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Proche et Moyen-Orient

Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 22:20

Les dilemmes de l’opposition syrienne

Source : http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article6042, avec l'aimable autorisation de M. Bitar.


10 janvier

par Karim Emile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS

La révolution syrienne entre dans sa phase la plus périlleuse. Le régime est considérablement affaibli et isolé, l’économie syrienne est exsangue, mais les principaux piliers sur lesquels repose le pouvoir syrien tiennent encore, ce qui permet à Bachar El-Assad de jouer la montre. Du côté de l’opposition, la mobilisation populaire ne faiblit pas. Il n’y a pas eu ce phénomène de fatigue ou de lassitude des révolutionnaires, qui demeurent très mobilisés après dix mois de protestations, mais il n’en reste pas moins que l’opposition reste divisée, qu’elle est confrontée à plusieurs dilemmes et qu’elle est aujourd’hui arrivée à l’heure des choix.

 

syrie


Le régime syrien de Bachar El-Assad semble tenir bon. Peut-il résister encore longtemps face au mouvement révolutionnaire et retourner la situation en sa faveur ? Sur quels piliers s’appuie-t-il ? Où en est la situation économique et sociale de la Syrie ?

Le régime est encore très loin d’être sorti d’affaire et demeure profondément affaibli, mais il est vrai que plusieurs événements ont redonné un peu d’oxygène à Bachar El-Assad depuis quelques semaines. Parmi les « bonnes nouvelles » pour le président syrien, on pourrait citer une dizaine d’éléments très divers. Parmi ceux-ci, le résultat des élections égyptiennes et la percée inattendue des salafistes. C’est du pain béni pour la propagande gouvernementale, d’autant plus que dans la version officielle, le régime syrien est en lutte contre des « gangs salafistes armés ». Les médias officiels syriens en font des tonnes pour accréditer l’idée que l’obscurantisme est la seule alternative à l’autoritarisme, un argument qui continue de faire mouche auprès des minorités religieuses en proie à des angoisses existentielles. Deuxième bonne nouvelle pour Assad, la brouille franco-turque liée à la loi pénalisant le négationnisme du génocide arménien. La France et la Turquie étant, avec le Qatar, en première ligne sur le dossier syrien, toute dégradation dans leurs relations est bonne à prendre pour le régime. Troisième événement qui joue en faveur d’Assad, le retrait américain d’Irak sur fond de crise communautaire exacerbée entre sunnites et chiites irakiens. Là encore, le régime syrien tire profit du catastrophique bilan de l’invasion de l’Irak pour dire qu’après la débâcle américaine, c’est le spectre de la Fitna entre sunnites et chiites qui plane sur l’ensemble du Moyen-Orient. Quatrième élément favorable à Assad : les manifestations anti-Poutine en Russie, qui viennent accroître la hantise russe de la « contagion révolutionnaire » et vont donc inciter le gouvernement russe à maintenir son soutien à la Syrie et à refuser toute intervention onusienne. Cinquième élément : les mauvaises nouvelles qui viennent de Libye et qui montrent les effets néfastes de l’option militaire. Il apparaît clairement que les mouvements les plus radicaux ont profité de l’intervention occidentale, qu’ils sont en position de force pour faire passer leurs revendications et surtout qu’ils refusent de désarmer et de se soumettre à l’autorité centrale. Après l’euphorie qui a suivi la chute de Kadhafi, on s’aperçoit qu’il faudra de longues années avant que le gouvernement libyen ne dispose du monopole de la violence légitime, principal attribut de l’Etat selon Max Weber. Sixième élément : les nouvelles sanctions contre l’Iran, la polémique autour du détroit d’Ormuz et le retour des tocsins de la guerre avec Téhéran. Face à la pression internationale, l’Iran a encore plus besoin de son seul allié arabe qu’est le régime syrien, et ne lâchera donc pas Assad. Septième élément : Israël et la Turquie semblent à ce stade hostiles à une intervention militaire extérieure en Syrie. Huitième élément : la montée des tensions entre communautés syriennes : Mamoun Homsi un opposant considéré comme « libéral » il y a à peine un an, perd ses nerfs et dans un discours qui rappelle ceux de ‘Radio 1000 collines’, menace de transformer la Syrie en « tombeau des alaouites ». De son côté, l’inquiétant Sheikh Adnan Al Aroor, un religieux extrémiste soutenu par l’Arabie Saoudite, et de plus en plus populaire chez les sunnites radicaux syriens, appelle quant à lui à « trancher la langue » de tous ceux qui refusent une intervention militaire étrangère. Il y a également un porte-parole des Frères musulmans, basé à Londres, qui a déclaré récemment à un média kurde qu’il ne reconnaissait pas l’identité syrienne. Il va de soi que ce type de discours renforce le jeu du régime en donnant une déplorable image de l’opposition. Enfin, le nouvel attentat terroriste au cœur de Damas crée également un climat de peur dont le régime va profiter. Bien qu’il y ait des éléments de preuves circonstancielles assez sérieux qui pointent vers une responsabilité du régime, ce dernier espère que les attentats vont créer un réflexe légitimiste et que les neutres et les attentistes en viendront à percevoir le régime comme le garant d’une stabilité préférable à un chaos à l’irakienne. Ajoutez à cela le fait que les divisions au sein de la Ligue arabe réapparaissent au grand jour, et que la mission des observateurs se heurte à des tas d’obstacles…

Tous ces éléments permettent de conforter Assad et le régime syrien dans l’illusion que tout finira par rentrer dans l’ordre, que la « communauté internationale » ne peut rien contre lui, qu’il suffit de rester droit dans ses bottes et de laisser passer l’orage. On en est aujourd’hui revenu à la vieille stratégie syrienne qui consiste à jouer la montre. Bachar El-Assad semble appliquer à la lettre les enseignements du « manuel du dictateur » de son père : ne rien céder et attendre que les circonstances changent. Il joue la montre car il sait que 2012 est l’année des grandes échéances électorales aux Etats-Unis, en France et en Russie. Il sait qu’une année électorale américaine n’est guère propice à des aventures extérieures, surtout pas en Syrie. Il sait aussi que la campagne électorale française a déjà débuté et que Nicolas Sarkozy a d’autres chats à fouetter. Il sait que le mandat du Qatar à la tête de la Ligue arabe va bientôt expirer et que c’est l’Irak, aujourd’hui largement sous influence iranienne, donc plus favorable aux thèses du régime syrien, qui va lui succéder.

Assad estime qu’il dispose encore de certains appuis et que les principaux piliers du régime tiennent encore : l’appareil militaro-sécuritaire lui reste fidèle, une partie non négligeable de la population, et notamment les minorités religieuses, continuent de le soutenir, non pas par admiration pour son régime, mais parce qu’ils craignent l’avenir et se méfient des ingérences extérieures, et parce que le Conseil National Syrien n’a pas encore réussi à apaiser leurs craintes. Par ailleurs, dans l’appareil d’Etat (en dehors de l’armée) et même dans le corps diplomatique, il y eut peu de défections, ce qui est un signe que beaucoup pensent qu’il n’est pas encore caramélisé. Les deux principales grandes villes, Damas et Alep, malgré certains frémissements, n’ont pas encore basculé dans le camp de la révolution. Pour deux raisons : d’abord parce qu’elles sont très étroitement quadrillées par les milices pro-gouvernementales (les Shabbiha), et également parce qu’une partie importante des commerçants et de la grande bourgeoisie sunnite, qui a beaucoup prospéré depuis dix ans, veulent préserver leurs intérêts.

Mais il n’est pas du tout certain que la politique qui consiste à jouer la montre réussisse de nouveau. Ce serait oublier le déclic psychologique qui s’est produit et sur lequel on ne peut pas revenir : dans les esprits d’une très grande partie des Syriens, le régime est déjà tombé. Ce serait oublier aussi que toutes les institutions sur lesquelles repose l’autorité centrale sont en train de se déliter. Ce serait surtout oublier la situation économique qui rend la Syrie exsangue et restreint énormément la marge de manœuvre du régime.

Les réserves de change dont dispose le régime fondent comme neige au soleil (ce qui reste est estimé à moins de $ 11 ou 12 milliards), le déficit budgétaire risque d’atteindre presque 20 % du PIB, l’économie se contracte de près de 15%... Donc à moins que l’Iran ne lui fasse des chèques en blanc, il viendra un moment où le régime ne pourra plus financer l’appareil militaro-sécuritaire qui mène la répression. Les militaires qui désertent sont de plus en plus nombreux, même si seul un faible pourcentage d’entre eux rejoint « l’Armée syrienne libre. » De surcroît, la Syrie n’a jamais été aussi isolée sur le plan arabe et international. Les sanctions votées par la Ligue arabe sont difficiles à appliquer mais elles sont sans précédent. Même lorsque l’Egypte avait signé le traité de paix avec Israël, elle n’avait pas été aussi durement sanctionnée. Les sanctions turques et européennes seront également très douloureuses pour la Syrie. Entre 90 et 95 % du pétrole et des hydrocarbures syriens étaient exportés vers l’Europe. Les sanctions de l’UE vont donc coûter à la Syrie près de $ 450 millions par mois. Cela dit, il faudra un certain temps pour que les sanctions produisent leurs effets et il n’est pas certain qu’elles affectent le régime plus que la population. On se souvient que les sanctions votées contre l’Irak suite à son invasion du Koweït en 1990 avaient causé d’immenses souffrances à la population irakienne et causé la mort de centaines de milliers d’enfants mais qu’elles n’avaient que faiblement ébranlé le régime.

Par ailleurs, les derniers mois ont considérablement aggravé les problèmes sociaux qui sont en grande partie à l’origine de cette révolution. La population syrienne est de plus en paupérisée, aussi bien au niveau rural qu’au niveau urbain. Les gens des campagnes et les classes moyennes urbaines ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Lorsque les historiens se pencheront sur les causes profondes de la révolution syrienne, ils n’évoqueront pas uniquement les revendications politiques, mais aussi les déséquilibres flagrants dans l’aménagement du territoire, le marché de l’emploi, l’exode rural et la faillite du système éducatif syrien… Plus de la moitié des Syriens en 2009 quittaient l’école avant le diplôme du secondaire et l’accès à l’emploi était extrêmement précaire. Cette révolution a des causes très profondes, très légitimes. Il peut y avoir des immixtions étrangères mais cette révolution n’est pas le fruit d’un complot comme se plaisent à le dire les sbires du régime.

Qu’en est-t-il de l’opposition ? Pourquoi ne parvient-elle pas encore à s’unir ? Sur quoi portent les divisions ?

Du côté de l’opposition, la mobilisation populaire ne faiblit pas, il n’y a pas eu ce phénomène de fatigue ou de lassitude des révolutionnaires, qui demeurent très mobilisés après dix mois de protestations ; mais il n’en reste pas moins que l’opposition reste divisée, qu’elle est confrontée à plusieurs dilemmes et qu’elle est aujourd’hui arrivée à l’heure des choix.

J’avais souligné il y a quelques semaines que la complexité de la révolution syrienne vient du fait que l’on y retrouve, fortement et simultanément, les trois dimensions des soulèvements arabes : la dimension peuple contre régime, la dimension régimes contre d’autres régimes, et la dimension peuple contre peuple. La deuxième dimension était par exemple très peu présente en Tunisie, alors que la Syrie est aujourd’hui au cœur de la guerre des axes régionaux. C’est principalement cela qui rend difficile la tâche de l’opposition syrienne.

Il lui faut distinguer les vrais amis des faux amis, choisir les soutiens sur lesquels s’appuyer tout en évitant les risques d’instrumentalisation. Il lui faut surtout trancher quant aux modalités de poursuite de la lutte révolutionnaire. Faut-il maintenir le cap en misant sur un effondrement du régime ? Faut-il avoir recours aux armes ? Faut-il suivre le modèle libyen et chercher à établir un Benghazi syrien ? Faut-il internationaliser le conflit ? Faut-il faire jouer le chapitre 7 de la charte des Nations Unies ? Faut-il faire appel à une intervention militaire extérieure, et si oui, laquelle ?

Ces questions sont fondamentales et elles détermineront l’avenir de la Syrie pour les deux ou trois prochaines décennies. Il y avait pendant les six premiers mois de la révolution syrienne un très large consensus au sein de l’opposition syrienne quant à la nécessité de respecter les trois Non initialement fixés : Non au confessionnalisme, Non au recours aux armes, Non à l’intervention militaire étrangère. Aujourd’hui les lignes ont beaucoup bougé. Il y a quand même eu plus de 5.000 morts, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été raflées et croupissent en prison, l’usage de la torture est très répandu. Le Conseil National Syrien tergiverse car une grande partie de sa base est de plus en plus favorable à l’internationalisation, à une zone d’exclusion aérienne, et même à une intervention de l’OTAN.

C’est sur ce point de l’intervention militaire extérieure qu’ont achoppé les négociations entre le Conseil National Syrien et le Conseil National de Coordination pour le Changement démocratique. Un accord fut signé entre Burhan Ghalioun et Haytham Mannaa représentant respectivement ces deux organes. L’article premier refusait le principe d’une intervention militaire étrangère puis précisait qu’une intervention arabe ne serait pas considérée comme étrangère. La base de Burhan Ghalioun a eu du mal à accepter que l’on renonce à une intervention militaire, étant donné que l’intervention arabe est hautement improbable. Burhan Ghalioun est un universitaire laïc de gauche, ses instincts ne le prédisposent pas à accepter un appel à l’OTAN. Il y a quelques mois, Ghalioun était en première ligne de ceux qui s’opposaient à BHL et au scénario libyen. Mais le Conseil National Syrien est composé en large partie de libéraux et d’islamistes qui sont de plus en plus impatients. Radwan Ziadeh, un opposant basé aux Etats-Unis, qui a rencontré Hillary Clinton, souhaite garder ouvertes toutes les options. Ghalioun a déjà dû faire beaucoup de concessions qui ont surpris ceux qui le connaissaient. Il a accepté l’idée d’une zone-tampon et d’une No-Fly Zone, tout en restant hostile à une intervention terrestre. Il a été reconduit pour un mois à la tête du CNS, mais pour diriger cet organe à plus long terme, il devra avaler certaines couleuvres, autrement il devra démissionner ou sera remplacé. Quant à Haytham Manna’, c’est un médecin, intellectuel, militant des droits de l’homme et activiste de gauche qui refuse fermement une intervention de l’OTAN. Son propre frère, le militant Maan El Oudat, a été il y a quelques mois l’une des victimes du régime et fut tué près de Deraa. Manna’ disait récemment : « Nous voulons faire tomber le régime sans détruire le pays. Il n’y a pas de père Noël qui va venir faire chuter la dictature puis nous dire au revoir et repartir gentiment chez lui. » L’opposant historique Michel Kilo, ainsi que la plupart des figures de l’opposition intérieure sont sur la même ligne.

Il y a en fait deux logiques qui s’affrontent. La première considère que ce régime ayant dépassé toutes les bornes, la fin justifie les moyens et tous les moyens sont bons pour le faire tomber. Selon cette logique, ce régime ne tombera pas tout seul et il ne faut donc pas hésiter à suivre un scénario libyen pour le faire tomber. Certains libéraux et une bonne partie des islamistes sont sur cette ligne. La deuxième logique considère qu’il faut rester fidèle aux principes, qu’il ne faut pas jouer avec le feu, qu’il faut poursuivre la mobilisation populaire, aller jusqu’au bout de la logique des sanctions, et que ce régime finira par s’écrouler sans que l’on ne soit redevable à qui que ce soit.

Aucune de ces deux argumentations n’est totalement satisfaisante. La première sous-estime les risques de l’internationalisation et de la militarisation de la révolution, des risques qui vont bien au-delà des frontières syriennes. La deuxième sous-estime la capacité de résilience de ce régime, qui pourrait s’accrocher au pouvoir.

Comment peut-on imaginer la Syrie d’après Bachar El-Assad ?

Le régime cherche à répandre des scénarios catastrophes. Il est vrai qu’il y a des phénomènes inquiétants et des exactions communautaires, la transition sera forcément difficile, mais le pire n’est jamais sûr. Dans les années 1940, la Syrie a connu une brève mais significative expérience démocratique et l’harmonie entre communautés a longtemps régné, malgré la dictature. En outre, l’hétérogénéité communautaire rend difficile l’établissement d’une théocratie, puisque s’y opposeront fermement les chrétiens, les alaouites, les chiites, les kurdes et une grande partie des sunnites, donc bien plus de 50 % de la population syrienne. Je ne vois pas non plus de véritable risque de partition. Toute tentative de diviser la Syrie échouera comme dans les années 1920.

Il ne faut pas oublier que l’après Bachar El-Assad dépendra beaucoup de la façon dont le régime chutera. Une étude récente publiée par Columbia University Press montre que lorsqu’une révolte contre un dictateur est pacifique, il n’y a que 28 % de chances que le pays tombe dans la guerre civile ; lorsque la lutte est armée, le risque de guerre civile monte à 43 %. En cas de lutte armée, les chances d’une transition démocratique réussie au bout de 5 ans ne sont que de 3 %. En cas de révolution pacifique, les chances sont de 51 %. Une intervention militaire extérieure en Syrie ouvrirait donc des plaies qu’il serait très difficile de panser. La guerre favorise les plus radicaux et rend très difficile la démocratisation, on l’a vu en Libye. La fin justifie peut-être parfois les moyens mais il ne faut pas oublier que ce sont presque toujours les moyens qui déterminent la fin.

Par Différences. La revue - Publié dans : Proche et Moyen-Orient
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Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 09:14

gresh Vous trouverez à cette adresse, la traduction en arabe de cet article.

Les prévisions les plus pessimistes étaient devenues monnaie courante. Après le printemps venait l’automne arabe, la contre-révolution était en marche, et, pour certains, la révolution n’avait même pas eu lieu. Ce sentiment était sans doute d’autant plus prégnant que le renversement des régimes tunisien et égyptien s’était opéré avec une apparente facilité, créant l’illusion que les transformations seraient simples. Dès que le processus sembla ralenti, les augures annoncèrent que la révolution avait perdu. Pourtant, toute l’histoire des révolutions, de la révolution anglaise à la révolution française, de la révolution bolchevik à la révolution algérienne, prouve que les transformations nécessitent du temps, de l’énergie, souvent des affrontements violents. Rarement les classes dominantes cèdent sans combattre. Mais si la contre-révolution est une réalité, rien n’indique qu’elle doive nécessairement l’emporter.

La chute du président Hosni Moubarak n’avait été qu’une première étape, suivie de la nomination d’un nouveau gouvernement, puis de l’arrestation du président et de membres de sa famille et du début de leur procès, dont le conseil suprême des forces armées (CSFA) ne voulait pas. D’autres mesures avaient été imposées par la rue, notamment la dissolution du Parti national démocratique (PND, le parti de Moubarak), puis la nomination d’une direction provisoire au syndicat officiel.

Mais, partout, les responsables de l’ancien régime luttaient pied à pied pour maintenir leurs privilèges. L’exemple le plus frappant était celui des médias d’Etat, presse officielle et télévision. Malgré quelques petits changements, ces médias diffusaient le point de vue du CSFA, n’hésitant pas à user du mensonge et de la calomnie, comme du temps de l’ancien président. Dans chaque entreprise, dans chaque université, dans chaque administration, se maintenaient aussi des « petits Moubarak » qui avaient participé aux malversations de l’ancien régime. Et partout des grèves et des luttes se multipliaient pour obtenir à la fois le changement de direction et une amélioration des conditions de vie des salariés. D’autant que les mobilisations ouvrières avaient préparé l’actuelle révolution (lire Raphaël Kempf, « Racines ouvrières du soulèvement égyptien », Le Monde diplomatique, mars 2011).

Parallèlement, les élections dans divers syndicats professionnels amenaient de profonds changements dans des organisations qui ont un poids réel dans la société. D’abord le syndicat des médecins : les Frères musulmans, tout en gardant la majorité au niveau national, perdaient le contrôle de la majorité des sections régionales. Ils emportaient les élections du syndicat des enseignants (je n’ai pas pu obtenir les résultats exacts), mais perdaient aussi la présidence du syndicat des journalistes, et surtout celle du puissant syndicat des avocats. Plus que les revers (parfois relatifs) des Frères, c’était la forte participation à tous ces scrutins qui indiquait la volonté des adhérents de voir ces organisations jouer un rôle combatif.

Cette activité, comme les grèves et les mobilisations locales contre la corruption ou contre des dirigeants de l’ancien régime encore en place n’étaient pas spectaculaires, et se trouvaient en partie dissimulées par le jeu des appareils politiques, les interminables discussions entre les partis et les forces armées sur le calendrier électoral, le futur contenu de la Constitution, etc.

Plus que tout autre chose, ce qui va perdre le CSFA — qui disposait, au moins au début d’une certaine crédibilité —, c’est le maintien de sa politique répressive à l’égard de tous les opposants, et plus largement de l’ensemble de la population : mêmes arrestations arbitraires, mauvais traitements, tortures... ; usage des tribunaux militaires pour juger des civils ; refus d’enquêter sur les cas de torture voire de mort dans les prisons. La poursuite de ces pratiques a discrédité l’armée non seulement auprès de la jeunesse intellectuelle mobilisée depuis le 25 janvier, mais également dans toutes les couches populaires. La participation active aux affrontements des ultras, ces groupes de supporteurs des clubs de football, dont la haine des forces de l’ordre n’est pas sans rappeler la haine de la jeunesse des banlieues françaises pour les brigades anti-criminalité (BAC), témoigne du ras-le-bol général face à l’autoritarisme et l’arbitraire (lire Claire Talon, « Egypte : génération ultra », LeMonde.fr, 17 octobre 2011). Le cas du blogueur Alaa Abdel Fattah, arrêté pour des motifs absurdes, a d’autant plus ému l’opinion que la lettre qu’il a envoyée de prison a mis en lumière les conditions de détention de ses compagnons de cellule et la situation de dizaines de milliers de jeunes, souvent issus des milieux populaires et ne disposant pas de connexions pour les protéger. Cet arbitraire et la violence inouïe de chaque répression — contre la manifestation des coptes, en octobre, comme contre les manifestants de Tahrir, le vendredi 18 novembre et les jours qui ont suivi — ont été l’élément essentiel de l’extension des manifestations. Rappelons-nous que le mot d’ordre de « dignité » (karama) a été le ciment de toutes les couches de la société, en Egypte comme dans le reste du monde arabe.

D’autre part, l’adoption d’un document « supra-constitutionnel », visant à fixer des limites strictes au futur Parlement chargé d’écrire la Constitution, a soulevé nombre d’oppositions, notamment celle des Frères musulmans qui y voyaient un outil pour les écarter de tout exercice réel du pouvoir. En effet, ce texte donnait à l’armée la possibilité de refuser toute décision du futur Parlement, voire même de le dissoudre. C’était le « modèle turc » — mais pas l’actuel : celui d’il y a trente ans, quand l’armée « veillait » sur le pouvoir civil... un droit qui lui a été ôté par les réformes des dix dernières années.

Le CSFA faisait ainsi basculer les Frères musulmans dans une opposition ouverte et ils appelaient, avec d’autres forces, à une manifestation d’un million de personnes le vendredi 18 novembre : pour la première fois depuis le printemps 2011, les Frères descendaient dans la rue. L’ampleur de la manifestation puis sa répression violente ont enclenché les événements actuels — et une remobilisation qui a largement dépassé le cadre du Caire et d’Alexandrie. Le refus des Frères musulmans de participer aux nouvelles mobilisations — malgré leur dénonciation claire de la répression —, confirment qu’ils ont du mal à s’adapter à la nouvelle donne de l’après–Moubarak, ce qui n’est pas sans créer des divisions chez eux (Hany ElWaziry et Ghada Sherief, « Discord within Brotherhood for not participating in demo », Al-Masry Al-Youm in English, 22 novembre). Il est vrai que leur objectif à court terme est la tenue des élections le 28 novembre, qui leur garantiront un nombre élevé de députés.

Il est encore difficile de savoir comment se développera cette étape (lire Isandr El Amrani, « Tahrir : What next ? », The Arabist, 22 novembre). Ce qui est sûr, c’est que les Egyptiens ne cherchent pas, comme l’affirme de manière méprisante l’éditorial du Figaro du 23 novembre, leur « nouveau pharaon ». Le CSFA a fait le 22 au soir quelques concessions : démission du gouvernement, promesse que l’élection présidentielle aura lieu avant la fin juin 2012 et que le pouvoir passera alors aux civils, ouverture d’enquêtes sur la répression. Mais il semble que c’est trop peu, trop tard... Les manifestations se poursuivent, la mobilisation s’étend — on a ainsi vu, fait sans précédent, 250 diplomates en poste demander le retour du pouvoir aux civils. La révolution continue.

 

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Mercredi 9 novembre 2011 3 09 /11 /Nov /2011 22:40

aieaAvant la remise du rapport de l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) concernant le nucléaire iranien, les autorités israéliennes avaient multiplié les déclarations sur des éventuelles frappes sur des installations nucléaires iraniennes, menaces et déclarations bellicistes estimées d’autant plus crédibles si l’on se réfère au précédent que constitue la destruction du réacteur Osirak qui en 1981 avait porté un coup fatal au potentiel nucléaire de l’Irak.

Néanmoins, les deux situations sont différentes, comme l’est également le contexte international, issu des révolutions arabes -et l’Iran, par ses capacités de riposte militaire n’est pas forcément l’Irak.

De plus, les contraintes politiques et militaires rendent cette opération difficilement réalisable en dehors du consentement des Etats-Unis - la distance à parcourir par les avions pour atteindre les cibles iraniennes depuis Israël nécessitant de pouvoir compter sur une coopération totale des Etats-Unis, de leur couverture radar et de la mise à disposition de leurs avions ravitailleurs.

De fait, malgré leur engagement déclaré à soutenir Israël en cas d’attaque contre l’Iran et, a fortiori, en cas de riposte iranienne, les Etats-Unis, (la Grande-Bretagne a adopté la même position, la France, une position moins alignée sur Israël), tout en assurant leurs alliés israéliens de leur soutien, semblent ne pas être prêts à se lancer dans une attaque dont les conséquences sont incalculables.

Après les déconvenues en Irak et en Afghanistan, les Etats-Unis ont sans doute appris à tirer les leçons de l’aventurisme militaire. Une opération ciblée, même limitée dans le temps, pouvant à tout moment dégénérer et se transformer en véritable bourbier. Et l’Iran a les moyens de faire payer au prix fort toute attaque contre ses installations.

 

Un rapport sévère qui évite la guerre ?

Aujourd’hui, de façon paradoxale, la sévérité du rapport de l’AIEA éloigne (pour un temps ? ) une option militaire qui est loin de convaincre, parfois même ses partisans.

Ce rapport entre même directement en résonance avec la stratégie de Nétanyahou qui est de placer la « communauté internationale » devant le dilemme, assimilé par certains à une sorte de chantage, qui peut se résumer à : soit vous prenez des mesures d’embargo suffisantes pour mettre à genoux l’Iran, soit nous intervenons militairement contre ce pays.

De plus, mettant gravement en cause l’Iran, il ne peut qu’inciter la « communauté internationale », soucieuse d’éviter une guerre aux conséquences désastreuses, à agir contre l’Iran en accentuant les sanctions – des sanctions sous pression- avec sans doute la satisfaction illusoire de sauver la paix en évitant l’irréparable.

Aujourd’hui, il est question de transmettre la question du nucléaire iranien à l’ONU. Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères a déclaré lors d’une interview de ce mercredi 9 novembre à RFI :

« Nous pensons d’abord que le conseil des gouverneurs de l’Agence [AIEA] doit condamner explicitement la conduite de l’Iran. Je pense que la saisine du Conseil de sécurité [de l’ONU] s’impose aussi. Et en tout cas, la France est prête avec ceux qui le voudront à aller un coup plus loin, si je puis dire, dans des sanctions qui existent déjà, mais qui doivent être renforcées pour faire plier l’Iran ».

Et aujourd’hui, c’est bien l’accentuation des sanctions qui est à l’ordre du jour.

 

Une sortie honorable pour Benjamin Nétanyahou …

Alors que les projets d’attaque projeté par Benjamin Nétanyahou étaient contestés en Israël même par des responsables de haut rang des services de sécurité, par des ministres du gouvernement de Nétanyahou, la tournure des événements offre de toute évidence une porte de sortie honorable au premier ministre israélien lui permettant d’éviter un scénario catastrophe qu’il avait lui-même échafaudé : tenu par les menaces d’intervention qu’il a lui-même proférées- et que les Iraniens ignorent, persistant dans leur volonté de poursuivre leur programme-, Benjamin Nétanyahou, par ce rapport, se voit heureusement dispensé de mettre ses menaces à exécution sans que ni son crédit ni le caractère dissuasif de ses mises en garde ne se trouvent entamés.

… un bénéfice diplomatique pour Israël

En tout état de cause, et quel que soit le développement ultérieur de cette crise, après les échecs diplomatiques qu’a connus Israël ces derniers temps et son isolement que l’on a pu constater lors de l’admission de la Palestine à l’UNESCO, le dossier du nucléaire iranien est une occasion pour Israël de se remettre en selle dans le jeu diplomatique… Une occasion de renouer tant avec les pays occidentaux, ses alliés traditionnels –« naturels » comme le prétendent certains- qu’avec les pays arabes et/ou musulmans. A cet effet, Israël peut sans doute compter sur l’appui des monarchies du Golfe et particulièrement sur l’Arabie Saoudite, soucieuse de retrouver la place qui était la sienne dans le monde musulman avant que la Révolution khomeyniste ne la lui conteste.

 

Les peuples, premières victimes des sanctions

Si l’on peut se féliciter que se trouvent éloignées les menaces réelles que font courir des escalades verbales irresponsables, d’autant plus difficilement maîtrisables que, de l’autre côté, le régime iranien ne peut faire de concessions sous la menace, sinon à perdre lui aussi son crédit vis à vis de sa population,

si l’on peut se féliciter que soient éloignés les dangers d’une perte de contrôle de la situation occasionnée par une surenchère dramatique sous l’influence des plus extrémistes dans chaque camp,

si d’autres encore se félicitent que le dossier soit transmis à l’ONU,

devant la probabilité d’un rehaussement des sanctions d’ores et déjà envisagé, une mobilisation citoyenne doit, dès aujourd’hui, se mettre en place pour refuser des mesures qui ont montré leur inefficacité et leur nocivité en ce qu’elles touchent prioritairement les populations civiles. L’exemple de l’Irak n’est pas si lointain. Le bilan des sanctions qui mettent à mal toute une économie est catastrophique. L’embargo à l’encontre de ce pays qui a mis à mal toute une économie a été catastrophique : il aurait fait un million 700 000 victimes dont un million d’enfants et la résolution « Pétrole contre nourriture » a surtout profité au pouvoir en place, aux sociétés pétrolières et à des intermédiaires.

 

L’AIEA comme l’Unscom en Irak ?

Le retour sur l’Irak doit également nous faire douter de la véracité même de l’ensemble des éléments contenus dans le rapport de l’AIEA ou de leur interprétation par les commentateurs. Si ce rapport détaille les activités iraniennes « spécifiquement liées à l’arme nucléaire », si les éléments qu’il contient accusent l’Iran de chercher à se doter de l’arme atomique sous couvert d’un programme civil et pacifique, les accusations ne sont pas plus précises. Faut-il rappeler que la mission de l’ONU, conduite par les inspecteurs en désarmement de l’Unscom, chargée d’enquêter en Irak, assurait que des éléments concordants démontraient de la façon la plus formelle que l’Irak possédait des armes de destruction massive …on connaît la suite : des mesures d’embargo puis ….plus tard une intervention militaire. Et l’on sait aujourd’hui ce qu’il en est des ces éléments irréfutables assénés avec la plus grande assurance par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France.

Si le danger d’une intervention d’Israël semble aujourd’hui quelque peu écarté, le traitement du dossier nucléaire iranien par l’ONU ne garantit aucunement un traitement diplomatique satisfaisant, dès lors que les Etats-Unis n’ont cessé d’instrumentaliser cette organisation et de lui dicter ses choix. En Irak, ce fut une intervention décidée par l’ONU, menée sous couvert de l’ONU avec les résultats que l’on connaît…

Aujourd’hui, légitime défiance, n’est-on pas en droit de mettre en doute le rapport de l’AIEA et l’exploitation toujours sujette à caution qui est faite de ses conclusions ?

 

 

Pour le démantèlement complet de tous les arsenaux nucléaires

De façon plus générale, l’actualité brûlante de la crise avec l’Iran doit être l’occasion de revenir sur un certain nombre de questions qui sont très rarement posées :

- ainsi, de quel droit les détenteurs de l’arme atomique seraient-ils investis pour interdire à un autre pays de tenter de la posséder ? Du droit de veto à l’ONU à celui de dicter leur loi ou de décider de l’avenir des peuples dans des G8 ou des G20, les puissances dominantes ne cessent de violer des principes d’égalité comme s’il devait y avoir des pays plus égaux que d’autres.

- alors que la doctrine française de dissuasion nucléaire est aujourd’hui reconnue et partagée, en France, par un grand nombre de partis (même s’ils s’y étaient opposés à l’époque), comment refuser que l’Iran se dote de cette garantie, alors même que ce pays se trouve confronté à un environnement hostile avec l’Arabie Saoudite d’un côté, le Pakistan et Israël nucléaires l’un comme l’autre, mais également en butte à l’hostilité des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et des pays occidentaux.

- alors qu’Israël possède la bombe atomique, mise au point en secret, en dehors de toute inspection de l’AIEA et après s’être dispensé de signer le TNP (Traité de non-prolifération nucléaire), ce que les censeurs de l’Iran acceptent sans sourciller, en quoi ce pays qui possède un arsenal nucléaire estimé à plusieurs centaines de têtes peut-il se permettre de vouloir priver l’Iran d’une arme que lui-même possède ?

le moment n’est-il pas venu de demander le démantèlement complet de tous les arsenaux nucléaires, mesure allant bien au-delà de la seule dénucléarisation de Moyen-Orient ?

Les pays occidentaux, si prompts à garder leur avantage militaire, y gagneraient en crédibilité. C’est la seule façon d’éviter une course à l’armement nucléaire.

A l’équilibre de la terreur qui a gouverné toute la seconde moitié du XXème siècle, dans un affrontement Est/Ouest aujourd’hui anachronique, n’est-il pas temps de substituer une autre vision du monde et une autre conception de l’égalité entre les Etats ? Les peuples ont tout à y gagner.


Le 9 novembre 2011, Y.M & AV

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Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 15:32

Première partie

 

 

II- De la mumāna‘a de la Syrie et du Hezbollah

Très certainement la mumāna‘a sera affectée par le maelstrom qui agite la région. Mais il y a mumāna‘a et mumāna‘a: la mumāna‘a géopolitico-stratégique de Puissance et celle des sociétés ou des peuples.

La mumāna‘a affichée par la Syrie et l’Iran est une stratégie qui s’inscrit de plein pied dans la première catégorie. Elle fut, à l’origine, initiée par Hafez al-Assad lui-même, aux lendemains de la Guerre d’octobre, désormais que la qawmiyya ‘arabiyya avait sombré corps et biens à l’issue de cette guerre – par le lâchage de l’Egypte sadatienne.

Aussi la Syrie s’est-elle trouvée confrontée à un cul de sac: dans l’impouvoir de conduire une «guerre de libération» mais se soulant néanmoins puissance régionale, elle a choisi, sous l’égide de Hafez al-Assad la stratégie de la mumāna‘a pour, très précisément être à même de se positionner comme puissance régionale. Dès lors, elle a pris sur elle de se reconstituer en «Grande Syrie» -la «Syrie ottomane» quand wāli as-Shām exerçait son pouvoir sur tout l’espace de Bilād as-Shām qui recouvrait alors, totalement ou en partie, la Syrie proprement dite, le Liban, la Palestine et la Jordanie. La guerre du Liban devait lui permettre en y intervenant, de tenir deux des cartes maîtresses de la géopolitique d’Israël et celle de la Syrie ottomane: le Liban totalement et la Résistance palestinienne en partie.

La finalité de cette stratégie de mumāna‘a n’est évidemment pas de libérer quoique ce soit, ni le Golan occupé et encore moins la Palestine . Car, en tant que puissance étatique, exercer son droit de résistance (au Golan ou ailleurs) ne pouvait que conduire à une guerre conventionnelle de laquelle la Syrie, grande ou petite, ne pouvait sortir que vaincue. «Adieu veaux, vaches, cochons, couvées» et le rêve de la Syrie puissance régionale se serait effondrée avant même que d’avoir pris forme et consistance.

C’est à ce point précis du calcul stratégique de Hafez al-Assad qu’intervient la mumāna‘a. Elle lui permettait d’être à la charnière du refus et de l’acceptation: le refus de se plier aux desiderata de l’axe américano/israélien -mais sans entrer en guerre- pour préserver non pas tellement les intérêts des Arabes ou des Palestiniens, mais bel et bien ceux de la Grande Syrie comme «dernier représentant de l’arabisme»- d’où l’utilité du parti Baath et de sa rhétorique nationaliste arabe (qawmiyya); mais refus compensé -pour éviter tout risque de guerre- par l’acceptation «stratégique» de la paix. Une «stratégie de biais», auraient pu dire les Chinois passés maître en la matière. De biais signifiant en l’occurrence, maintenir intact sa «capacité de nuisance» -comme disent les Occidentaux- et en user quand c’est nécessaire pour contraindre l’adversaire au compromis.

Si cette stratégie n’empêche pas la violence, sinon à décrédibiliser sa capacité de nuisance, elle consiste néanmoins à éviter de s’épuiser dans le face-à-face, à éviter l’affrontement frontal et direct -ce qui n’empêche pas l’affrontement par alliés obligés interposés- pour aborder l’adversaire indirectement court-circuitant les effets catastrophiques de sa puissance guerrière: bref elle se propose de vaincre sans avoir à livrer bataille.

Bachar n’a fait que chausser les bottes de son père jusqu’aux récents troubles. La Syrie qui jusqu’à présent, et sous couvert de mumāna‘a, a joué de main de maître dans la cour des autres (Liban, Palestine, Irak) est devenue elle-même un terrain de jeu pour les grands joueurs que sont la Turquie, les Etats-Unis, l’Iran. Quelle que soit l’issue de la révolte syrienne, le rêve de Hafez a définitivement sombré -non pas tellement parce que cerné géopolitiquement par la ceinture sunnite de sécurité , mais parce que la logique cette mumāna‘a s’inscrivait dans la dynamique d’un Etat en montée de puissance prise en défaut par la levée en masse des Syriens (et des Arabes) articulée, elle, à une dynamique populaire (ou sociétale) de libération. Tout le contraire de la montée en puissance d’un Etat à la facture d’empire.

Première conséquence: que la balance penche en faveur de l’acceptation du jeu turco-américain (réforme et fin du régime Assad), et c’est la Turquie/Amérique qui rafle la Syrie; qu’elle penche du côté du refus (mumāna‘a) et c’est l’Iran qui la rafle. Mais la Syrie elle-même ne pourra plus engranger les fruits de sa mumāna‘a en fin de partie.

La seconde affecte l’avenir du Hezbollah. Comment dynamiser sa mumāna‘a en résistance, telle est la grosse question qui se pose à lui ? Acteur régional mais non décideur régional, le Hezb ne peut, à l’instar des mouvements de libération nationale (Vietnam, Algérie,…), prendre l’offensive sur le terrain, non seulement parce que l’ordre devra lui venir d’ailleurs, mais plus fondamentalement, comment concevoir une résistance populaire qui chercherait à «libérer» une terre (la Palestine) qui n’est pas la sienne propre, à partir d’un territoire (le Liban) qui est le sien ?

L’impasse du Hezbollah est à l’inverse de celle des Palestiniens: quand ceux-ci voulaient libérer leur terre (la Palestine), à partir d’un territoire qui n’était pas le leur (le Liban); celui-là veut libérer une terre (la Palestine) qui n’est pas la sienne, à partir d’un territoire (le Liban) qui est le sien ! Les Palestiniens en leur temps n’ont pas réussi à résoudre cette quadrature du cercle et il ne semble pas que le Hezbollah puisse le faire. Plus grave encore, en optant pour une logique de la puissance, sa mumāna‘a -toujours authentique, il ne s’agit pas d’un procès d’intention-, s’étant elle aussi déconnectée de la dynamique populaire qui travaille la région, le réduit en un outil «outilisable» par la puissance d’autrui.

Toutefois, le fait de se porter garant de la protection de l’espace maritime libanais et de ses prometteuses ressources énergétiques off shore, en recentrant sa stratégie sur des préoccupations proprement libanaises, donnerait une justification complémentaire à la détention de ses armes, alors que ses adversaires pro occidentaux lançaient le débat de son désarmement, à la faveur de l’affaiblissement de la Syrie.

Dynamique de puissance contre dynamique populaire! Bien que leurs termes aient changé, cette logique portée par des dynamiques différentes et des acteurs différents n’a pas elle-même changé et continuera de travailler pour longtemps encore la région.


Roger Naba’a: Philosophe libanais, co-auteur avec René Naba du livre «Liban-Chronique d‘un pays en sursis». Editions du Cygne 2008.

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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 20:00

Les Frères Musulmans et le modèle turc, la mumana’a de la Syrie et du Hezbollah dans la tourmente arabe

Roger Naba’a | 18.08.2011 | Beyrouth

 

renenaba.jpg

 

Première partie

Visite d'Erdogan dans les pays arabes : exporter le modèle turc ? (1)


Quatre sujets reviennent régulièrement dans les médias qui couvrent le Printemps arabe. Si les deux premiers, l’islam politique et le «modèle turc», sont des focaux de nombre d’intervenants, les deux autres, ceux de la mumāna’a de la Syrie et de l’avenir du Hezbollah, ne retiennent pas l’attention autant qu’ils le devraient, cependant qu’ils sont de par leurs enjeux stratégiques, au même titre que le reste, au cœur du Printemps arabe.

Des Frères et du «modèle turc», il est difficile d’en parler pour quelqu’un qui n’en est pas spécialiste; mais impossible de le faire depuis que, dans l’après-11 septembre, toute une mythologie fantasmatique a été construite autour; et mythologie qui a acquis une plus grande légitimité que les faits eux-mêmes. Régulièrement couplé, -sous couvert de description «objective»- à des qualificatifs comme «fondamentaliste», «fanatique», «radical», «terroriste», facho (le facho-islamisme a été inventé pour l’occasion), …ces «descripteurs synthétiques» se veulent lecture même du phénomène islamique.


Reste à s’interroger sur la fonction que remplit une catégorie (une qualification, une dénomination) qui suggère plus qu’elle ne renseigne, car de toute évidence, si cela sert à créer un réflexe de peur qui oblitère toute compréhension, le destinataire, identifiant immédiatement le «phénomène islamique» selon cette connotation exclusivement négative, est déjà prédisposé à l’accepter. Ce qui est déjà énorme, mais bien en deçà du recherché dans la mesure où, en la matière, il s’agit, performativement, de «nommer pour agir»: dès lors, il serait insensé de s’opposer, en regard de l’horreur «décrite», à une action visant à éradiquer ce phénomène contre-nature (d’où la «Guerre totale contre le terrorisme islamique»), ou à tout le moins, à justifier l’appui inconditionnel accordé aux autocrates arabes, un bien moindre mal que l’abomination «décrite».


Or voilà que le système autocrate de la région dans son entièreté vacille: deux de ses Etats -le tunisien et l’égyptien- ont déjà été balayés par le vent de révolte qui s’y est levé pendant que les autres luttent à mort pour leur survie. Ainsi, en sonnant le glas des autocrates, les «révolutions arabes» ont-elles sonné le glas d’une double stratégie: celle occidentale qui tolérait les autocraties pour éviter les théocraties; celle de la marche turque vers l’Orient.


Que faire dans l’urgence d’une situation incontrôlable qui peut charrier un chaos géostratégique?
C’est à ce point précis que le «modèle turc» vient opportunément pour renflouer le renouvellement de la stratégie américaine au sein de laquelle celle de la Turquie s’inscrit. C’est alors que les médias, arabes et occidentaux, se sont fait l’écho de rencontres entre les Frères et l’administration états-uniennes, laquelle, sous la houlette de Barack Obama, lèverait l’ostracisme qui les frappait.


Les informations ajoutent qu’Obama, pour pallier son impouvoir face à Israël et contrer la montée en puissance de l’Iran, concocterait une «Grande alliance» avec les Frères -c’est-à-dire avec les sunnites- qui seraient réhabilités et légitimés en contrepartie de l’acceptation tacite d’Israël et d’une hostilité affichée contre l’Iran chiite et ses «têtes de pont» régionaux, c’est-à-dire l’axe de la mumāna‘a (sic) :


Une des principales idées étudiées ces deux dernières années s’articule autour du principe de la normalisation des relations entre les Etats-Unis et les FM.

L’expérience turque a proposé un modèle de coexistence entre l’adhésion à l’OTAN et les relations avec Israël et l’Amérique, tout en prenant en considération les sentiments pro-palestiniens de la rue turque. Ankara a su trouver le juste milieu entre l’appréhension de sa base populaire à l’égard de l’Etat hébreu et les considérations stratégiques liés à ses relations avec l’OTAN et les Etats-Unis. Mais sans aller jusqu’à prendre des initiatives qui modifieraient radicalement les rapports de forces régionaux au profit de l’axe de la Résistance, incarné par la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et le Hamas. »


L’Egypte postrévolutionnaire serait «l e terrain idéal» pour tester ce partenariat et tenter de reproduire le modèle turc basé sur la coexistence entre l’institution militaire et un mouvement islamiste, et sur l’engagement de la Confrérie à respecter les constantes liées à la sécurité de l’Etat hébreu et l’accord de camp David après les élections présidentielles et législatives»


ou encore: «Des analystes estiment que la nouvelle stratégie de l’administration américaine reposerait justement sur l’utilisation des FM dans l’ensemble du monde arabe pour combattre l’Iran et ses alliés. Ces analystes ajoutent que maintenant qu’ils se sont débarrassés d’Oussama Ben Laden, les Américains peuvent de nouveau miser sur le courant islamiste pour juguler l’influence iranienne au Moyen-Orient. Ils auraient confié la mission de rendre les FM « fréquentables » au parti au pouvoir en Turquie qui représente un islam moderne jugé tout à fait acceptable par l’administration américaine.»


Informations que confirmait Mme Hilary Clinton lorsque, en visite à Budapest, elle justifiait des «contacts limités» avec les Frères d’Egypte: «Invoquant la nouvelle donne politique en Egypte, elle a déclaré qu’il est dans l’intérêt des Etats-Unis, d’accompagner le changement du paysage politique en Egypte et de dialoguer avec tous les partis pacifiques et non violents qui acceptent la règle du jeu démocratique» . Informations confirmées par les Frères eux-mêmes: «Nous sommes ouverts à des contacts avec les Etats-Unis, dans le contexte de respect des valeurs de la Confrérie», a déclaré un de leurs porte-parole, Mahmoud Ghozlan. Si les Etats-Unis veulent réellement respecter nos valeurs et soutenir la liberté comme ils disent vouloir le faire, alors cela ne nous pose pas de problème. C’est sur cette base que certains, extrapolant, annoncent «Le commencement de la fin du Hezbollah » .


Le «modèle turc» -jusqu’alors vague idée qui flottait dans l’air- prenait subitement de la consistance et se transfigurait en concept qui se voulait opératoire. « La région, et les peuples du MyOr et de l’Afrique du Nord en particulier, veulent retirer les leçons de l’expérience de la Turquie. Il est vital qu’ils apprennent les leçons que la Turquie a apprises et qu’elle met en pratique tous les jours. L’histoire de la Turquie rappelle que le développement démocratique dépend de dirigeants responsables. Il est important que des dirigeants responsables se fassent les mentors de la nouvelle génération de dirigeants arabes» .


La généralisation de son expérience d’un islam «moderne et modéré» procurerait à la Turquie un atout de taille : en leur «ouvrant» les Frères et, au travers, l’islam politique, la «généralisation de leur expérience» leur donnerait l’opportunité de se doter de relais sociétaux qui leur faisaient défaut, leur permettant de se passer des entremetteurs autocrates et, surtout, de prendre pied dans la société islamique par l’intermédiaire d’une idéologie : celle de l’islam sunnite «à la turque», «moderne et modéré».


Dans le récit de ces contacts et des spéculations sur l’avenir, il y a ce qui relève du fait -des contacts ont effectivement été établis-, et ce qui relève du présomptif et de l’extrapolation : tout le reste.


S’il est vrai que la référence à l’islam, commune majoritairement à toutes les sociétés arabes en révolte, demeure à l’évidence une composante essentielle de leur discours politique -car c’est le propre, et seulement, des sociétés modernisées à l’occidentale que le langage du pouvoir soit celui du droit et non la religion- il me semble que seule une élite, restreinte, largement coupée de la majorité et occidentalisée rêve de régimes laïques à l’occidental.


Dès lors, le récit des noces américano-turques avec les Frères, est moins motivé par la nécessité de décrire ou de comprendre les faits qu’orienté subtilement par cette solution ultime posée comme préalable, dans la mesure où ce récit est, au fond, subtilement biaisée dès lors que tous les faits décrits s’enchaînent selon cette logique «acceptable» cependant qu’elle est entièrement portée par le désir final qu’elles ont à charge de servir.


Il est vrai que les nouveaux régimes issus de ces révoltes ne pourront plus faire l’économie d’une redéfinition des relations entre pouvoir politique et cadre religieux; non pour les raisons avancées mais parce que, depuis la Nahda -qui fut, elle, portée et seulement par des intellectuels occidentalisés qui ont télescopé les concepts de l’Europe à une réalité, celle de l’islam, qui ne s’y prêtait pas sous prétexte de progrès et autres Lumières- ce sont, en l’occurrence, les «sociétés» (des segments, des fragments…) qui s’emparent à leur rythme et selon des besoins dont ils sont seuls juges des éléments de modernité.


Dans quelle mesure le terreau anthropologique de l’islam va-t-il colorer les nouveaux régimes dont ces révoltes accoucheront? Quel sera le rôle et l’influence de l’islam politique (dont les FM) aussi bien aux plans politiques que religieux? En quoi ces «révoltes» vont-elles contribuer à refondre et convertir tout cela ? Autant de questions qui pour l’heure restent encore une grande inconnue. Il faut, plus humblement, donner au temps et aux sociétés en révolte … le temps de faire leur œuvre !

 

(1) titre donné par la rédaction

 

 

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