Migrants

Samedi 6 mars 2010 6 06 /03 /2010 22:48

 

TÊTU-DELAGE Marie-Thérèse, Clandestins au pays des papiers : expériences et parcours de sans-papiers algériens, La Découverte, coll. Alternatives sociales, 2009; 252 p. 20,50 euros

 

tetudelage-copie-1.jpgDepuis les années 1990, face à l'absence durable de perspectives de changement en Algérie, des hommes et des femmes de ce pays, de tous âges et de diverses conditions, ont tenté la migration en France au risque de l'irrégularité, dans un contexte de durcissement des lois et politiques d'immigration. Considérés soit comme des victimes, soit comme des fraudeurs, leurs initiatives et leurs logiques restent en réalité très mal connues.  D'où l'intérêt de cet ouvrage, où l'auteure restitue le point de vue des migrants en situation irrégulière. En suivant leurs parcours dans la durée, au plus près des expériences qu'ils vivent, elle montre comment, alors qu'ils sont privés de droits, ils multiplient les initiatives pour réussir malgré tout. De 2002 à 2008, elle a côtoyé une soixantaine de sans-papiers algériens, accompagné leurs démarches visant à être régularisés, observé les compétences qu'ils déploient pour vivre sans papiers et rencontré leurs partenaires, ceux qui les aident ou ceux avec qui ils négocient. Enfin, elle a rendu visite à leurs familles et accompagné des régularisés lors de leurs retours en Algérie. Mais la perspective d'irréguliers à vie est aussi envisagée pour ceux qui ne parviennent pas à obtenir les « papiers de la France ». Ils vivent une situation hybride, irrégulière, avec l'espoir que cela peut changer. Même si elle est contrainte, leur capacité d'agir demeure et les transgressions de la loi sont une des façons de la maintenir.  Cette immersion dans l'univers des sans-papiers amène également à s'interroger sur la liberté et le droit de circuler non seulement parce qu'on y a été contraint ou « invité », mais aussi parce qu'on l'a choisi.

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Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /2010 12:43

GISTI, Le guide de la nationalité française, nouv. éd., La Découverte, 2010, 210 p. 14 euros.


gist.jpg Les polémiques récurrentes autour de la question de la nationalité témoignent des en-jeux politiques et idéologiques sous-jacents. Sur fond de référence à l'« identité nationale », on assiste à un durcissement constant des conditions d'accès à la nationalité française. Les difficultés rencontrées par les étrangers qui demandent à être naturalisés, mais aussi par ceux à qui la loi reconnaît la possibilité de devenir Français par simple déclara-tion, sont difficilement dissociables de la volonté de « maîtrise des flux » qui régit l'ensemble de la politique d'immigration. Malgré les débats sur le sujet, les règles qui régissent l'attribution et l' acquisition de la nationalité française sont mal connues. Cet ouvrage s' assigne donc un double objectif : ? offrir à tous une information claire et accessible sur une question dont on saisit de mieux en mieux le caractère crucial et qui ne doit donc pas demeurer le monopole des spécialistes, notamment des juristes ; ? permettre aux personnes directement concernées d' avoir une vue précise de leur situation au regard de la nationalité française et les informer sur les conditions dans lesquel-les elles peuvent acquérir ? ou, le cas échéant, perdre ? cette nationalité.

Fassin Didier (dir.), Les nouvelles frontières de la société française, La Découverte, 2010, 600 p. 28 euro.

Au cours des dernières décennies, les frontières du territoire français se sont refermées pour celles et ceux, désormais indésirables, en provenance des pays non communautaires, qu'ils soient travailleurs, étudiants, demandeurs d'asile, enfants ou conjoints d'étrangers. Mais parallèlement à ce phénomène d'autant plus manifeste qu'il est devenu objet de surenchère politique, d'autres frontières moins visibles se sont constituées à l'intérieur de l'espace national. Raciales, ethniques ou religieuses, elles définissent des lignes de partage que la reconnaissance tardive des discriminations et la montée de revendications minoritaires ne permettent plus d'ignorer. Longtemps pensées séparément, les unes à travers la « question immigrée », les autres en termes de « racialisation », ces frontières extérieures et intérieures sont étroitement liées, tant dans les histoires familiales que dans les discours publics. Résultat de quatre années d'enquêtes menées par une équipe de sociologues, anthropologues, historiens, politistes, juristes, psychiatres et psychanalystes, cet ouvrage met au jour les transformations contemporaines des identités et des altérités dans la société française.

(notice d'éditeur)
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Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /2010 06:15

conseil europe Strasbourg, 22.02.2010 - Les gouvernements européens ne traitent pas les Roms de la même façon que les autres migrants alors qu’ils ont tout autant besoin d’être protégés. Les migrants roms sont renvoyés de force dans des pays où ils sont exposés à des violations des droits de l’homme, déclare Thomas Hammarberg, Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, dans son dernier point de vue.


Le Commissaire affirme que les directives adoptées par l’UE n’ont pas les mêmes effets sur les Roms que sur d’autres citoyens de l’Union. « Les dispositions protectrices de la directive sur la liberté de circulation sont beaucoup plus facilement mises à mal en ce qui concerne les Roms que d’autres groupes identifiables. Des expulsions de Roms contraires au droit communautaire ont eu lieu. Dans d’autres cas, les lieux d’habitation de familles roms ont été détruits pour les inciter à partir ‘volontairement’ ».


Le Commissaire Hammarberg souligne qu’il est inhumain de renvoyer les familles roms d’un pays à l’autre comme c’est le cas actuellement. Cette pratique est injuste tout particulièrement pour les enfants, dont beaucoup sont expulsés du pays même où ils sont nés et ont grandi. De plus, dans bien des cas, les expulsions entre pays de l’Union européenne ont également échoué, car les Roms se servent du droit de circulation qu’ils ont en tant que citoyens européens pour aller d’un pays de l’Union à l’autre.


« Les Etats qui dépensent actuellement des sommes considérables pour renvoyer les Roms dans leur pays d’origine feraient un meilleur usage de cet argent en finançant des mesures d’insertion sociale de ces personnes » a conclu le Commissaire.


Les points de vue du Commissaire paraissent tous les quinze jours en anglais, français et russe. Ils peuvent être repris sans autorisation préalable à condition que le texte ne soit pas modifié et qu'il soit fait mention de la source comme suit : « Egalement consultable sur le site du Commissaire : http://www.commissioner.coe.int ».


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Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /2010 12:35

En ce début d'année 2010, le groupe de recherche Achac vous annonce la réalisation de nombreux projets, dans la dynamique des initiatives lancées en 2009.


expo paris affiche BDL'événement de ce mois de février : l'exposition inédite Paris 150 ans d'immigration (1860-2010).

 

Cette exposition, réalisée par le groupe de recherche Achac en partenariat avec la Mairie de Paris, retrace pour la première fois l'histoire des immigrations à Paris et dans sa région, de 1860 à nos jours. Une histoire jusqu'à présent méconnue et pourtant pleinement constitutive de l'identité et de la diversité de la ville aujourd'hui.

 

 

Paris est liée depuis des siècles à ces voyageurs, travailleurs, réfugiés, artistes, soldats, sportifs, rapatriés, militants et commerçants, venus des quatre coins du monde, de toute l'Europe et des outre-mers, et qui ont construit un destin commun.


Aujourd'hui :

- un 5e de la population francilienne est d'origine extra-européenne

- un quart des Parisiens est né à l'étranger

- plus de 80 nationalités se croisent à Paris.


 

Paris, ville mosaïque, est ainsi la première ville de France à proposer au public une exposition en extérieur, DSCF8516accessible à tous gratuitement : depuis le 8 février, 17 totems composés de textes et d'images sont disposés tout autour de l'Hôtel de Ville, répartis sur trois périodes chronologiques : de 1860 à 1920 (sur le parvis de l'Hôtel de Ville), de 1920 à 1975 (rue de Rivoli), et de 1975 à 2010 (rue Lobau).


 

 

Grand public, professeurs et élèves, Parisiens et touristes, vous avez deux mois pour découvrir Paris 150 ans d'immigration (jusqu'au 12 avril 2010).


 

Cette exposition s'inscrit dans la lignée des recherches menées depuis plusieurs années par le groupe de recherche Achac sur l'histoire des immigrations européennes et des Suds à Paris et en France, concrétisées par de nombreuses publications et expositions.


Le coffret de huit beaux livres Un siècle d'immigration des Suds en France, paru tout récemment, représente l'aboutissement de ce programme et marque les 20 ans de l'association.


Regroupant les contributions de 150 chercheurs et une iconographie souvent inédite, le coffret est en consultation dans de nombreuses institutions publiques : vous en trouverez la liste complète sur le site http://www.coffret-immigration.com.


 

Par ailleurs, si vous êtes intéressé par l'acquisition du coffret, la souscription se poursuit, également sur le site internet.


 

Pour voir la liste des 7 bibliothèques et des 8 musées municipaux parisiens où vous pourrez trouver le coffret, en parallèle de l'exposition, rendez-vous sur le site http://www.paris.fr


 

 

Ce programme s'accompagne de 9 expositions régionales, dont la présentation en France continue :


 

- Toulouse, un siècle de présence des Suds

- Marseille/Provence, portes des Suds

- Lorraine, porte des Suds

- Alsace, présence des Suds

- Nord-Pas-de-Calais, porte des Suds

- Bretagne, porte des Outre-mers

- Paris, carrefour des Suds

- 100 ans de migrations en Aquitaine

- Rhône-Alpes, carrefour des Suds


 

 

Collectivités, associations, musées, médiathèques : si vous souhaitez accueillir les expositions régionales, contactez les responsables régionaux du programme (cf. liste des contacts itinérance expos en pièce jointe).

 

 

De nouvelles expositions régionales sont en préparation, afin de continuer à écrire l'histoire des immigrations en France. Vous en serez informés dans nos prochaines lettres d'actualités.


LD logo ACHAC

 

Groupe de recherche Achac

80, rue Laugier

75017 Paris

http://www.achac.com

contact@achac.com

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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 11:04

 

Pendant un an et demi, Eve Chrétien est intervenue dans un centre de rétention, pour la Cimade. Mediapart publie aujourd'hui Ce premier extrait d'un livre de chroniques, à paraître en septembre 2010 chez Actes Sud, est également parue sur Mediapart. Nous le reproduisons avec l'autorisation de l'auteur. L'annonce d'une reconduite à la frontière, d'un départ à l'aéroport... Témoignage de la détresse au quotidien.

« Devant un évanouissement les gens crient : De l'eau ! De l'eau de Cologne ! Des gouttes d'Hofmann ! Mais pour quelqu'un qui désespère, on s'écrie : Du possible, du possible ! On ne le sauvera qu'avec du possible ! Un possible : et notre désespéré reprend le souffle, il revit, car sans possible, pour ainsi dire on ne respire pas ». Traité du désespoir, Sören KIERKEGAARD, 1849.

 Monsieur N, retenu numéro 372/09 est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau.

 Dehors, un gamin de onze ans court pour rejoindre ses copains sur le terrain de foot qui se trouve à quelques mètres en contrebas : l'entrainement commence à 17 heures et il est en retard parce qu'il n'a pas trouvé son short. Sa petite sœur l'avait caché sous son lit. Dehors, une mère de famille, cinq enfants en orbite, rentre d'avoir fait les courses au Lidl de Villebon. Sa petite fredonne la Marseillaise comme elle fredonnerait une comptine. La mère agacée lui dit : « Fatou, arrête de chanter ça ». Et la petite de répondre : « mais maman, c'est une nouvelle chanson que la maitresse nous a apprise ce matin... ».

 Dehors, l'eau de l'Yvette gambade inlassablement dans son lit de boue.

 Monsieur N est au centre de rétention depuis de longues semaines déjà. Il aura certainement été le vingt millième sans-papiers interpellé de l'année. Le vingt six millième peut-être bien. Un petit poisson dans le Pacifique. Inquiet dès le premier jour, il a demandé à me voir tous les matins. Chaque jour, il a eu besoin d'une nouvelle idée, d'un nouvel espoir pour se tenir debout. Chaque jour, devaient germer en lui de nouveaux mécanismes de défense, de nouvelles questions : « madame, si je fais appel de la décision du tribunal, je vais pouvoir sortir ? », « Je pense que je veux faire réexaminer ma situation par l'OFPRA », « madame, ça n'est pas normal que je sois ici, je suis un vrai réfugié, ma situation doit être entendue ». Bien sûr, il m'est arrivé de lui répondre que je ne pouvais pas le recevoir parce que d'autres urgences m'occupaient. « Tous les jours, ça n'est pas possible. Vous voir tous les jours, non, ça ne sera pas possible ». Dans son regard alors, toujours la même question : qu'y a-t-il de plus urgent que ma vie ? A chaque entretien il se présentait, le poing serré sur son PV d'interpellation et sur sa peur.

 Ce mardi-là, la greffière, rangers aux pieds et équipement de rigueur à sa taille de guêpe, galope à travers le couloir, escalade les marches qui mènent à la zone de vie des retenus : elle vient annoncer à monsieur N que le consulat a délivré un laissez-passer sans même le rencontrer et qu'il prendra son avion dans deux jours. Elle pousse la lourde porte qui retombe aussitôt comme un marteau sur une enclume. Vite. Même la porte prévient au mieux toute fuite, tout déplacement sans autorisation, sans clé, sans escorte. La porte, symptôme sacré de notre chère sédentarité. La greffière crie : « Monsieur N ! ». Pas de réponse. « Monsieur N vous êtes où ? Oh ho ! ». Elle lui annonce la bonne nouvelle et s'en va. Il est 9h32. Monsieur N se tient apparemment debout au milieu de la cour de quelques mètres carrés, entourés de murs desquels même la laine de verre tente de s'échapper. Au-dessus de sa tête, un filet de sécurité le sécurise. Dans les angles, des caméras de sécurité le sécurisent aussi beaucoup, et sont les témoins du coup qu'il vient d'encaisser. Dans deux jours, le contribuable français y mettra de sa poche pour l'envoyer chialer ailleurs.

 A 9h33, monsieur N demande à voir la Cimade. Je suis occupée. Il demande encore à 9h40, à 10h30, à 11h43. A 13 heures, il téléphone sur mon portable d'urgence.

 Lorsqu'il avait fallu l'aider à rédiger sa demande d'asile, il avait eu la même fébrilité. Avec un treuil sans doute, il avait  cherché au grenier de sa mémoire, tout ce que, jusqu'là, il avait voulu effacer et fuir. Ses mots sous ma main, j'en sentais physiquement la brûlure. Mère assassinée. Père assassiné. Lui, emprisonné. Son torse ébouillanté. Sa peau presque blanche sous son tee-shirt. Il avait parlé par nécessité, tentant vaillamment de dépasser le bégayement qui surgissait à chaque fois qu'il repensait à ce « avant ». Bégayement qui révélait son désir de parler plus vite que la peur du souvenir.

 Dans l'après-midi, je le reçois. Recevoir est un terme qui prend ici tout son sens. Je regarde le listing du jour : 27 noms, 27 visages pris en photo par le flic de l'accueil. Sous chaque nom, un numéro. A côté du sien, je lis « Roissy : 11h30 ». Je suis calme. Je sais que monsieur N est un homme posé. Il a cette douceur ronde qui lui vient sans doute de sa mère rwandaise. Il a beau mesurer près de deux mètres et peser au moins 120 kilos, il donne le sentiment de pouvoir tenir un oiseau dans ses mains sans l'effrayer. Pas un crescendo dans son expression, chaque mot équivalent à l'autre : Bach ressuscité.

 Nous parlons près d'une demi-heure. Il n'y a plus rien à faire. Toutes les voies juridiques ont été explorées. Tout a été rejeté : les appels, le recours administratif, les courriers, la demande d'asile. Le genre de situation où l'on se dit qu'avec ou sans droit, le résultat reste invariable. Son corps imposant n'entre pas dans le cadre du droit, semble-t-il. Impossible d'écarter les murs.

 J'ai la lourde tâche de lui expliquer une fois encore que son recours auprès de la Cour Nationale du Droit d'Asile n'empêchera pas son expulsion. Il ne refuse pas de le comprendre : il en est incapable. Autant lui demander de condamner l'espoir. « Ca n'est pas normal d'être envoyé à la mort avant d'avoir obtenu une réponse. Vous en convenez avec moi madame, ça n'est pas correct ? ». J'en conviens de toute mon âme et cela ne sert rien d'autre que mon confort intellectuel.

 Je pousse la porte d'un monde schizophrénique et me mets à lui expliquer les conséquences possibles du délit qu'il va devoir commettre, puisque sa volonté ira jusqu'à mourir plutôt que de se retrouver au Congo. Il me semble que tout intervenant en rétention, dans ces instants pénibles, prend la pleine mesure de ses convictions et de la force qu'elles lui confèrent. Je lui dis : « ils vous emmèneront sur le tarmac », « il faut attendre que les passagers entrent dans l'avion pour vous mettre à crier et à vous débattre ». Je lui dis « cela peut aussi se passer sans heurt, un simple refus verbal et la police vous ramènera au centre ». Il demande s'il sera menotté, frappé, si sa dignité sera respectée. Il demande sans demander : il ne réfléchit plus.

 A mesure que je lui parle, son comportement devient étrange, il ferme les yeux et lève ses bras comme s'il s'étirait, fait craquer les os de son cou. Je ne comprends pas tout de suite ce qui lui arrive. Je l'appelle : « monsieur N, vous m'entendez ? Monsieur N ? ». Il ne répond pas. Il ne m'entend apparemment plus. Je suppose qu'il va se mettre à pleurer ou qu'il peut éventuellement se mettre en colère : je suis prête à cela. La veille encore, monsieur C s'était écroulé, surnageant à peine dans un lac de larmes brûlantes.

Soudain, tous ses membres se mettent à trembler. Des spasmes d'une violence pour moi inédite, le traversent sans qu'il ne puisse visiblement les contrôler. Il tombe de sa chaise et s'écroule sur le sol. Il se retrouve à terre et se tord dans des mouvements saccadés, il hurle entre râles et sanglots. J'ai un mouvement de recul, je sais qu'il ne me fera pas de mal, mais je vois bien que la terreur le domine bien plus que son esprit ne peut le faire, et qu'il est complètement dépassé. Ses pieds se prennent dans les fils de l'ordinateur, sa tête cogne le sol, ses bras claquent contre le mur, sa respiration est de plus en plus forte et s'accélère. J'ai même l'impression qu'elle pourrait s'arrêter tellement il semble suffoquer et épuiser tout son souffle, tous ses muscles.

 Monsieur N est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau. Le policier qui l'a accompagné dans le bureau et qui attend derrière la porte, entre et me demande ce qu'il se passe. A voir son visage épouvanté, je comprends l'ampleur de la situation. Il se rue sur mon téléphone interne, appelle la brigade à l'aide. Il appelle le greffe, le chef de centre adjoint. S'il pouvait, il appellerait sa propre mère. Très vite, le bureau est envahi comme jamais. Monsieur N est au sol, toujours secoué de spasmes, des cris insensés s'échappant des profondeurs de son histoire plus que de sa gorge, quatre policiers sont autour de lui. La greffière appelle immédiatement les pompiers.

 Je ne sais pas quoi faire de moi-même. Je ne veux pas assister à cela. Je ne veux pas le regarder à terre, tordu comme une chenille, nu comme un ver, nu dans sa dignité. Je ne veux pas non plus le laisser seul avec eux. Ma présence empêchera leur débordement éventuel. Alors je reste là, adossée au mur, coincée entre ma chaise et le brigadier chef. De temps en temps, j'essaye de lui parler, je m'approche de lui, je pose ma main sur son épaule, je lui frotte le dos... « Monsieur N, c'est Eve, vous m'entendez ? ». C'est inutile. J'essaye de penser à ce qui doit me protéger, parce que je suis en train de glisser sur une pente dangereuse, je me demande ce que j'ai dit et qui a pu déclencher sa crise, comme si j'en étais responsable. Mais je dois me retirer, c'est à ceux qui l'enferment d'assumer.

 Les pompiers arrivent en quelques minutes à peine. Ils ont l'habitude de venir au centre de rétention. Ils connaissent les lieux. Ils sont trois. Une femme et deux hommes. La femme dit n'avoir jamais vu ça de sa vie, elle réfléchit et passe en revue ses cours de secourisme : « ce n'est pas de l'épilepsie, ce n'est pas de l'asthme... ». Certes non. C'est de la terreur. C'est ce qui se produit quand on inflige à un Homme une chose qu'il ne peut  humainement pas porter, même en mobilisant tout ce qui fait de lui un Homme.

 Je sors du bureau. Je suis en mouvement permanent. Je marche de long en large dans le couloir qui longe mon bureau. Ma seule fonction est d'être là, mes yeux et mes oreilles en parfait éveil. L'un des pompiers prend le téléphone et décide d'appeler le médecin de garde. Le standard de l'hôpital le met en attente. Soucieux de ne pas délaisser ses collègues qui essayent tant bien que mal de maitriser monsieur N, il branche le haut-parleur du téléphone pour libérer ses mains et pose le combiné sur le bureau. A lieu alors l'instant le plus démesuré, le plus inhumain qu'il m'ait été donné de vivre au centre de rétention depuis mon arrivée : le haut-parleur crache une musique d'attente. Pendant que quatre policiers et trois pompiers sont penchés sur monsieur N qui hurle à la mort, les yeux révulsés, les tempes trempées de sueurs, les membres écartelés par une apparente douleur, résonne dans le bureau et le couloir... la petite musique de nuit de Mozart.

 Je suis assise sur la chaise qui se trouve à la sortie du bureau, réservée habituellement au policier qui attend les retenus qui sont en entretien avec moi. Les jambes croisées, la main sur ma bouche, les yeux incapables de fixer quoi que ce soit. Mille choses me traversent l'esprit. La crise de monsieur N dure depuis déjà quinze minutes. Quinze gigantesques minutes. Ma pensée se dilue dans l'atmosphère : retiens bien tout ce qui se passe pour en témoigner dans le détail. Pour en témoigner jusqu'à ce que la sidération se répande et que les foules se lèvent. Je me dis que l'administration m'a volé Mozart pour toujours et que je ne pourrais jamais plus écouter cette foutue musique sans entendre les hurlements déchirants de monsieur N.

 A côté de moi, l'un des policiers se tient debout, le teint rouge et bouillonnant de remise en question. Il a le visage qu'ont les gens aux enterrements, ou à l'église pendant la sainte scène. Oui, cela me rappelle la mine recueillie et incompréhensible qu'avaient les adultes que je voyais, petite, se tenir en cercle autour de l'autel pour manger gravement ce morceau de pain qui, au fond, n'était rien d'autre qu'un simple morceau de pain. Il doit sans doute se dire que son métier de flic n'est pas marrant tous les jours mais qu'il faut bien en passer par là. Je me demande quelle est la raison -  la raison sérieuse et valable - qui fait qu'il faille en passer par là. Le bon sens est un fantôme ici. Mais que pouvons-nous attendre de lui ? Qu'il ouvre les portes du centre et laisse filer monsieur N ? Allons, allons... aucune décision ne lui appartient, c'est ce qui le protège. Les pompiers sont toujours en train d'essayer de calmer monsieur N. L'un d'eux me demande son prénom. Peut-être, me dit-il, qu'il a besoin de familiarité.

 La Gloire. Il s'appelle La Gloire, lui réponds-je. Je crois bien que cela provoque un léger rire chez les policiers. Tout léger. Juste une petite bouffée d'air expectorée sans penser à mal. Convenons qu'aucun auteur n'aurait inventé de nom plus à propos.

 Dehors, le gamin tire au but et marque. Ses copains se jettent sur lui et le congratulent. Dehors, une vieille dame promène son chien, qui pisse généreusement sur les grilles du centre de rétention. « Allez viens, Fifi, on rentre à la maison. Fifi ! Au pied ! Viens ici, tu vas nous faire avoir des ennuis ! ».

 Dedans, sur un fond de Mozart, la greffière lance calmement : « La Gloire, vous m'entendez, La Gloire ? C'est pas la peine de faire ce cinéma, vous le prendrez de toute façon, votre avion ! Allez, allez, calmez-vous La Gloire, c'est pas comme ça que vous y arriverez ». Il est toujours à terre, roué de coups par l'invisible main de la peur. Elle attrape une bouteille d'eau, mouille sa main et passe le dos de ses doigts sur la joue du comédien. Son geste est presque tendre. Je ne sais plus où je suis : entre son geste et ses paroles, il y a pourtant des mondes, des gouffres et des tranchées, mais elle semble n'en pas faire grand cas. Son geste s'apparente à du cubisme ou de la pataphysique. On dirait une insulte. Je voudrais qu'elle ne le touche pas comme ça.

 Au bout d'une demi-heure d'horreur, une accalmie du rythme cardiaque de monsieur N permet aux pompiers de le faire lever et de le porter jusqu'au camion qui l'amènera à l'hôpital d'Orsay. Trente minutes. Un demi-cercle de silence. Il parvient à se tenir debout et marche aussi lentement qu'un homme qui sortirait des décombres de sa maison écroulée après un tremblement de terre. Quatre hommes en bleu le soutiennent par la taille, les coudes, les épaules. Impossible de dire s'il respire ou s'il crie : son souffle puissant ouvrirait les portes du centre si le policier ne le faisait pas en passant devant l'étrange cortège. « Attendez, je vous ouvre. Allez-y, passez... allez-y, c'est bon, je tiens la porte ».

 La greffière vient vers moi : « ça va ? ». Je hausse les épaules et lui fais une grimace universelle signifiant : qu'est-ce que je peux vous répondre là, hein ? Vous voulez que je vous réponde quoi ? Je trouve moyennement opportun qu'elle s'adresse à moi, mais ma relation avec les policiers du centre est pour ainsi dire l'un de mes outils de travail : je ne peux la mettre en jeu. Elle a envie de papoter et me dit : « c'est du cinéma de toute façon, vous savez, j'ai l'habitude... ». Je la coupe tout net en allant attraper les clés du sas de sécurité pour sortir à l'air libre. En longeant le couloir, je me dis que cinéma ou pas, la situation est exactement la même. Dans un cas comme dans l'autre, cet homme est à terre sans plus aucune dignité. Je ne veux même pas réfléchir à cela, je ne vois aucune raison d'y penser. J'ouvre les portes une à une et me trouve nez à nez avec le chef de centre adjoint.

 Il a déjà quitté son uniforme, il est 18 heures. Petit fonctionnaire. Il est en jean et a l'air un peu agacé, un peu fatigué, mais montre tout de même qu'il est bien désolé par une grimace puante. Inconscience quasi protocolaire. Pour détendre l'atmosphère, il se lance : « alors Eve, qu'est-ce que vous lui avez dit pour qu'il se retrouve dans cet état-là ? Hahahah, je blague, hein... ne vous inquiétez pas ». La greffière nous rejoint. Ils se mettent à commenter l'évènement. Le chef adjoint demande : « qui c'est qui lui a dit qu'il avait un vol ? Pffff... ». La problématique principale reste celle-ci : une escorte de police pour emmener monsieur N à l'hôpital, représente des effectifs en moins pour les déplacements des autres retenus de cette nuit au lendemain matin, or... le lendemain doivent avoir lieu des embarquements, des déplacements au consulats, au tribunal de grande instance. Il faut bien trouver une solution pour que la machine tourne.

 Dans le silence de mon âme, je leur suggère de s'en référer au travail de ce cher Eichmann, administrateur des transports de son état, qui leur aurait trouvé un moyen efficace pour optimiser la cadence. Ces flics ont révoqué leur conscience depuis des années déjà et comme dirait je ne sais qui, je me demande bien quel diable ils iront prier pour qu'aucun des retenus ne se venge un jour. La solution est finalement trouvée : pas plus tard que tout de suite, la greffière doit aller téléphoner au commissariat mitoyen pour demander des renforts. Du rabiot de flics. Joie.

 Je retourne dans mon bureau, sonnée par la démesure de l'assaut. Clés, portes, sas, caméras, couloir. Je me tiens debout au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille. Les chaises sont retournées, les fils électriques de l'ordinateur sont arrachés. En allant remettre les chaises debout, je glisse sur la sueur de monsieur N. J'attrape ma veste, la jette sur mon épaule et m'extrais de cet entrepôt bien gardé.

 Dehors le soleil rayonne d'une navrante indifférence. Je croise un gamin qui rentre de son entrainement de foot. Sa mère est venue le chercher. « C'était bien ? T'as marqué des buts ? ». Je presse le pas vers la boulangerie, malgré l'heure, il restera sûrement du pain.

 La nuit, génie de l'enfouissement, tente courageusement de ranger les images du jour dans quelques soubassements de mon cerveau. Un cri dans le placard de mon enfance, celui de la buanderie où ma mère rangeait les vieux morceaux de tissus peut-être. Les regards indéchiffrables des policiers dans un beau paysage, Mombassa 2003 en famille, au milieu des couleurs du marché, ils passeront sans doute inaperçus. La nuit range, le silence prépare ; jusqu'à tant que l'on puisse parler.

 Le lendemain, le jour est encore jeune quand je m'enquiers de la santé de monsieur N auprès du greffe. On m'informe qu'il n'a passé qu'une heure à l'hôpital et a été ramené au centre aussitôt. Le médecin de l'hôpital d'Orsay lui a généreusement fourni un doliprane et lui a rédigé un certificat médical sur lequel trônaient ces mots indéfinis : « choc émotionnel ». De l'acide sulfurique.

 EPILOGUE

Comme prévu, le surlendemain, monsieur N, retenu numéro 372/09, a été emmené à l'aéroport, a refusé d'embarqué. Il a été ramené au centre de rétention. Quelques jours plus tard, il a à nouveau été amené à l'aéroport, mais cette fois, les policiers ne l'ont pas informé à l'avance de leur projet. A 7 heures du matin, ils sont entrés dans sa chambre : « prépare tes affaires, tu pars à l'aéroport ». A 7h25, il a laissé un message sur le répondeur du portable d'urgence de la Cimade : « Bonjour madame, c'est N La Gloire. Je voulais vous informer du fait qu'à ma grande surprise, et bien que mon dossier soit en cours d'examen à la Cour Nationale du Droit d'Asile, les agents de polices du centre sont en train de m'amener à l'aéroport...C'est la raison pour laquelle je vous appelle à l'aide. Merci de me rappeler». Avec un peu plus de temps, il aurait ajouté, « salutations respectueuses ».

 Il a à nouveau refusé d'embarquer. Avec son corps et de tout son être. Chaque refus donne un effet, disait le poète. Les passagers de l'avion, choqués de ses cris et de sa situation ont refusé de s'asseoir sur leurs sièges, ont fait une quête et lui ont remis la somme de 1400 euros en signe de soutien. Ainsi, c'est les poches remplies de billets qu'il a été déféré à Bobigny, où le juge a décidé de ne pas l'envoyer en prison mais lui a donné une peine d'interdiction du territoire français d'une durée d'un an. La loi l'a fait devenir ce qu'il n'est pas : un délinquant, un condamné. Un interdit.

 Quelques heures plus tard, il téléphonait pour s'informer des possibles suites à donner à son affaire. « En urgence, madame, vraiment j'ai besoin de vous, là... ». Cependant que l'eau de l'Yvette continuait de gambader inlassablement dans son lit de boue.

Par Différences. La revue - Publié dans : Migrants
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