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Jeudi 12 février 2004 4 12 /02 /Fév /2004 21:20

Du racisme anti-arabe à l'islamophobie.

Colloque organisé par le MRAP le 20 septembre 2003, à l'Assemblée nationale.

Article paru dans le numéro 249 de Différences (1er trimestre 2004)

 

Le mal-être juif


Dominique Vidal, rédacteur en chef adjoint du « Monde diplomatique » (1)

Je vous prie d'abord d'excuser Alain Gresh, retenu par un cas de force majeure, mais aussi de m'excuser car, n'ayant appris qu'hier que je devais le remplacer au pied levé, je me suis trouvé dans l'incapacité de préparer une intervention adaptée à vos travaux. J'espère néanmoins que cette réflexion sur ce qui se passe chez les Juifs de France permettra d'éclairer un certain nombre des questions qui sont au centre de vos travaux. Je vais fonder mon intervention sur le livre que j'ai publié au mois de mars dernier, Le Mal-être juif.


Deux précisions de vocabulaire

Commençons par une précision de vocabulaire importante : je trouve l'expression« communauté juive » ambiguë. vidal.jpg De quoi parle t-on ? Des 500 000 à 700 000 Juifs français, ensemble d'une grande diversité sociale, politique, idéologique, religieuse et évidemment d'origine – avec les ashkénazes et les séfarades ? Ou bien de la communauté juive organisée, c'est-à-dire du Consistoire, mais surtout du Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF), et donc des 100 000 à 150 000 personnes membres d'une des associations constituant le CRIF ?

Quand l'actuel président du CRIF, Roger Cukierman, déclare que le score de Le Pen « est un message aux musulmans pour qu'ils se tiennent tranquilles» ou bien lorsqu'il suggère à Ariel Sharon qu'Israël devrait se doter « d'un grand ministère à la propagande, comme Goebbels », il ne parle évidemment pas au nom de l'ensemble des Juifs de France, ni même de l'ensemble de la communauté organisée. La preuve, c'est la montée de réflexions critiques : celle de l'ancien président du CRIF, Théo Klein, ou de l'actuel président du CRIF Rhône-Alpes, Alain Jacubowitz, ou encore celle du « challenger » de M. Cukierman au sein du bureau du Conseil, Michel Zaoui. Ce ne sont pas, faut-il le préciser, de dangereux gauchistes...

Seconde précision : le terme « mal-être» est évidemment un mot fourre-tout, dans lequel j'ai mélangé des phénomènes extrêmement divers allant d'une inquiétude diffuse à une véritable angoisse et provoquant des réactions qui vont du repli silencieux à une agressivité parfois étonnante. Les causes en sont elles-mêmes multiples. Les unes sont d'ordre conjoncturel, liées au conflit israélo-palestinien, aux violences antisémites en France ou encore à la campagne irresponsable menée par un certain nombre d'inconditionnels d'Israël. Mais la toile de fond structurelle qui, seule, explique l'impact extraordinaire de ces facteurs conjoncturels, est, à mon avis, la profonde crise d'identité des juifs français. Revenons sur ces différents aspects.


Comme si l'existence d'Israël était en danger

L'escalade au Proche-Orient suscite bien sûr une grande inquiétude en général et chez les juifs en particulier. On insiste souvent sur la dimension idéologique du lien de ces derniers – du moins d'un certain nombre d'entre eux – avec Israël, mais il s'agit d'abord d'un lien personnel. D'après la dernière grande enquête réalisée en 2002 pour le Fonds social juif unifié, une enquête très sérieuse qui porte sur plus de mille chefs de familles (ce n'est donc pas un sondage fait à la va-vite comme on en lit tous les jours), 85 % des juifs de France ont en Israël, un enfant, un parent ou un ami. Rien d'étonnant, dès lors, si, au soir d'un attentat-kamikaze, les lignes téléphoniques sont saturées.

Dans leur immense majorité, les juifs français avaient espéré que les accords d'Oslo de 1993 permettraient d'établir la paix, sans bien mesurer qu'après l'assassinat d'Itzak Rabin, les gouvernements israéliens successifs avaient peu ou prou tourné le dos à cet objectif. Les juifs français ont été cueillis à froid par l'échec du sommet de camp David en juillet 2000 et, pour la plupart d'entre eux, ils ont cru à l'« offre généreuse » qu'aurait faite Ehoud Barak et que Yasser Arafat aurait refusée. Cette campagne sur le thème de l'« offre généreuse » a été d'autant plus efficace que l'Autorité palestinienne s'est montrée absolument incapable à l'époque de communiquer les raisons pour lesquelles elle avait refusé les propositions israéliennes et, plus généralement, d'expliciter ses propres positions.

Faute donc de savoir ce qui s'est vraiment passé à Camp David, puis à Taba en janvier 2001, l'immense majorité des juifs français – comme des autres Français d'ailleurs – ont vécu la seconde Intifada et a fortiori le recours aux attentats-kamikazes comme la preuve que les Palestiniens auraient renoncé à la paix. Dans la plupart des cas, les Juifs français ne verront pas – ou ne voudront pas voir – l'écrasement des Palestiniens par l'énorme machine militaire d'Israël. Au contraire, ils auront paradoxalement l'impression qu'actuellement, c'est l'existence même d'Israël qui est à nouveau menacée.

Il y a là bien sûr un élément tout à fait majeur du mal-être juif en France. Cela dit, l'enquête, déjà citée, de 2002 nous indique que 48 % des Juifs français (60 % des Juifs diplômés) sont favorables à l'échange des Territoires contre la paix, contre 39 % seulement qui s'y opposent.


Six fois plus d'actes antisémites en un an

Deuxième facteur conjoncturel, la montée des violences antisémites est venue s'ajouter à cette tragédie proche-orientale. Depuis la parution de mon livre, la Commission nationale consultative des Droits de l'Homme (CNCDH), a publié son rapport 2002, dont Mouloud Aounit a parlé tout à l'heure. Ce document capital est venu confirmer l'analyse que nous avions développée dans Le Monde diplomatique. De 2001 à 2002, le nombre d'actes racistes a été multiplié par quatre. Inclus dans ce décompte, le nombre des actes antisémites recensés a été multiplié par six – ces derniers représentent ainsi 62 % des premiers.

Une remarque à ce propos. Il est indiscutable que le recensement des actes de violence antisémites est beaucoup mieux organisé, donc plus exhaustif que le recensement des actes anti-arabes et anti-musulmans – j'ajouterais aussi anti-Roms, car on n'en parle jamais, à tort dans la mesure où les Tziganes constituent sans doute, tous les sondages le confirment, les premières victimes du racisme en France. Mais ces considérations ne changent rien à cette réalité : la France a connu une montée brutale des actes antisémites.

Pourquoi ? La France serait-elle emportée par une fièvre anti-juive ? Les violences, indique le rapport de la CNCDH, « ne semblent pas révéler un comportement de rejet dont seraient victimes les membres de la communauté juive dans l'ensemble de la société française , De ce point de vue, les enquêtes citées par la Commission réduisent à une expression de paranoïa ou d'irresponsabilité les affirmations de certains selon qui la France serait (re)devenue antisémite. 89 % des Français considèrent que les juifs français sont des Français comme les autres, 87 % approuvent le principe de la restitution des biens juifs confisqués pendant la guerre. Et quand on demande aux sondés si on parle trop de l'extermination des Juifs par les nazis, 17 % répondent « oui », mais 80 % « comme il faut », voire « pas assez».

A mon avis, d'ailleurs, une partie de ceux qui disent « oui » pensent, non qu'on parle trop de la Shoah, mais qu'on en parle mal. Et je suis personnellement d'accord sur ce point : on ne montre pas assez la dimension universelle de ce qu'a été le génocide juif. Quand je participe à un débat avec des jeunes de banlieue, notamment des jeunes Franco-Maghrébins, je leur explique que, pour moi ce qu'il y a de commun entre le génocide des juifs et les horreurs des guerres coloniales françaises, c'est la même idéologie raciste de supériorité d'une race sur les autres qui en est à la source. Bien sûr, je souligne en quoi la Shoah est incomparable, mais ce parallèle leur permet de mieux comprendre le génocide des juifs.

Presque toujours des délinquants de droit commun

Toujours dans le rapport de la CNCDH, la chercheuse Nonna Meyer observe que « jusqu'en 2000 il y a eu une certaine libération de la parole antisémite comme si la situation explosive au Proche-Orient et la réprobation suscitée par la politique d'Israël dans les Territoires rejaillissaient négativement sur l'image de tous les Juifs ». Mais elle conclut : «Entre 2000 et 2002, cette tendance s'inverse comme si les violences répétées contre la communauté juive, loin d'attiser ou de banaliser l'antisémitisme, avaient fait prendre conscience du danger qu'il représente. »

A défaut de la France globalement antisémite, peut-on affirmer que musulmans, les Maghrébins ou les Arabes le seraient ? Il y a un an, le livre blanc de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) et de SOS Racisme avait déjà souligné que les jeunes Maghrébins rejetaient l'antisémitisme dans les mêmes proportions que les autres jeunes. Et voilà que le ministère de l'Intérieur, dans le même rapport de la CNCDH, écrit : « L'escalade au Proche-Orient a conduit nombre de jeunes à afficher une identification avec les combattants palestiniens censés symboliser les exclusions dont eux-mêmes s'estiment victimes dans la société occidentale ». Mais ce qu'aucun journal n'a reprise, c'est la suite : « Ces attaques ante juives ont suscité de vives condamnations de la part des communautés musulmanes de France, si l'on excepte une minorité de radicaux islamistes dont le message demeure cependant peu audible pour des délinquants fréquemment imperméables aux idéologies et qui prennent habilement prétexte de la situation proche-orientale pour donner libre cours à leur violence ». Et le ministère de l'Intérieur de conclure : «Les exactions antisémites constatées impliquent très fréquemment des acteurs originaires des quartiers dits sensibles, souvent délinquants de droit commun par ailleurs, qui essaient d'exploiter le conflit du Proche-Orient ».

Je peux en témoigner personnellement, car je l'ai vérifié dans un grand nombre de débats auxquels j'ai participé, soit seul soit avec mon amie Leila Shahid : dans la plupart des cas, les jeunes nous l'ont dit, c'est une petite poignée de jeunes qui se rendent responsables de violences contre des Juifs, les mêmes souvent qui commettent des violences contre d'autres, y compris au sein de leur propre communauté — je mets cent guillemets de part et d'autre de ce terme. Tout le problème, et il est réel, c'est de savoir si les associations regroupant ces jeunes peuvent et veulent combattre cette poignée de délinquants afin de les isoler. Comme l'a magnifiquement dit Leila Shahid dès le début des actions anti-juives : «Ce sont des crimes contre les juifs, mais aussi des crimes contre la Palestine ».

Nous voilà donc aux antipodes des thèses d'un Alain Finkielkraut, qui n'a pas hésité à parler d'«Année de cristal ». Permettez-moi de raviver vos souvenirs : le 9 novembre 1938, la «Nuit de Cristal », ce pogrom gigantesque organisé par le parti et l'Etat nazis, s'est soldé par la mort de 91 Juifs, la destruction de 191 synagogues, la mise à sac de 7 500 magasins juifs et la déportation de 30000 Juifs. Nul besoin d'une calculette pour voir combien il est absurde de parler d'« Année de cristal ».

Nous sommes aussi très loin de la thèse de Pierre-André Taguieff sur « la nouvelle judéophobie » qui serait portée par les militants islamistes, altermondialistes et tiers-mondistes et, tant qu'on y est, par Le Monde diplomatique. Non : le principal terreau de la violence antisémite comme de toutes les autres violences, ce sont les ghettos de chômage, de misère et d'ennui où végètent, sans le moindre espoir d'avenir, des centaines de milliers de jeunes défavorisés, en premier lieu ceux issus de l'immigration.


Derrière le chantage à l'antisémitisme

Ce qui m'amène à une troisième cause, elle aussi conjoncturelle, dont Vincent Geisser a parlé : la campagne de manipulation des milieux ultra-sionistes. Longtemps pro-israélienne, l'opinion française a évolué, d'abord avec la guerre du Liban en 1982, puis avec la première Intifada, à partir de 1987. Avec ce qui se passe depuis trois ans en Palestine, elle a carrément basculé. Actuellement, plus de 80 % des Français se déclarent partisans d'un État palestinien indépendant aux côtés de l'État d'Israël et, dossier par dossier, ils manifestent plus de sympathie pour les thèses palestiniennes concernant le statut final du territoire.

Pour les amis français du général Ariel Sharon, cette situation est évidemment catastrophique. D'où la campagne qu'ils ont engagée à l'automne 2000 et qui se poursuit : elle a pour but de rattraper une partie du terrain perdu dans l'opinion publique. Son principal argument : assimiler à de l'antisémitisme toute critique du gouvernement israélien.

L'initiative est venue d'intellectuels situés à la droite de la droite, comme le fameux Alexandre Del Valle, coqueluche des pro-Sharon après avoir été applaudi par le Front national de Jean-Marie Le Pen, par le Mouvement national républicain de Bruno Mégret — et j'ajoute par les intégristes héritiers de Mgr Lefebvre. Cet idéologue au petit pied a fourni le cadre qui structure toute cette campagne : la lutte des Palestiniens s'inscrit dans le combat terroriste et islamiste contre l'Occident ; il faut donc appuyer Ariel Sharon qui se trouve aux premières lignes du front, face au ,, « frère jumeau » d'Oussama Ben Laden, c'est-à-dire Yasser Arafat — cette expression, on la retrouve sur de nombreux sites Internet ultra-sionistes.

Nous nous trouvons ici à la jonction entre l'extrême droite juive et l'extrême droite tout court. Bruno Mégret n'a-t-il pas déclaré durant l'été 2002: «Face à l'intégrisme islamique, nous partageons des inquiétudes communes avec les organisations représentatives des Juifs de France ». Et une revue néo-fasciste a écrit : « Ce repli communautaire (des Juifs) s'accompagne inévitablement d'un discours raciste, souvent primaire, à l'égard des Arabes. Ainsi de plus en plus de passerelles sont tendues en direction de plusieurs intellectuels proches de la droite radicale, réputés pour leur anti-islamisme, comme Alexandre Del Valle. Ceux-ci, en échange d'un strict alignement sur les positions sionistes, se voient alors conviés à toutes sortes de colloques regroupant les institutions juives... et invités à de nombreuses émissions de radio et de télévision. On a même vu apparaître un site web ultra-raciste s'intitulant SOS racaille, piloté par des organisations sionistes comme le Bétar. Après avoir lutté violemment contre tous les mouvements d'extrême droite depuis 30 ans, voilà que les milices sionistes leur font désormais les yeux doux, on croit rêver!»

Le plus triste, c'est qu'un certain nombre d'intellectuels se réclamant de la gauche — Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Jacques Tarnero, Shmuel Trigano, Georges Bensoussan et j'en passe — aient accepté de jouer de leur instrument dans ce concert... Bien sûr, ils ne disent pas la même chose qu'un Del Valle, mais, dans la musique tonitruante de ce dernier, on n'entend pas les bémols et les dièses de ces sionistes de gauche.

Depuis trois ans, tous les moyens on été bons. Je pense aux intimidation: et aux exactions, aux manifestation: devant le siège de certains journaux on a même écrit à la peinture, en face du Monde, « Plantu = nazi »,. Je pense aussi aux agressions commises parle Bétar, et la Ligue de Défense juive qui, milices vouées uniquement à la seule violence devraient être interdites depuis longtemps : sur ce dossier Nicolas Sarkozy n'a pas plus de courage que Jean-Pierre Vaillant et Jean Pierre Chevènement...

Mais je pense aussi au harcèlement juridique, très à la mode. Vous avez suivi tous ces procès contre un certain nombre de journalistes comme Daniel Mermet, contre des intellectuels, comme Edgar Morin, contre un candidat de la LCR en Savoie, contre Témoignage Chrétien. L'avocat Gilles- William Goldnadel, également vice président de France-Israël, les a presque tous intentés .. et perdus. Mais l'objectif, c'est surtout de tenter d'écarter ou de faire écarter un certain nombre de professionnels trop indépendants aux yeux de ces gens. Dans un seul cas, on peut estimer que le coup a porté : la correspondante de Libération en Israël et dans les Territoires occupés, Alexandra Schwarzbrod, a été rappelée avant terme à Paris après - coïncidence ou non - une série de diffamations ignominieuses sur un site Internet ultra-sioniste.

Je veux revenir — au-delà de la tête de tel ou tel journaliste — sur le but de toutes ces manœuvres. A mon avis cette campagne de chantage à l'antisémitisme n'ambitionne pas de convaincre les Français, car elle est béat coup trop extrémiste pour y parvenir. Non : il s'agit, selon moi, de ressouder les Juifs de France et de faire taire parmi eux les voix dissidentes, afin de mieux peser sur les médias et ainsi sur les dirigeants français. Roger Cukierman rêve sans doute de parler, non pas au nom de 100 000 ou 150 000 Juifs, mais au nom de 600 000. Si cette bataille parvenait à faire rentrer toi le monde dans le rang, l'opération serait réussie.


Une profonde crise d'identité

Tous ces facteurs conjoncturels, cela dit, n'auraient pas l'impact qui est le leur s'ils n'intervenaient sur fond de crise d'identité du judaïsme français. Bien sûr, les principales composantes du judaïsme demeurent : la religion, la mémoire de la Shoah, le rapport à Israël, la culture et les langues juives, mais cela suffit-il pour définir une identité juive du XXI siècle ?

Revenons à l'enquête évoquée tout à l'heure. Les religions, les traditions concernent moins d'un Juif français sur deux. Événement majeur dans l'histoire juive, la Shoah renvoie au passé plus qu'à l'avenir. La force du lien à Israël n'empêche pas quasiment 60 % des chefs de famille juifs – contre 40 % il y a quinze ans – d'exclure toute immigration en Israël (seuls 6 % des Juifs français envisagent d'aller y vivre). Combien de Juifs en France parlent yiddish, hébreu ou judéo-espagnol, combien ont acquis des rudiments de culture juive ?

Beaucoup de Juifs ont donc le sentiment d'une perte de substance du judaïsme. Il redoutent une assimilation totale, au sens traditionnel du terme, c'est-à-dire avec l'abandon de la personnalité, de la culture spécifiques que de nombreux Juifs –comme de nombreux Franco-Maghrébins pour les leurs – refusent d'abandonner. D'où, en réaction, la tentation d'un repli sur les composantes traditionnelles du judaïsme. Mais, je le souligne, un tel repli alimenterait en retour l'assimilation, tant le modèle ultra-religieux ou ultra-sioniste représente un épouvantail pour la plupart des juifs français.

Pour sortir de cette fausse alternative, un courant s'est développé : très minoritaire encore mais non négligeable pour autant, il mise sur la construction d'un judaïsme moderne, capable de préserver l'héritage de ce qu'il a de plus positif au sein d'une société française elle-même recomposée. C'est la multiplication d'associations juives laïques, progressistes, pluralistes, etc. C'est la création, il y a deux ans, d'un Comité de liaison des associations juives laïques de France.

A terme, cette mouvance pourrait regrouper ceux des juifs français qui préfèrent Martin Buber à Vladimir Jabotinsky, la MOI (Main d'oeuvre immigrée, fondatrice de la Résistance française) à l'UGIF (Union Générale des israélites de France, dont l'action pendant la guerre a été très discutée), le Bund au Bétar et, pour ne pas l'oublier, tous ceux qui préfèrent Spinoza à ses juges.

Cette perspective offre un intérêt, non seulement pour les Juifs, mais aussi pour la société en général, car elle offrirait aux Juifs français une alternative au repli ultra comme à l'assimilation destructrice. Mais elle présente aussi un intérêt politique : celui d'offrir une alternative au CRIF, « une autre voix juive » comme le dit une pétition qui a rencontré un très grand succès.

Mais qu'il est difficile de reconstruire une identité juive à partir d'éléments épars, et malgré un manque cruel de cadre de pensée et de cadres tout court.

Car nombre de Juifs des années de l'après-guerre ont été absents de la communauté juive organisée : ils ont grandi dans une période de déjudaïsation, puis se sont engagés à gauche et à l'extrême gauche, et cet engagement est devenu le principal marqueur de leur identité, aux dépens de la judéité. Mais les autres, les juifs de gauche intégrés à la communauté organisée ont aussi du mal à s'y battre courageusement contre les dérives de la direction du CRIE. je le disais récemment lors d'un débat avec le directeur de L'Arche, la revue du judaïsme français : «Vous me faites penser aux cadres du Parti communiste français des années 1970, qui étaient toujours critiques en privé, mais incapables en public de critiquer l'Union soviétique ou Georges Marchais. Vous aussi, les Juifs de gauche dans la communauté organisée, vous êtes toujours très contestataires dans les conversations privées, mais vous vous taisez sur la politique d'Israël et sur l'orientation de Roger Cukierman. »

Tout cela contribue à cet étonnant paradoxe : l'enquête du FSJU nous montre des Juifs français majoritairement laïques, de gauche et partisans d'un Etat palestinien à côté de l'Etat d'Israël ; et le CRIF est dirigé par de Roger Cukierman !

Cette crise d'identité des Juifs français – je tiens à la préciser avant de conclure – n'a rien d'un phénomène spécifiquement juif. La caractéristique de ces dernières décennies pour l'ensemble de la société française, c'est l'usure des étiquettes identitaires traditionnelles. Ainsi, désormais, la moitié – ou presque – de nos concitoyens ne se reconnaissent plus dans une religion, même si ces « sans-religion » continuent, pour une part, à croire en Dieu. Ce phénomène touche notamment l'Eglise catholique, qui perd en même temps et son troupeau et ses pasteurs.

On pourrait en dire autant des partis politiques, massivement rejetés, notamment par les jeunes. Cela s'explique d'abord, à mes yeux, par leur incapacité à incarner un véritable projet crédible et à le faire vivre parmi leurs militants et leurs électeurs.

Je comprends bien sûr, chez les juifs mais aussi chez les catholiques, les protestants et même les musulmans, la peur, voire la panique que suscite cette situation radicalement nouvelle de désagrégation des identités traditionnelles. Mais mon tempérament me porte plutôt à me réjouir d'une évolution qui va dans le sens de la liberté de chacun : si des minorités continuent à s'auto-définir en recourant aux étiquettes traditionnelles, la majorité des Français, et notamment des jeunes, s'efforcent de se bâtir une identité autonome à partir de références, de valeurs et de projets qu'ils ont choisis volontairement. Cela me semble avant tout positif.


Se reconstruire dans le dialogue

D'autant que, dans cette reconstruction, s'affirment deux dimensions qui me paraissent fondamentales dans les sociétés modernes : la première, c'est que, contrairement aux identités figées du passé, le plus souvent monolithiques, les nouvelles identités, elles, sont en général multiples. je pense à Annette Viewiorka qui mon livre, explique qu'elle est à la fois femme, mère, chercheur, historienne et juive. Seconde idée nouvelle : contrairement à l'identité prédéterminée du passé, l'identité d'aujourd'hui ne peut se construire que dans le dialogue.

En voici un bel exemple : au mois d'avril 2002, une centaine d'intellectuels arabes, et se présentant comme tels, ont publié une pétition très belle, très forte contre les violences anti-juives. Je ne vais pas vous la lire. Elle condamnait, bien sûr, toutes ces violences et disait ceci, qui me semble essentiel : « Nos partenaires et nos partisans les plus précieux sont les Israéliens et les Juifs qui œuvrent aux côtés des Palestiniens contre l'occupation, la répression, la colonisation, et pour la coexistence de deux Etats souverains palestinien et israélien. Un bon nombre d'entre eux ont une histoire familiale tragique, marquée par l'Holocauste. A nous [ les signataires, et tous ceux auxquels ils s'adressent, l'opinion arabe en France ], de leur rendre hommage et de les rejoindre sur cette ligne de crête qui consiste à savoir quitter la tribu quand il s'agit de défendre des droits et des libertés universels ».

Quand on pratique la marche en montagne, on sait qu'il faut monter sur crête pour embrasser tout paysage. Même si le vent y souffle plus fort que dans la vallée, même si l'on se sent plus à l'abri en bas qu'en haut. Autrement dit, je crois bien sûr aux appartenances. Dans le tourbillon où nous vivons, nous avons plus que jamais besoin de savoir qui nous sommes. Mais nous avons, nous aussi plus que jamais besoin de quitter la tribu pour monter sur la crête et dialoguer avec les autres.

Et je pense que le mal-être juif - mais on pourrait aussi parler du mal-être arabe, du mal-être musulman, du mal-être communiste, du mal-être etc. – ne sera durablement surmonté que dans l'échange avec les autres, dans la confiance rebâtie, dans la recherche de nouvelles alliances autour des combats communs, au premier rang desquels, le combat contre le racisme.

Il y avait dans la pétition que j'évoquais, initiée par mon ami Elias Sanbar, une phrase sur laquelle je voudrais conclure : « Ne tombons pas dans le piège de Sharon, ne nous trompons pas de combat, l'insulte contre un Juif ou un Arabe, c'est la même. »

Merci de votre attention.


1 Dominique Vidal est rédacteur en chef adjoint du « Monde diplomatique », auteur de nombreux livres sur le Proche-Orient il a publié, en 2003, Le Mal-être juif (Agone, Marseille), dont la plupart des citations de cette intervention sont tirées.

Par Différences. La revue - Publié dans : Islamophobie
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