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Mercredi 11 février 2004 3 11 /02 /Fév /2004 22:44

Colloque organisé par le MRAP le 20 septembre 2003, à l'Assemblée nationale.

 

Article paru dans le numéro 249 de Différences (1er trimestre 2004)


Derrière la « nouvelle islamophobie », une idée figée de la société d'aujourd'hui

Vincent Geisser, chargé de recherche au CNRS, chercheur à l'IREMAN


la-nouvelle-islamophobie.jpgDifférences : « Vous avez récemment publié La nouvelle islamophobie ; qu'est-ce qui vous a poussé à écrire cette étude ?»

Ce fut pour moi un véritable choc de voir un certain nombre de consciences éclairées de la nation française, acteurs politiques, associatifs, philosophes, fermer les yeux sur le phénomène de l'islamophobie et même laisser entendre que finalement si ce type de racisme se développe en France, c'est peut-être parce que les musulmans en feraient trop... L'amalgame entre islam et islamisme radical leur permettant de justifier ou de trouver tolérable un certain niveau d' islamophobie.

Ce n'est donc pas tant le caractère massif de l'islamophobie que la démission des intellectuels, en tout cas de certains d'entre eux qui m'a conduit à écrire ce livre.


Différences : « Nombre de commentateurs grand public font référence à une opposition Orient/Occident. Qu'en est-il précisément pour vous ?»

Il ne faut pas tomber dans le cliché selon lequel l'islamophobie serait une sorte d'héritage de cette opposition « Orient arabo-musulman » et « Occident chrétien », comme si, en fait, sans cesse, dans notre société, se rejouait à intervalles réguliers ce vieux conflit : mahométans d'un côté, chrétiens de l'autre. L'islamophobie ne se résume pas à un affrontement civilisationnel chrétienté/islam. D'ailleurs l'anti-mahométisme institutionnel des Eglises chrétiennes a largement régressé de même que leur antisémitisme.

Il ne faut pas oublier que ce sont des prêtres catholiques et des pasteurs protestants qui ont joué un rôle majeur dans la mise en place des premières associations musulmanes et des premières salles de prières en France. Par leurs rapports quotidiens, concrets de coexistence avec les musulmans, ils ont joué un grand rôle dans la visibilité de l'islam à l'intérieur de l'espace public français.

Il est nécessaire de sortir de ce schéma, un peu simpliste et réducteur, d'un d'affrontement entre Occident chrétien et Orient musulman. J'ajouterais que la thèse selon laquelle l'islamophobie serait le produit du méchant Occident chrétien est celle qui légitimise le plus la théorie des mouvements islamistes radicaux qui font croire que la France est chrétienne, donc islamophobe par définition. Théorie qui ne présente pas la moindre exactitude sur le plan sociologique.


Différences : « Peut-on définir un champ spécifique à l'islamopbobie?»

En fait, c'est tout un problème de travailler sur l'islamophobie. Vu l'hétérogénéité des registres, la multiplicité des acteurs, il s'agit d'une problématique complexe.

Finalement quand quelqu'un est victime de discrimination anti-musulmane, l'est-il en raison de son faciès, de son origine nationale, de son appartenance sociale ou de sa pratique religieuse ? Là, je dirais que pour le sociologue comme pour le militant anti-raciste, il n'est pas évident de cerner ce qui relève en propre de la haine religieuse. Dans certains cas, il est effectivement difficile d'appréhender ce qui relève du racisme anti-immigré, du racisme anti-arabe et de l'islamophobie tant ces trois formes de racisme peuvent s'interpénétrer.


Différences : «Ce rejet, cette peur ne relèvent-ils pas d'une ignorance, ou d'une méconnaissance de l'islam?»

Pour comprendre cette islamophobie, il ne faut pas bien sûr évacuer l'Histoire mais il faut situer en premier lieu l'islamophobie comme un fait social actuel, contemporain, l'aboutissement du processus de sécularisation de notre société.

Avec la peur de l'islamisme, on en arrive à dire n'importe quoi sur l'islam parce que précisément on ne parle de l'islam qu'à travers le prisme de l'islamisme, de l'intégrisme. Chaque fois que dans les hebdomadaires on présente un reportage sur l'islam, il est accompagné d'un éditorial sur l'islamisme, et illustré d'une photo fantasmatique sur les musulmans.


Différences : « Islamophobie et racisme anti-arabe ne semblent pas se recouper, les islamophobes ne représentent pas un groupe uniforme, pouvez-vous préciser pour nous les contours de cette mouvance ? »

Tout d'abord, les islamophobes ne se limitent pas à ce qu'on pourrait appeler les cercles de catholicité intégriste, ni même aux cercles laïcs durs.

Une forme d'islamophobie est présente chez des arabophiles. Aujourd'hui, on rencontre des gens pour vous dire que Saddam Hussein n'était pas si mal que ça, parce qu'au moins il empêchait les islamistes progresser dans le monde arabe. Tout un courant dans les services sécuritaires, dans l'armée et même chez certains experts reprend même thèse.

On trouve, et cela peut paraître tout à fait paradoxal, peut-être pas véritables islamophobes -mais tout cas des facilitateurs d'islamophobie- chez d'anciens tiers-mondistes, des gens qui, dans les années 60, étaient pour l'Algérie socialiste et qui, aujourd'hui, ont des réactions passionnelles de rejet dès qu'ils entendent le mot islam. D'autres facilitateurs d'islamophobie se retrouvent chez d'anciens partisans du dialogue multiculturel qui nous disent par exemple aujourd'hui faut légiférer sur le voile !

Ces divers éléments montrent bien que l'islamophobie n'est pas aussi évidente à définir.


Différences : « La mise en place du Conseil français du Culte musulman a montré des luttes d'influence très dures, cela a-t-il pu avoir des répercussions ? »

Tout à l'heure j'évoquais la complexité, je comptais aborder ce problème tout en sachant que tout le monde ne partage pas mon opinion. je considère qu'un certain nombre de leaders musulmans ont tendance à instrumentaliser ce que j'appelle une vision dualiste de l'islam dans le but de gagner un brevet de laïcité républicaine et de modernité. Vous entendez aujourd'hui un certain nombre de représentants de l'islam de France et pas des moindres qui ne cessent de répéter : « En France il y a des modérés et tous les autres sont des intégristes ! Moi je suis le modéré et eux sont les intégristes ».

Ce type de représentation manichéenne opposant systématiquement ceux qu'on appelle les méchants barbus et les gentils muftis ou les gentils imams participe aussi à accréditer auprès de certains Français l'idée que finalement les banlieues sont peuplées d'islamistes, de méchants garçons qui volent et qui violent les filles. Derrière cette image dégradée, il y a la responsabilité d'un certain nombre de dirigeants religieux qui s'imaginent que pour pouvoir être reconnus par le ministère de l'Intérieur, il faut passer son temps à dire du mal de ses collègues musulmans.

Il est vrai que se développe aujourd'hui une forme de néo-conservatisme dans une partie de la jeunesse musulmane de France, qu'un certain nombre d'associations musulmanes dites conservatrices ont le vent en poupe dans les cités, mais de là à accuser ces néo-conservateurs musulmans d'être des islamistes radicaux et des suppôts du terrorisme, il y a un pas à ne pas franchir : or, aujourd'hui, tout le monde le franchit, certains représentants musulmans également.


Différences : «Vous évoquez à maintes reprises ceux que vous appelez les « experts de la peur ». Quelle vision de l'islam diffusent-ils ? »

Il a toujours existé en France une forme d'expertise sécuritaire. Ce qui est grave, c'est que le climat d'inquiétude actuel a profité à ces experts de la peur. Depuis le 11 septembre, on a assisté à un phénomène de surmédiatisation de ce type d'experts au détriment d'ailleurs de la plupart des spécialistes de l'islam ou de l'islamisme radical.

En jouant sur les deux tableaux « je suis universitaire donc je sais », et « je suis expert sécuritaire donc j'ai accès à des sources (celles de la DST ou de la DGSE) que les simples universitaires n'ont pas », ils ont réussi à imposer leur présence sur les devants de la scène médiatique.

Plus grave encore selon moi, ces experts sécuritaires ont reçu le soutien inattendu de certains universitaires qui, au lieu de remettre en cause leur sérieux, leur ont donné une caution formidable : quand vous voyez Tribalat et Taguieff citer dans leur livre des gens comme Del Valle, ça pose question. Cette alliance entre experts sécuritaires, milieux du Renseignement et universitaires a participé selon moi à banaliser, à médiatiser une certaine forme d'islamophobie et à entretenir une idéologie du soupçon généralisé à l'égard du fait musulman et d'une manière générale à l'égard de la population française de culture et de religion musulmanes.


Différences : « Les attentats du Il septembre ont-ils eu des conséquences sur les discours de ces « experts de la peur ? »

Ce type d'experts avant cette date inscrivaient leur discours dans une sorte de triptyque de la haine, qui était l'islamophobie bien sûr, mais aussi l'américanophobie voire l'antisionisme, et même l'antisémitisme pour certains. Ce qu'on oublie chez ces experts, c'est que très souvent leur fascination, leur peur, leur obsession à l'égard de ce qui touche à l'islam n'avait d'égal que leur profonde haine à l'endroit de la société américaine qui symbolisait deux choses à leurs yeux, bien sûr l'impérialisme mais aussi le multiculturalisme.

Après le 11 septembre, on a assisté chez nombre d'entre eux à des revirements Ainsi en est-il de Del Valle, le prototype de ces experts qui est devenu une référence pour les médias. Lié à l'extrême droite, antisioniste, voire antisémite, il est aujourd'hui très proche de sites Internet pro-israéliens.

Différences : « Quelle vision de l'islam ces experts donnent-ils ? »

L'islam est présenté de manière récurrente comme une religion génétiquement fondamentaliste et programmée pour la violence.

Tout leur discours est de type essentialiste, pour eux il n'existe pas d'interprétation, bonne ou mauvaise, de l'islam. Pour eux l'islam est d'essence maléfique, comme si on pouvait prétendre le christianisme, le judaïsme d'essence maléfique.

Dans leur vision essentialiste, le Prophète serait le premier djihadiste, le premier fondamentaliste et Ben Laden se trouve être pour eux le représentant le plus authentique du Prophète sur terre actuellement.

Paradoxalement, ces experts sécuritaires soutiennent exactement la même thèse que les islamistes radicaux qui affirment que Ben Laden est celui qui défend le mieux l'islam.

Dans le discours de ces experts, il n'y a pas de différence entre islam, islamisme et terrorisme, puisque dès l'origine l'islam était une religion conquérante.


Différences : « Certains soutiennent que l'islam est plus qu'une religion ».

C'est là une vision « humingtonienne » à la française que reprennent ces experts de la peur. Pour eux, l'islam n'est pas seulement une religion ordinaire comparable aux autres religions monothéistes, l'islam est en premier lieu une civilisation. Les conclusions qu'ils en tirent sont inquiétantes : un musulman est selon eux d'abord, avant d'être français, architecte, diplômé d'université..., le représentant de la civilisation musulmane, animé par une seule fidélité celle à la oumma amenée un jour ou l'autre à nous anéantir. D'où la thèse de la cinquième colonne que formeraient ces musulmans en France. Pour ces experts, les associations musulmanes ne sont pas moins que les vecteurs ou les représentants de Ben Laden ! La boucle est ainsi bouclée.

Et les vrais racistes ne seraient pas les « Français de souche » mais les musulmans ; le problème ne serait pas celui de la discrimination antimaghrébine, anti-musulmane, mais celui des bons Français atteints dans leur identité nationale par l'islamisation rampante et menaçante.


Différences : « Que révèle de notre société la perméabilité à ces discours ?»

Je dirais donc que cette islamophobie est révélatrice de quelque chose de très profond, d'une certaine idée de la France sécurisée, d'une certaine idée de la France figée. Pour moi, cette islamophobie ou cette tendance islamophobique est bien la manifestation d'une idée régressive de notre nation et de notre citoyenneté.

Par Différences. La revue - Publié dans : Islamophobie
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