Article paru dans Différences n° 229 mai
2001
Comment les « premiers Américains » sont devenus les « derniers Etasuniens »
La communauté indienne des Etats-Unis ne fait pas beaucoup de bruit : « les premiers Américains », comme on
les appelle aux Etats-Unis, sont, dans bien des domaines, les « derniers Américains ». Après avoir reçu de plein fouet la « civilisation et le progrès » occidentaux, les Indiens sont aujourd'hui
les plus pauvres, les plus méprisés de toutes les minorités du pays : plus vraiment indienne, pas vraiment étasunienne, la communauté indienne va mal. Marine Nibodeau, qui signe l'article
d'ouverture de ce dossier (réalisé avec la collaboration du Comité de soutien aux Indiens d'Amérique), parie qu'ils n'ont pas dit leur dernier mot. Suivons le guide.
En 1990, le Bureau du Recensement américain comptabilisait 1 937 391 Indiens, répartis en 556 tribus, plus
les 130 autres qui tentent de se faire reconnaître par le gouvernement fédéral (). Ces tribus vivent sur des réserves dont le nombre estimé varie entre 270 et 320. On comprend donc combien il est difficile de parler de la
communauté indienne dans sa globalité ; par exemple, les tribus du Nord-Est, comme les Pequot, n'ont rien à voir avec les Navajo du Sud-Ouest. L'âge moyen de la population indienne est
de 27 ans contre 33 pour le reste de la population américaine. Les soins médicaux sont gratuits sur les réserves mais les hôpitaux du Service indien de la santé (IHS) sont petits, disposent de
moins de 45 lits en général, n'ont pas de maternité ni de service d'urgence ; c'est de fait la minorité ethnique à la santé la plus dégradée. Le plus connu de tous les problèmes dont souffrent
les Indiens est bien sûr l'alcoolisme : l'alcool provoque des cirrhoses et d'autres maladies du foi ; de plus,le taux de mortalité par homicide ou accident dû à l'alcool est le double de la
moyenne nationale. L'exemple de Pine Ridge () est le plus frappant : le taux
de mortalité lié à l'alcoolisme est 9 fois plus élevé que la moyenne nationale. La population est très touchée par le diabète et les maladies cardiovasculaires : les Indiens détiennent le taux
mondial de diabétiques ; chez les Prima d'Arizona, la moitié des adultes en sont atteints. L'espérance de vie oscille entre 45 et 50 ans, contre plus de 75 ans pour le reste de la population
américaine. Le suicide frappe très durement les 15/ 35 ans : 2,5 fois plus que les autres jeunes Américains ; c'est ce que Joëlle Rotskowski () appelle « la maladie indienne » : le désordre psychique et l'affaiblissement physique résultent de l'inadéquation entre l'être
humain et son environnement.
Autre coup dur qui montre le désespoir et le mal de vivre de la majorité des Indiens : la consommation de
drogues. Chaque année le nombre de consommateurs ne cesse d'augmenter et le nombre de décès dû à la consommation de drogues est 18 fois plus élevé parmi la communauté indienne. Si la santé de la
minorité indienne n'est guère meilleure que dans les pays du Tiers-Monde, les données économiques ne le démentent pas. Les indiens forment la communauté la plus pauvre des Etats-Unis. Le revenu
moyen d'un Indien est de 26 769 dollars et celui d'un Blanc de 42 349 dollars. Le seuil de pauvreté est atteint par 31 % des indiens (67% sur Pine Ridge) contre 10 % de la population américaine.
Dans les années 90, 46 % des logements n'avaient pas d'électricité et 54 % d'eau courante. La situation ne risque malheureusement pas de s'améliorer, car depuis 1996, le Welfare Reform Act a
réduit les programmes d'aide sociale du gouvernement fédéral qui a, en plus, chargé les États de l'Union de les gérer, ce qui a engendré bien souvent une baisse des aides sociales.
Rien n'est fait pour que les jeunes Indiens accèdent à la même qualité d'enseignement que ceux appartenant
aux autres communautés. Du fait de l'insalubrité des établissements, seulement 8 % des jeunes étudient dans les écoles des réserves fournies et financées par le BIA ; cela est dû à l'insalubrité
des établissements : il faudrait environ 200 ans pour mettre aux normes les 187 écoles du BIA ; 87 % des jeunes Indiens suivent donc leur scolarité dans des écoles locales, mêlés aux autres
jeunes; mais, ces expériences sont souvent un échec : 0,5 % des licences sont attribuées à des Indiens qui en général laissent tomber l'école, le choc culturel semble trop épuisant et
perturbant.
Pour vaincre la pauvreté des réserves, de nombreux conseils tribaux sont tentés de louer les terres de la
réserve à des entreprises minières ou charbonnières . Si cela a le mérite de fournir des liquidités aux réserves, il n'en demeure pas moins que rares sont les emplois attribués aux Indiens.
Souvent ces entreprises ne respectent pas les normes environnementales et les transforment tout bonnement en décharges privées ou en sites de stockage de déchets toxiques. Pour les spécialistes,
le paupérisme indien est avant tout une création de toute pièce des administrations américaines pour éviter le développement de modèles socio-économiques subversifs.
Venons-en à l'annihilation de l'indianité. Quand les colons arrivèrent au début du 17e siècle aux Etats-Unis,
ils trouvèrent un peuple bienveillant, vivant sur des terres fertiles et entretenant des relations dans l'ensemble pacifiques. Ne sachant survivre sur les terres du « Nouveau Monde », les colons
durent compter sur l'aide des Indiens, de nature généreuse et accueillante. Les colons furent certes touchés par cet accueil et ne manquèrent pas de faire remarquer la délicatesse de certains
traits de caractères indiens. Néanmoins, les colons ne cessèrent de croire que les Indiens les adoraient comme des Dieux et que leur destin était d'être dominés par les Blancs, ce qu'ils firent :
90 % de la population environ succomba aux massacres, famines et épidémies déclenchés par les Européens qui n'en avaient assez d'or, de terres et de fourrures. Mais l'expérience vécue par les
Indiens depuis la fin du 19e siècle est probablement la plus pénible, peut-être davantage que la période coloniale et la conquête, ce qui n'est pas peu dire ! Elle se caractérise par deux
orientations successives : d'une part la continuation de la destruction de l'identité indienne, d'autre part, le désengagement de l'Etat américain vis-à-vis de ses obligations. Vers les années
1880, l'Indien est considéré presque comme un mineur : le gouvernement est son tuteur, le prend en charge et le protège. Le but de cette manoeuvre est d'en finir avec les réserves. Ainsi, la loi
Dawes prescrivant de donner à chaque Indien un lopin de 64 ha de terre, il s'agissait de mettre un terme à la possession collective des terres et inculquer aux Indiens les valeurs européennes
individualistes de la possession de la terre. Les conséquences de cette loi furent catastrophiques : les 2/3 des terres indiennes disparurent entre 1887 et 1931, les Blancs s'en accaparèrent pour
la construction de barrages et de chemins de fer.
L'assimilation se fit également par le biais de l'éducation : de nombreux petits Indiens furent enlevés de
leur communauté pour être placés dans des pensionnats ; le but officiel de ces placements était de leur donner un enseignement leur permettant de trouver plus tard un emploi, de ménagère pour les
filles et d'artisans pour les garçons ! Mais le but inavoué était de couper les enfants de leurs racines indiennes ; on leur apprenait à détester leur identité, à renier leur communauté, on les
battait et les humiliait quand ils s'exprimaient dans une langue autre que l'anglais. Pratique régulière jusque dans les années 40, elle persista néanmoins jusque dans les années 70, dans une
variante consistant à les placer dans des familles blanches desquelles ils devaient apprendre à vivre de façon « civilisée » ().
Encore plus radical, dans l'espoir de réduire au maximum le nombre d'Indiens sur le territoire américain, le
gouvernement fédéral eut également recours à la stérilisation des femmes indiennes sans leur consentement : en 1976, le Général Accounting Office a rapporté que dans un tiers des hôpitaux
régionaux de l'IHS, 3 406 stérilisations avaient été pratiquées entre 1973 et 1976.
Le gouvernement eut l'idée, en 1924, de les naturaliser américains (le nombre d'indiens devenus
officiellement américains entre 1890 et 1910 est passé de 24% à 75%). Au même moment, de nombreux Indiens quittèrent leur réserve pour se réfugier en ville : la population urbaine passa de 4 % en
1910 à 12 % en 1930 à 44,5 % en 1970. Aujourd'hui le nombre d'Indiens vivant en ville tourne autour de 70 % mais c'est une donnée difficile à vérifier car les aller-retour entre la réserve et la
ville d'adoption sont fréquents et difficilement estimables. Mais le fait est que, dans les années 50, fut mis en place un programme d'assistance à l'emploi dont l'objectif était de pousser les
Indiens à abandonner les réserves. Ce programme (appelé « relocation program ») consistait à verser des indemnités à ceux qui quittaient leur réserve pour la ville. Mal logés, engagés à bas
salaire et inaccoutumés au monde du travail tel qu'il se passe dans les villes, ils reviennent en effet souvent sur leur réserve d'origine.
Après avoir tout mis en oeuvre pour subjuguer les Indiens (et y avoir réussi), le gouvernement estima vite
que la communauté indienne, une fois dépossédée de ses terres, n'allait plus servir à grand chose ; pire encore, elle lui revenait trop cher. Il lui fallait donc trouver un moyen légal pour
garder les terres mais limiter les dépenses. Ce désengagement de la part du gouvernement américain se manifesta dès 1908 : la Cour Suprême des Etats-Unis permit en effet au Congrès d'abroger
unilatéralement les traités quand il en allait de l'intérêt général de la nation américaine.
Plus tard, dans les années 50, deux lois s'y ajoutèrent ; en 1953 , la Termination Policy (« Résolution 108
») supprimait la spécificité du statut territorial des tribus jusque-là garantie par les traités : les territoires indiens perdaient leur statut spécifique, leurs gouvernements étaient abolis et
les réserves devenaient une simple fraction de l'Etat fédéré, le gouvernement américain se trouvant ainsi libéré de la charge que représentaient les programmes d'aide sociale. Cette résolution
s'appliqua à 61 tribus et prit fin en 1958. La seconde loi, la Public Law 280, donnait à cinq États de l'Union le pouvoir d'appliquer unilatéralement leur pouvoir de juridiction aux réserves
indiennes, en matière fiscale et pénale alors que, en général, les réserves sont dotés de tribunaux « indiens », dont les décisions tiennent compte, dans leurs jugements, de la spécificité
indienne, ce que ne font pas les tribunaux d'État. Elle est toujours en vigueur aujourd'hui.
Aujourd'hui, la résistance indienne renaît la cause de Léonard Peltier est de plus en plus médiatisée, les
Indiens s'organisent au nord comme au sud du continent américain pour faire entendre leur voix dans les instances internationales telles que l'ONU.
Marine Nibodeau
Un peu de vocabulaire
Indien : Pour le Bureau de recensement est indien quiconque affirme l'être, ensuite C'est au
conseil tribal de décider si la personne remplit les conditions nécessaires pour être acceptée au sein d'une communauté (parenté, ascendance, etc).
Tribu : Ethnie dont les relations de parenté unissent les membres en un ensemble
socioculturel.
Nation : L'accent porte sur l'organisation politique et économique par rapport à un autre
ensemble.
Réserves : Ce sont les « territoires réservés à l'usage des Indiens », créés lorsque les
Blancs prirent conscience de la richesse des terres de l'Ouest vers lesquels les Indiens étaient déportés. Sous la supervision du BIA (Bureau des Affaire Indiennes), ces terres appartiennent à la
fois à la tribu et au gouvernement et aucune des parties ne peut théoriquement en disposer sans l'accord de l'autre. Deux tiers des Indiens ne vivent pas dans lus réserves. Une tribu peut
s'étendre sur plusieurs réserves (c'est le cas des Sioux qui vivent sur les réserves de Pine Ridge, Rosebud et même au Canada). Toutes les tribus ne possèdent pas une réserve. Des Blancs vivent
aussi sur les réserves et deux tribus peuvent se partager une réserve.
Souveraineté : Jusqu'en 1871, les traités étaient signés "de gouvernement à gouvernement »
et dépendaient des Affaires extérieures. En 1827, l'arrêt Worcester fit des tribus des « nations domestiques et dépendantes » du gouvernement américain.
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