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Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 23:10

 

Entretien avec Karim Lahidji ,

président de la Ligue des Droits de l’Homme iranienne,

Vice-président de la FIDH (Fédération internationale des Droits de l’Homme)

Réalisé le 5 février 2010

IRAN : LENTE DEGRADATION DE L’ETAT DE DROIT VERS UN REGIME AUTORITAIRE ET THEOCRATIQUE

REFORMATEURS ET CONSERVATEURS EN IRAN

 

Différences : A quoi correspond la classification réformateurs / conservateurs ? Est-elle pertinente ?

 

Karim Lahidji : Dans les années 80, on pouvait effectivement déceler deux factions dans le régime, d’un côté, les réformateurs, considérés comme la gauche parce qu’ils tenaient un Behechti et Khomeinydiscours égalitaire, mouvance à laquelle appartenait le président de l’Assemblée, Mehdi Karoubi ; de l’autre, les conservateurs très attachés au bazar, proches de la bourgeoisie, favorables à une économie de marché…Le représentant de cette aile, Hachémi Rafsandjani d’abord président de l’Assemblée, a occupé les fonctions de président de la République pendant huit ans après le décès de Khomeiny, de 89 à 97. C’est à lui que l’on doit la reprise des relations économiques avec le monde entier.

En fait, d’un côté, une alliance s’était nouée entre bazaris et mollahs, formant le groupe des conservateurs hostiles aux changements, de l’autre, les réformateurs qui voulaient d’abord l’application pure et simple de la Constitution et particulièrement la partie relative aux droits et libertés socio-économiques, favorables à une politique plus vigoureuse en ce qui concerne les changements économiques. Moussavi était le porte-parole de ce courant.

 

Différences : Comment le rapport de force va-t-il se solder ?

 

Karim Lahidji : Sous la présidence de Kamenei, de 81 à 89, de nombreux accrochages se sont produits opposant le président à Moussavi alors premier ministre. Et chaque fois que Kamenei a souhaité le départ de Moussavi, ce dernier grâce à son entourage et au soutien de Khomeiny a pu se maintenir en place.

Mais à la mort de Khomeiny qui sera remplacé par le président Kamenei, la Constitution est modifiée. Davantage de pouvoir est donné au Guide suprême et le poste de premier ministre est supprimé, le vrai chef de l’exécutif devient le Guide suprême et en second lieu le président. Jusqu’en 1997, Rafsandjani va accomplir deux mandats comme président, un troisième à la suite n’étant pas autorisé par la Constitution.

Pour lui succéder, les conservateurs vont présenter le président de l’Assemblée Nateq Nouri soutenu par le Guide suprême. Les réformateurs, dans l’opposition depuis sept ou huit ans vont présenter Mohammad Khatami qui sous Rafsandjani a occupé pendant plusieurs années le poste de ministre de la Culture avant d’être obligé de donner sa démission du fait de sa politique d’ouverture, ce qui lui a valu également de rester placardisé pendant cinq années.

Néanmoins le Guide suprême s’est trouvé obligé d’accepter sa candidature. C’était un religieux et de surcroît un ancien ministre !

 

Différences : Comment se sont déroulées ces élections ?

 

Karim Lahidji : Au début, on ne donnait aucune chance à Khatami, les gens ne connaissaient pas son programme. D’autre part, les conservateurs durant huit ans avaient pu consolider leur pouvoir dans le bazar mais également auprès d’une nouvelle bourgeoisie, qu’ils ont créée, composée de nouveaux riches, et dont l’alliance avec les pasdarans va donner naissance à une sorte de régime plus ou moins militaro-économico-commercial.

Khatami, le candidat réformateur, comme lors de la dernière élection présidentielle, a bénéficié d’un soutien populaire durant les deux mois de la campagne pré-électorale qui s’est terminée par son élection au premier tour avec plus de 60% des suffrages soit 22 millions d’électeurs.

Ce résultat imprévisible marque la première fracture au sein du régime avec, d’un côté, un président élu qui n’était pas le candidat du Guide suprême mais qui bénéficiait du soutien du peuple, de l’autre un Guide suprême qui se retrouve devant le fait accompli et qui va tout faire pour anéantir le résultat du suffrage universel et pour que ce président réformateur ne puisse à aucun moment réaliser son programme, par exemple dans le domaine des droits de la femme.

 

Différences : Pourtant durant cette période l’Iran a connu une grande ouverture…

 

Karim Lahidji : C’est vrai, d’autant que, deux ans après la présidentielle, les élections législatives vont également donner la victoire aux réformateurs. Ainsi dans ce contexte favorable -on se trouve en présence d’une présidence et d’une assemblée « réformateurs »-, tout le monde attendait un changement, une évolution décisive jusqu’à parler d’une époque thermidorienne de la révolution iranienne. Chaque jour, des dizaines de journaux voyaient le jour et toute une génération de journalistes est née en six mois, qui a commencé à vraiment écrire. Aujourd’hui, par comparaison lorsqu’un journal arrive à sortir, dix jours plus tard il est fermé par la justice parce que la justice est entre les mains du Guide suprême. Incontestablement, les années 97-99 peuvent être considérées comme une période exceptionnelle. Vingt ans après la révolution, c’était un immense espoir de réforme au sein de la société iranienne qui prenait corps. Une époque d’ouverture inimaginable au cours de laquelle allaient se créer des associations de droits de l’homme, d’écrivains , de journalistes.

 

Différences : Quels moyens le Guide suprême va-t-il employer pour enrayer cette évolution ?

 

Karim Lahidji : De façon générale, les projets de loi qui étaient dans le projet de réforme de Khatami ont été censurés par le Conseil des Gardiens, l’un après l’autre.

Le projet de loi que j’ai déjà mentionné visant à ce que l’Iran ratifie la Convention sur l’élimination de toute discrimination à l’encontre de la femme voté par le parlement, sous la pression des féministes iraniennes comme Shirine Ebadi, sera immédiatement censuré par le Conseil des Gardiens comme non conforme à la charia.

Le même sort sera réservé au projet de ratification de la Convention internationale contre la torture. Censuré par le Conseil des Gardiens comme non conforme à la charia parce que l’article 1 de cette convention stipule que les châtiments corporels sont considérés comme une atteinte à l’intégrité physique et donc assimilés à une torture, ce qui contrevient au Code pénal iranien dans lequel les châtiments corporels, même le plus atroce, la lapidation, sont admis par la charia. Ainsi toute tentative de modification du Code pénal même par le biais de la ratification de conventions internationales a été vouée à l’échec. De plus, à partir de 1998, les assassinats politiques d’opposants et d’intellectuels commencent, des journaux sont fermés.

 

Différences : Quelles ont été les conséquences de ces reculs successifs des réformateurs ?

 

Karim Lahidji : Quatre ans après son élection, lorsque Khatami se présentera pour un deuxième mandat en 2001, 60% des électeurs étaient déçus, et il dut surmonter le handicap d’une forte abstention. S’il a été finalement élu, il n’en est pas moins sorti affaibli et son second mandat sera encore moins offensif.

La déception touche la société civile, très dynamique jusque là, grâce surtout à deux groupes sociaux, les femmes et les jeunes, en particulier les étudiants dont le mouvement de 1999 réprimé de façon sanglante par les pasdarans et les bassidjis avait fait des dizaines de morts, des centaines de prisonniers et causé l’exil de centaines d’étudiants.

 

A l’élection présidentielle de 2005, il n’y a plus d’obstacle à la candidature de Rafsandjani, l’alternance ayant rendu possible au regard de la Constitution, l’exercice d’un troisième mandat. Face à ce conservateur considéré comme très corrompu, un fasciste islamiste maire de Téhéran, Ahmadinejad à qui personne n’accorde la moindre chance. Pour les réformateurs , le choix se limite entre la peste et le choléra si bien qu’une forte abstention marquera cette élection et si le choix au deuxième tour se portera sur Ahmadinejad, c’est qu’on ne le connaît pas beaucoup alors que l’on ne sait que trop bien qui est Rafsandjani.

Les quatre ans de présidence de 2005 à 2009 d’Ahmadinejad vont provoquer un choc et la société civile qui est de plus en plus réprimée va de plus en plus contester Ahmadinejad.

 

Différences : C’est bien ce qui s’est passé lors de la dernière présidentielle ?

 

Karim Lahidji : Effectivement, cette fois-ci, la société va clairement exprimer son rejet de la peste que représente Ahmadinejad. Après le refus de Khatami de se présenter malgré l’insistance de différents appels, c’est Mir Hossein Moussavi, resté vingt ans dans un placard, qui finalement va affronter Ahmadinejad.

La campagne électorale qui aura été une sorte de remake de celle de Khatami pour son premier mandat en 1997, se déroulera avec en toile de fond une société civile encore plus dynamique, encore plus mobilisée que douze ans auparavant.

Après l’annonce des résultats le mouvement de soutien envers Moussavi va se constituer et se radicaliser et ce malgré la répression sanglante qui se poursuit.

 

Par Différences. La revue - Publié dans : Proche et Moyen-Orient
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Commentaires

Au sujet des châtiments corporels, il est faut connaitre le travail d'Alice Miller sur ce sujet, qui nous explique que ce sont ceux qui ont été traités comme ça dans leur enfance qui pensent que c'était bien ainsi parce qu'ils n'ont pas été punis pour avoir été frappés donc ils pensent que ça leur a évité des souffrances:

http://alice-miller.com/
Commentaire n°1 posté par roblin le 27/02/2010 à 00h04

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