Syndication

  • Flux RSS des articles

Présentation

Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /Déc /2009 07:40

Des usages de la barbarie

Par Jean-Luc Gautero,

maître de conférences de philosophie des sciences,

Université de Nice Sophia Antipolis


Pour un militant antiraciste, l’emploi du concept de barbarie est quelque peu problématique : d’une part, on est tenté de qualifier de barbare la manière dont les forces de l’ordre se comportent trop souvent à l’égard de ceux dont la couleur de la peau fait supposer que leurs ancêtres ne sont pas tous européens, ou la manière dont sont traités les sans papiers, que ce soit par les administrations, dans les centres de rétention ou lors des reconduites à la frontière ; mais il faut savoir d’autre part que l’étymologie la plus vraisemblable du mot « barbare » le fait remonter à la façon dont les Hellènes désignaient les étrangers, ces étrangers qui ne parlaient même pas le grec mais se contentaient de proférer des sons inarticulés (« Bar… bar… »), plus proches des bêlements des moutons ou du croassement des corbeaux que du langage humain. Les barbares ne sont donc pas véritablement humains, ce sont au mieux de grands enfants qu’il s’agit d’éduquer, à moins que ce ne soit des sous-hommes, voire des animaux. Employer le qualificatif « barbare » ne nous conduit-il pas alors à adopter des préjugés fondamentalement racistes et xénophobes ? Pour pouvoir y faire recours sans mauvaise conscience, il est nécessaire d’en distinguer soigneusement deux usages, que l’on appellera l’usage de la police et celui de la politique.


Cette distinction peut surprendre, car on a plutôt coutume de relier « police » et « politique » : la politique, nous disent les dictionnaires, est ce qui est relatif au gouvernement de l’État, et l’État use de son « monopole de la violence physique légitime » (Weber) par l’intermédiaire de la police. Mais je n’entends pas ici « police » et « politique » dans leur sens usuel : je reprends une opposition développée par l’un des philosophes politiques français contemporains les plus intéressants, Jacques Rancière, dans son livre La mésentente (1995) et dans deux articles inclus dans le recueil Aux bords du politique : « Politique, identification, subjectivation » (1991) et « Dix thèses sur la politique » (1998). Bien loin de considérer la police comme au service de la politique, Rancière les situe dans une relation de conflictualité. C’est ce qu’énonce la septième de ses dix thèses : « La politique s’oppose spécifiquement à la police ». Il enchaîne alors en donnant sa définition de la police, peu différente de celle du dictionnaire de Furetière, à la fin du dix-septième siècle : « Loix, ordre & conduite à observer pour la subsistance & l’entretien des Estats & des Sociétés ». La police ne se limite pas ainsi à la répression, elle a trait à tout ce qui est nécessaire pour maintenir le consensus dans une société. Les hommes (et les femmes) en bleu n’interviennent qu’en dernier recours : « La police n’est pas la loi qui interpelle l’individu […] Elle est d’abord le rappel à l’évidence de ce qu’il y a, ou plutôt qu’il n’y a pas : “Circulez, il n’y a rien à voir.” La police dit qu’il n’y a rien à voir sur une chaussée, rien à faire qu’à y circuler ». Son rôle n’est donc pas forcément négatif : en général, un agent donne l’instruction de circuler quand il y a un attroupement, et s’il y a un attroupement, c’est certes qu’il y a quelque chose à voir ; mais ce qu’il y a à voir, c’est trop souvent une victime d’un accident de la route. Et si le « Circulez ! il n’y a rien à voir » est mensonger, il est alors néanmoins utile : l’attroupement risque de retarder l’arrivée des premiers secours et de compromettre la survie de la victime. Parfois, cependant, l’agent dit qu’il n’y a rien à voir alors qu’il y a quelque chose que, d’un autre point de vue que le sien, il est important de voir : d’autres agents qui tabassent un jeune un peu trop chevelu ou un peu trop bronzé à leur goût avant, s’il survit à l’interpellation, de l’inculper pour outrage et rébellion, un sans papiers que l’on expulse sans ménagements vers un pays que l’on dit être le sien alors qu’il l’a quitté il y a bien longtemps ou qu’il y est en danger de mort… Dans une société de classes, le consensus ne s’obtient qu’au prix de l’aveuglement généralisé sur l’injustice faite à certains, de l’acceptation pour certains du statut de « sans part » (ils n’ont pas part aux biens communs, aux décisions communes).


La politique est alors ce qui vient briser le consensus policier en réclamant une part pour les sans part : elle fait apparaître les injustices. Elle est, écrit Rancière, un autre nom du processus d’émancipation. Briser le consensus ne suffit donc pas à faire de la politique : celui qui affirme que les chambres à gaz ne sont qu’un détail de l’histoire brise le consensus, mais il ne le fait pas en revendiquant une part pour les sans-part, il affirme bien au contraire qu’ils ont encore trop. Il ne s’inscrit donc en rien dans un processus d’émancipation, et ne fait pas de la politique au sens que Rancière donne à ce terme.


On l’aura compris : la barbarie dans son sens premier, celui dont les antiracistes devraient se méfier, est la barbarie telle que la conçoit la police. Ce qui permet d’ignorer en tout ou en partie les droits de certains, c’est de nier, en tout ou en partie, leur humanité. Rancière donne l’exemple de patriciens romains refusant de discuter avec des plébéiens révoltés, parce que par principe les plébéiens ne peuvent pas parler : au mieux, comme des perroquets, ils répètent sans comprendre. Il donne aussi l’exemple des Scythes répriment un soulèvement de leurs esclaves, après avoir en vain essayé de les combattre, en les abordant avec les fouets dont ils frappent leurs chevaux : pour que les esclaves comprennent bien qu’ils ne valent pas mieux que des bêtes, et ainsi s’inclinent. L’ironie de la chose est que les Scythes sont l’un de ces peuples que les Grecs traitaient de barbares et pour lesquels le concept a été forgé.


Des adversaires peuvent donc se considérer mutuellement comme barbares et avoir également raison de le faire en se situant l’un et l’autre dans une logique policière. D’ailleurs, ils auraient aussi raison de le faire dans une logique politique, qui n’est pas la leur. Car que serait le barbare au sens de la politique ? Pour répondre à cette question, je m’éloignerai de Rancière et ferai appel à une formule connue de Lévi-Strauss, « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », en l’adaptant un peu : le barbare, au sens politique du terme, c’est l’homme qui croit à la barbarie, au sens policier du terme. Mais comme le fonds du discours policier est, sous une forme plus ou moins douce, que certains n’ont droit à rien, qu’il n’y a pas de part des sans-part, il est donc qu’il y a des barbares ; ce qui peut s’entendre de manière atténuée (certains humains ne sont pas aussi humains que nous : n’appartiennent pas au cercle de la raison ceux pour qui le marché n’est pas aussi naturel que l’air qu’ils respirent) ou extrême (certains ne sont pas humains : à Auschwitz, on n’a gazé que des poux) : la barbarie, dans une optique politique, est donc une part constituante de l’activité policière. Bien sûr, la police peut être plus ou moins barbare : entre l’expulsion d’un sans-papiers et la « solution finale », la distance est grande. Mais la justification même de l’expulsion des sans-papiers relève déjà de la barbarie, d’un point de vue politique. Faire une distinction entre « bons » réfugiés politiques et « mauvais » réfugiés économiques, ce n’est rien d’autre qu’affirmer que ceux qui ne risquent pas d’être tués brutalement peuvent bien mourir de faim, cela nous est indifférent dès lors qu’ils le font loin de chez nous, où leurs cadavres pourraient souiller nos rues : c’est refuser de voir en eux des êtres humains, dont la vie aurait une valeur intrinsèque. En outre, la distance est grande aussi entre d’une part l’expulsion des juifs de l’Est vivant en Allemagne sans permis de séjour (selon les instructions adressées à tous les Länder début mars 1933 par le ministre de l’Intérieur du Reich) et d’autre part l’extermination systématique de ceux que le Reich définit comme juifs. Cette expulsion ouvre pourtant la voie à la succession de nombreuses autres mesures, qui de proche en proche finissent en moins d’une dizaine d’années par conduire à la mise en œuvre de cette extermination. La politique a donc toujours sa raison d’être : car s’il y a certes des gradations dans ce que l’usage de la politique considère comme la barbarie de la police, cela ne doit pas conduire à en accepter les formes les plus légères ; cela exige au contraire de s’opposer à celles-ci, de s’y opposer tant qu’il en est encore temps.

Par Différences. La revue - Publié dans : Racisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Articles récents

Liste complète

Manifestations passées

Créer un Blog

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés