction sociale et non un ensemble de déterminations biologiques, Wilson plaide pour que l’on s’inquiète davantage des inégalités sociales que des
inégalités raciales. Or, pendant trop longtemps aux Etats-Unis, les discours conservateurs ont fait porter l’attention sur la question raciale. En fait, en période de récession, cette
focalisation sur les différences raciales permet de masquer le fait que les différents groupes souffrent de maux communs (difficultés ‘affiliation à une assurance maladie, augmentation des
inégalités de revenus, stagnation des salaires réels…). Pourtant, « les mutations économiques nationales et internationales ont un impact sur toutes les catégories de familles et de communautés.
Les difficultés ne concernent pas seulement les Noirs. Avec eux d’importantes fractions des populations blanche, indienne, hispanique et asiatique subissent des temps de travail et des salaires
flexibles, des ruptures familiales, un développement de l’anxiété professionnelle, des problèmes de logement. »
Par conséquent, Wilson affirme que tous les progressistes devraient revendiquer et construire des politiques qui unissent
plutôt qu’elles ne divisent les « groupes raciaux ». Plébiscitant le modèle social-démocrate à l’européenne, il prône dès lors l’instauration d’un Etat providence universel dont le fonctionnement
reposerait sur des critères sociaux plutôt que raciaux.
Dans la réalité, la consécration juridique de l’existence de « groupes ethniques » singuliers peut donc aboutir à la
fragmentation, voire à la dislocation de la « communauté nationale ». En effet, même si au préalable des individus ont une faible « conscience ethnique », les dispositifs de discrimination
positive institués par la loi peuvent aboutir à ce que les personnes trouvent stratégiquement intéressant de revendiquer une appartenance à une communauté particulière afin d’accéder à des «
privilèges compensatoires ». Dès lors, les individus ne s’expriment plus comme membres d’un espace politique national mais, à partir de la recomposition d’une identité particulière
ethnico-religieuse, comme des représentants de leur « groupe d’origine » ou d’appartenance.
En continuum des idées développées par William Julius Wilson, appelant à « ressouder une nation fissurée par les
traitements préférentiels fondés sur la race », contrairement à ce qui a été matraqué par les médias français durant la dernière élection présidentielle, pour gagner les élections, Barak Obama
n’a pas fait sa campagne en tant qu’afroaméricain mais en tant qu’américain représentant les intérêts de la majorité de la population. Il a fait une campagne politique plutôt
qu’ethnique.
Pour une société « post-raciale »
« En campagne en Pennsylvanie, le sénateur noir de l’Illinois qui se présente comme « fils d’un homme noir du Kenya et
d’une femme blanche du Kansas, a prononcé un discours important à Philadelphie, le 18 mars 2008, quelques jours avant le quarantième anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King. Obama a
pris acte d’une situation de « blocage racial », avec la « colère » des Noirs, toujours confrontés à de pénibles inégalités, et le « ressentiment » des Blancs, victimes à rebours de la
discrimination positive. Pour sortir de l’impasse raciale » des Etats-Unis, il a ensuite dessiné les contours de ce que l’on peut baptiser un nouveau pacte social : insister sur les identités
distinctes représentant un grand danger, il souhaite rassembler l’ensemble des Américains autour de la question sociale car tous souffrent de maux similaires. »
Deux logiques de discrimination positive
La discrimination positive paraît donc renvoyer à deux logiques opposées : l’une est basée sur des critères
socio-économiques et territoriaux ; l’autre est définie à partir d’items ethnico-culturels et « raciaux ». En France, les tensions entre les partisans et les opposants d’une forme de «
discrimination positive » de type ethnique sont ainsi cristallisés dans le débat extrêmement vif sur la légalisation des « statistiques de la diversité ».
Ce débat s’est révélé au grand jour en septembre 2007 lors de l’examen du projet de loi sur l’immigration ou un article
devait permettre de faciliter le recueil de données sur les origines raciales des personnes vivant en France.
Finalement, cet article (art. 63) a ensuite été invalidé en novembre 2007 par le Conseil constitutionnel considérant que
cet article (visant à autoriser et à encadrer des études statistiques sur les
discriminations ethniques, dites statistiques de la diversité) n’avait rien à faire dans une loi sur l’immigration et que les études portant sur les discriminations, au regard de l’article
1er de la Constitution, sont possibles à condition qu’elles se fondent sur des données objectives (lieu de naissance, nationalité ce qui n’est pas le cas de
l’origine ethnique ni de la race). Néanmoins, l’actuel « commissaire à la diversité » Yazid Sabeg, récemment nommé par le Président de la République, a relancé le débat puisqu’il souhaite
soumettre au parlement un projet de loi « visant à rendre licite la mesure de la diversité ».
En fait, aux deux extrémités des discours tenus, certains voient dans la possibilité d’organiser le comptage ethnique une
brèche conduisant inévitablement à une logique de séparation des « communautés » et au développement d’une division raciste de la société. D’autres considèrent au contraire que le comptage
ethnique est salutaire pour mettre en évidence des discriminations ethno-raciales et ainsi mieux les combattre. Mais au-delà des polémiques sur les objectifs réels des actions de « discrimination
positive », il est certain que ce débat révèle un changement profond de société : nous sommes entrés dans l’ère des
identités.
Ces dernières années, les vives polémiques intellectuelles et politiques qui ont opposé dans les années 1990 les tenants
d’un « modèle » intégrationniste républicain aux partisans d’un « modèle » multiculturaliste plus ou moins radical (dont les partisans accusaient les premiers de s’attacher à une forme
d’universalisme abstrait) paraissent aujourd’hui dépassées. Bien sûr, il existe des résistances politico-institutionnelles fortes vis-à-vis de demandes particulières perçues comme pouvant mettre
en péril le « pacte républicain » (l’instauration de quotas ethniques dans les entreprises, les universités, les instances de pouvoir ; la mise en place d’un comptage ethnicoracial dans la
statistique publique ; la tolérance des revendications ethnico-religieuses ostensibles comme le port du voile à l’école…). Mais au nom d’une lutte indispensable contre les discriminations
ethniques et pour l’établissement de l’égalité des chances, sous l’influence « du dehors », celle des législations anti-discriminatoires européennes notamment, et « du dedans », autrement dit,
des promoteurs ethniques, des pouvoirs publics spécialisés et des dirigeants politiques convaincus et/ou pragmatiques (libéraux sur le plan économique), le principe de discrimination positive de
type ethnico-racial semble inéluctablement plébiscité. Ce plébiscite, notamment opéré par les nouvelles générations politiques des partis de gouvernement de droite et de gauche souligne un fait social majeur : dans un contexte de mondialisation néo-libérale se caractérisant notamment par le délitement des protections collectives, le développement de la
responsabilisation individuelle face aux accidents de la vie, nous vivons l’ethnicisation, voire la racisation et la dépolitisation des rapports sociaux instrumentalisés par des acteurs
politiques et économiques.
Lorsque nous parlons d’ethnicisation et de racisation des rapports sociaux, nous entendons par là que les relations
sociales ne s’établissent pas d’abord en fonction d’une appartenance à une « communauté politique » et citoyenne (nation) mais prioritairement, d’une part, en référence à des « identités
ethniques » spécifiques définies en termes socioculturels (culture, religion, langue, territoire, histoire commune, mode de vie) et d’autre part, à des « identités raciales » basées sur des
critères biologiques et phénotypiques. Ainsi, même si à l’instar des sociologues du racisme, nous considérons comme scientifiquement fausse l’existence de « races » humaines, d’un côté, lorsque
nous étudions les processus de « racisation », nous nous situons en continuum de l’acceptation contemporaine anglo-saxonne du terme de « race » renvoyant non pas à une conception biologique mais
sociale. En aucun cas, il s’agit de reconnaître des différences biologiques et psychologiques caractéristiques pour définir des « races humaines » scientifiquement inexistantes mais avant tout «
la perception des différences physiques, en ce qu’elles ont une incidence sur les statuts des groupes et des individus et les relations sociales ».
Dans la pratique, les critères du monde de l’entreprise, autrement dit, le « risque » et le « profit », sont intégrés
dans des appels à la lutte contre les « discriminations raciales ».
La « diversité culturelle » des entreprises est associée à des critères de compétitivité et communiquée par des
dirigeants d’entreprise, des clubs de réflexion ou d’ « action positive », des ministres d’Etat d’origine étrangère proches des milieux économiques et politiques libéraux (Azouz Begag, Yazid
Sabeg…).
La diversité est un avantage pour les entreprises susceptibles d’améliorer leur performance et leur compétitivité. Dans
ce cadre, l’obtention d’un « label de la diversité », notamment facilitée par la signature d’une charte, est ainsi purement et simplement confondue avec un « label de qualité ». La lutte contre
les discriminations raciales incluse dans la dynamique managériale actuelle dite de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) est donc désormais devenue un argument commercial qui permet
aux sociétés de dépasser leurs difficultés de recrutement, de limiter les risques de turbulences sociales ou de condamnations pénales et de profiter des retombées communicationnelles et
financières du « management culturel » (managing diversity policies). Dans cette dynamique, les entreprises d’ « intérim » sont
aux premières loges. En effet, à l’instar de branches professionnelles aujourd’hui dépréciées (BEP, restauration…), les entreprises de travail intérimaire ont de nombreuses personnes immigrées ou
d’origine étrangère à proposer aux employeurs et voient donc un grand intérêt économique à participer à la lutte contre les discriminations raciales. D’ailleurs, comme le soulignent eux-mêmes les
acteurs économiques, la « gestion de la diversité » des entreprises n’est pas une concession faite aux logiques sociales ; elle est directement liée à des critères de compétitivité.
Dans cette logique, les valeurs de solidarité collective sont remplacées par des valeurs de réussite individuelle
(travail, pugnacité, courage, risque, audace, entreprenariat…), communautaire et religieuse (respect des traditions culturelles et confessionnelles, valorisation de la réussite financière dans le
pays d’origine à travers des actions charitables et humanitaires…) mesurées par des signes extérieurs de richesse et de pouvoir. Dans cette entreprise d’instrumentalisation stratégique de la
lutte contre les discriminations, des acteurs des classes dominantes et dirigeantes s’associent avec des représentants auto-proclamés des « minorités ethniques ».
Le développement d’une « bourgeoisie ethnique » anti-sociale
Les théoriciens d’inspiration « marxienne » apportent un éclairage fondamental pour comprendre les pratiques d’alliances
entre des acteurs dirigeants et des « leaders ethniques ». Dans les années 1970, ces analystes avaient souligné que les critères de différenciation raciale et ethno-culturelle ne sont pas
seulement utilisés par les classes dominantes mais aussi par une frange des groupes ethnifiés, c’est-à-dire par « une petite bourgeoisie ethnique qui aspire à devenir bourgeoisie
».
Les détenteurs d’une autorité traditionnelle, charismatique ou rationnelle, notamment économique et politique, qu’ils
soient issus des classes dominantes ou des groupes minoritaires, ont intérêt à maintenir des critères de différenciation ethniques et raciaux pour maintenir ou développer leur pouvoir. Dans le
système capitaliste, le maintien de caractères ethno-culturels a donc une explication principale : la division des catégories sociales exploitées pour préserver l’ordre établi garantissant les
profits financiers ainsi que la reproduction du pouvoir détenu par une « élite » exploitant et aliénant la majorité. Ainsi, « les critères de justification du statut des minorités » (la culture,
les coutumes, la couleur de peau…) sont utilisés idéologiquement car ils sont des prétextes pour maintenir un système d’exploitation et d’aliénation. On comprend mieux alors l’ambivalence de
certaines élites issues de l’immigration et des anciennes colonies : « La bourgeoisie minoritaire en tire aussi des avantages : en effet, ce n’est que si elle transforme la majorité du groupe
ethnique dont elle fait partie en base politique pour elle-même que cette bourgeoisie peut être incluse dans la bourgeoisie autochtone »
L’émergence d’une « black bourgeoisie »
En France, l’émergence d’une « bourgeoisie » affirmant représenter les intérêts de « minorités visibles » victimes de
discriminations est notamment incarnée par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) apparu sur le devant de la scène politico-médiatique en janvier 2007 à l’occasion de la publication dans la presse des résultats d’un sondage
TNS-Sofres sur les Noirs de France. Le CRAN se
donne en effet pour première mission de défendre les intérêts des Noirs. Cette association est effectivement une réponse électoraliste de type racial pour combattre les discriminations. Il s’agit
d’une réponse stratégique au problème de la représentation politique des Noirs. Dans son livre, le président du CRAN développe dès lors une vision raciale et caricaturale des rapports entre les Noirs et les Blancs.
Pour analyser les retards pris par le gouvernement français pour traiter efficacement l’épidémie de Chikungunya apparue
en février 2005 à l’Ile de la Réunion, dès lors, une seule explication est plébiscitée : la « France blanche » se moque du sort de la « France noire » : « Quand les médias français ont découvert,
avec horreur, le 18 février 2006, qu’un seul canard sauvage avait été contaminé par le chikungunya, dans l’Ain, cela a entraîné le déblocage immédiat de près de 5 millions d’euros d’aide, en
faveur des éleveurs. Soudain, la maladie était devenue dangereuse, parce qu’elle risquait de toucher des Blancs, et de ruiner les agriculteurs. Un mois auparavant, un petit garçon était mort de
la maladie. Un petit garçon, pas un canard. Mais ce petit garçon était noir…
»
Pour susciter un sentiment de révolte et d’indignation auprès des personnes noires, le CRAN fait des homologies abusives
(tous les Blancs sont des négriers potentiels)
en participant notamment à la construction de catégories raciales qu’il compare, voire oppose à d’autres catégories construites socialement (sexe, genre, classe sociale). Cependant, à l’instar
des racialistes du XIXe siècle qui ont peu à peu fait émerger l’idéologie raciste, cette logique sous-tend la reconnaissance et la légitimation de l’existence
des races. Mais pour le CRAN, cette grille de lecture raciste des rapports sociaux est nécessaire pour crédibiliser l’existence d’une association cherchant d’abord à favoriser l’auto-organisation
des Noirs. Pourtant, ne dirait-on pas que c’est du « pur racisme » si un mouvement associatif ou politique revendiquait aujourd’hui que les « Blancs » doivent penser par eux-mêmes sans se laisser
coloniser et influencer par les Noirs. En fait, en voulant lutter contre les discriminations ethnico-raciales intolérables vécues par les personnes considérées comme noires, paradoxalement, le
CRAN participe à la co-production du racisme différentialiste.
A l’instar des « petits-blancs » racistes d’extrême droite qui considèrent que dans l’ère de la mondialisation,
l’immigration de peuplement venue des pays du sud met en péril la « civilisation judéo-chrétienne » ainsi que la « race blanche » et qu’il s’agit donc d’entrer en « résistance » en construisant
des frontières ethnico-culturelles et raciales étanches pour ne pas disparaître, le CRAN, même si celui-ci se défend d’être raciste, légitime également l’existence d’une association sur des bases
raciales pour entrer en « résistance » contre les discriminations dont sont l’objet les Noirs.
Mais dans les deux cas, qu’elles soient objectives (les discriminations ethnico-raciales sont bien des processus
anti-sociaux mortifères qui empoisonnent nos sociétés modernes) ou non (s’appuyant sur le mythe de la pureté raciale et culturelle, l’extrême droite a coutume de développer son emprise en
instrumentalisant la peur du chaos et la fin des sociétés ordonnées et traditionnelles), les représentations négatives de l’autre, qu’il soit perçu comme un agresseur potentiel ou comme un
oppresseur, conduisent à favoriser des logiques hétérophobes et mixophobes. Néanmoins, le CRAN considère que les élites noires doivent bénéficier de mesures de « discrimination positive »
(Black Economic Empowerment) afin d’occuper, grâce à leur « capital mélanique », des positions sociales valorisées articulant
un fort capital social et économique.
Ainsi, tout en reconnaissant que les processus ségrégatifs s’additionnent, le CRAN dépolitise le débat sur les inégalités
et les injustices en affirmant que les processus de disqualification raciale l’emportent sur ceux de la disqualification sociale. Or, comme le note Walter Benn Michaels, « une France où un plus
grand nombre de Noirs seraient riches ne serait pas économiquement plus égalitaire, ce serait juste une France où le fossé entre les Noirs pauvres et les Noirs riches serait plus large. »
Le CRAN rechigne donc à penser des formes de mobilisation collective sur des bases sociales mais souhaite, sous leur
influence, que les Noirs s’organisent sur une base raciale. Pour le CRAN, il s’agit en effet de faire du « lobbying racial » auprès des décideurs du monde médiatique, judiciaire et politique en
s’appuyant notamment sur la peur que ces dirigeants semblent aujourd’hui avoir vis-à-vis d’un soulèvement de populations noires paraissant dorénavant possible. Dans son répertoire d’action
stratégique et rationnel, les révoltes émeutières proto-politiques de la jeunesse populaire sont ainsi instrumentalisées par le CRAN. Effectivement, à contrario de la plupart des analyses
sociologiques sur les émeutes urbaines françaises de 2005, le CRAN affirme que ces violences sociales furent d’abord des « émeutes raciales ».
Ainsi, au même titre que des leaders ethnico-religieux musulmans promoteurs d’un ordre moral et religieux sont
aujourd’hui reconnus et promus par des responsables et des élus républicains pour neutraliser des jeunes maghrébins considérés comme des sources de danger pour la paix sociale (arabo-musulman =
terroriste islamiste), en échange de leur concours à la canalisation de populations noires rendues potentiellement violentes par les discriminations qu’ils vivent quotidiennement dans l’emploi,
le logement, l’éducation, les loisirs, etc., le CRAN veut devenir un interlocuteur privilégié des autorités publiques chargées de faire respecter la paix sociale (le CRAN est reconnu depuis
octobre 2007, organisme d’intérêt général). En fait, le CRAN propose un « deal » à l’establishment des « vieillards blancs »,
cette « communauté » minoritaire au pouvoir : que celle-ci donne des places sociales valorisées et du pouvoir politique à quelques « figures noires » dites modérées afin qu’elles établissent une
« bourgeoisie ethnico-raciale »
capable, notamment, de court-circuiter la formation de groupes radicaux et violents. Pour faire exister collectivement
les Noirs et instaurer ce « lobby noir », le CRAN est donc favorable au développement des statistiques ethniques appelées pudiquement « statistiques de la diversité » devant conduire à
l’instauration de quotas ethnico-raciaux dans l’organisation de la société.
En définitive, au-delà du fait que le CRAN incarne surtout une « black bourgeoisie » en constitution, le principal
reproche que l’on peut faire à cette association n’est pas de participer au développement du « communautarisme » mais bien de co-produire la racisation de la société (au moment, où nous assistons
au retour du « racisme génétique » réhabilité par le Nobel de médecine, James Watson, co-découvreur de la structure de l’ADN (« La tentation de la race » in Le Monde du mercredi 31 octobre 2007). Comme le note Walter Benn Michaels : « Envisager la race comme une représentation sociale revient à
prendre acte du fait que, quand bien même nous ne croyons plus à la race en tant que réalité biologique, nous continuons néanmoins à nous conduire comme si les gens appartenaient à des races. Et
de fait, dans la vie de tous les jours - qu’il s’agisse des Etats ou des particuliers -, notre vision du monde est organisée selon des catégories raciales. Considérer la race comme un fait social
équivaut à reconnaître que nous avions tort de croire qu’elle était un fait biologique puis à soutenir que nous devrions continuer à commettre cette erreur. Peut-être devrions-nous plutôt cesser
de la commettre. Apparemment, personne ne semble y tenir. »
Dans tous les cas, l’existence du CRAN montre que la mobilisation collective actuelle contre les discriminations peut
servir les intérêts particuliers d’une « bourgeoisie ethnique » en ascension favorisant l’épuisement plutôt que la consolidation d’un « modèle républicain » égalitariste ayant fait son
aggiornamento en laissant plus de place à la reconnaissance de la différence culturelle, de l’autre, celle-ci peut participer
au développement d’une gestion ethnique des rapports sociaux au sein de laquelle l’ethnicité est avant tout mobilisée pour servir l’ordre établi.
L’engouement pour les questions ethnoculturelles ne camoufle-t-il pas l’indifférence aux questions de classe
?
Pour apporter des éléments de réponse à cette question, la traduction en français du petit livre de l’universitaire
américain Walter Benn Michaels (The Trouble with Diversity. How We Learned to Love and Ignore Inequality) est salutaire. A
partir d’une étude socio-historique des politiques américaines en matière de “diversité culturelle” ces dernières décennies, Walter Benn Michaels fait en effet la démonstration que la célébration
des identités culturelles vient finalement émousser les capacités d’action, notamment de la gauche, en matière de justice sociale et de lutte contre les inégalités sociales. En comparant les
Etats-Unis et la France, Walter Benn Michaels souligne ainsi que depuis le tournant libéral de la « gauche de gouvernement ayant fait allégeance aux marchés il y a au moins un quart de siècle,
dans ce dernier pays, « la lutte contre les discriminations (combattre les préjugés, célébrer les différences…) a remplacé la « rupture avec le capitalisme » en tête de l’agenda politique.
» Dans la pratique, l’engagement politique pour la diversité et la « discrimination
positive » reposerait donc sur une conception néolibérale dans le sens où les questions sociales liées à l’exploitation et à l’aliénation passeraient au second plan par rapport aux questions
culturelles qui elles, sont compatibles avec le libéralisme économique. En effet, selon Walter Benn Michaels, « la diversité n’est pas un moyen d’instaurer l’égalité ; c’est une méthode de
gestion de l’inégalité. »
En concentrant les actions de lutte contre les discriminations ethniques sur la transformation des représentations
négatives de la « différence culturelle », dès lors, certes on enjoint les individus de renoncer à leur racisme, à leur sexisme, à leur homophobie, voire à leur classime mais on ne questionne pas
pour autant les effets néfastes d’un système socioéconomique producteur d’inégalités et de réactions anti-sociales. Cette perspective revient alors « à analyser l’inégalité comme une conséquence
de nos préjugés plutôt que de notre système social. » Dans ce cadre, le plébiscite
actuel pour les revendications identitaires (ethnique, nationale, culturelle, etc.) plutôt que pour des convictions politiques affirmées, favorise le maintien de l’ordre établi dans le sens où il
participe à diviser les classes populaires plutôt qu’il contribue à les unifier contre les logiques d’oppression, d’aliénation et d’exploitation.
Conclusion
Contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans les médias ou par les acteurs chargés de l’institutionnalisation de la
lutte contre les discriminations, celle-ci est donc loin d’être consensuelle. Le combat contre les inégalités racistes est au centre d’enjeux politiques majeurs comme le montre l’expression de
nouveaux rapports de force manifestés notamment par des organisations récentes constituées sur des critères ethniques (le CRAN, les Indigènes de la République…). Par conséquent, la façon de
traiter la lutte contre les discriminations racistes en dit long sur le type de société que l’on aspire construire. Or, nous sommes aujourd’hui obligés de constater que les promoteurs les plus
fervents de la discrimination positive constituée à partir de critères ethniques, d’une part, sont les acteurs politiques qui activent la privatisation de la protection sociale au nom de
convictions néo-libérales. Comme le remarque Gérard Noiriel, « Le dirigeant qui a affirmé avec le plus de force que la crise des banlieues illustrait l’échec du « modèle républicain d’intégration
», c’est Nicolas Sarkozy, président de l’UMP et ministre de l’intérieur. »
D’autre part, sont les représentants d’une « bourgeoisie ethnique » en développement largement inspirés par l’expérience
étatsunienne qui, en échange de places de pouvoir réel ou symbolique, s’allient avec les dirigeants néo-libéraux de la société majoritaire pour ethniciser, voire raciser la question sociale et
ainsi participer à la dépolitisation et à la manipulation victimaire des migrants et leurs descendants appartenant aux classes populaires. Le problème central n’est alors pas de savoir si la
question raciale est aussi une question sociale mais si la question raciale ne remplace pas la question sociale. En effet, à l’échelle mondiale, les promoteurs du système capitaliste paraissent
moins craindre une « guerre des races » que la réorganisation de la « lutte des classes ».
La lutte incontournable contre les discriminations ethno-raciales contient donc des « effets pervers », notamment le
risque que tous les rapports de domination, d’inégalité et d’humiliation soient amalgamés à la production du racisme. Ainsi, il ne serait pas grave que le fossé entre les « riches » et les «
pauvres » continue de se creuser si la question de la différence et de la lutte contre les préjugés racistes est institutionnellement prise en compte. Sortir de l’instrumentalisation de la lutte
contre les discriminations utilisée comme un argument commercial et un élément d’ordonnancement de politiques sécuritaires pour neutraliser des fauteurs de désordre potentiels nécessite dès lors d’intégrer le combat contre les inégalités racistes et pour la reconnaissance des
droits culturels dans une perspective antisécuritaire et de combat pour plus de justice sociale. Ainsi, la lutte contre les discriminations ethno-raciales devrait plutôt s’inclure au sein d’un
vaste projet articulant le développement d’une pédagogie critique de l’antiracisme et la réorganisation de la solidarité collective et universelle construite pour faire face aux risques et aux
épreuves de la vie de l’ensemble des individus faisant société.