Partager l'article ! L'identité Rromani (Marcel Courthiade). Colloque du MRAP (1): Colloque du MRAP. 18 et 19 novembre 2005. Paris Histoire et culture ...
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Textes à débattre : |
1962-2012 Dossier spécial: "Algérie" pour les 50 ans des accords d'Évian |
1961-2011
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Débat : Les « Blancs », le racisme « anti-blanc » et les « Indigènes de la République ». |
Colloque du MRAP. 18 et 19 novembre 2005. Paris
Histoire et culture
Sous la présidence de Bernadette Hétier, vice-présidente du MRAP,
chargée de l'immigration, représentante de l'association au sein de Romeurope
Dr Marcel Courthiade, professeur titulaire de la chaire de langue et littérature rromani à l'Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, membre de l'Union rromani internationale
Il est bien connu
que les vocabulaires des diverses langues humaines ne se correspondent pas simplement entre eux terme à terme, mot
pour mot, mais qu’ils diffèrent beaucoup par la variété de leurs perceptions du monde : un exemple ordinaire est celui du Français qui a cinq doigts, alors que l’Anglais n’en a que quatre (four
fingers), à quoi s’ajoute toutefois un pouce... Ces « découpages différents de la réalité » sont de plus en plus variés et complexes lorsque l’on parle
d’entités plus abstraites et ils matérialisent comme une richesse la multiplicité des regards humains sur le monde - notamment dans le domaine des émotions. Toutefois, la question de la
légitimité de ces regards multiples, indéniable tant que l’on parle d’objets, d’animaux, d’idées ou de sentiments, se pose lorsque les mots désignent des humains. En effet, peut-on porter sur des
groupes humains des regards divers et si oui, jusqu’à quel point ? Quelle est alors leur influence sur l’attitude vis-à-vis des humains concernés et la manière de les traiter? Plus concrètement,
dans le domaine qui nous rassemble ce matin et face à la manière de voir des populations majoritaires, quelle est l’incidence des divers regards - et notamment du regard rrom -, sur la notion
même de Rroms ? Quels liens entretiennent entre eux le regard des Rroms et ceux des autres sur cette notion? Certains Rroms ont-ils adopté le regard qu’ont les autres sur eux ? Pourquoi tant de
confusion et d’étiquettes à géométrie variable ?
Tant qu’on ne s’est pas posé ces questions, on travaille en vain dans le domaine considéré. En effet, la différence n’est pas seulement celle des mots employés : « Rroms » par les Rroms eux-mêmes, diverses appellations par les autres (« Tsiganes », « Gypsies », « Raboins », « Gabels », etc...), mais bien plus encore celle des notions qu’elles expriment. Le nom de « Rroms » renvoie en effet à l’idée d’un peuple qui se distingue des autres, comme le font du reste tous les peuples au monde, d’un peuple qui a un sentiment d’identité commune différente de celle des autres, qui parle une langue spécifique - ou bien qui se rappelle des ancêtres qui la parlaient -, un peuple originaire d’Inde du nord et dont on prend au sérieux seulement depuis 1780 les affirmations répétées des ancêtres qui, dès leur arrivée en Europe il y a huit siècles, déclaraient leur origine indienne. Ce nom évoque donc un patrimoine culturel riche, des sentiments forts d’existence en réseaux, une fierté identitaire rarement démentie. En face, les termes donnés par les populations environnantes non seulement se réfèrent le plus souvent à des traits négatifs - suscitant donc des sentiments négatifs comme l’hostilité ou la compassion -, mais encore ils ne s’appliquent pas à tous les Rroms, loin de là. En outre ces désignations englobent avec une partie des Rroms des gens qui ne sont pas et ne souhaitent pas passer pour Rroms. Cet amalgame ne se fait d’ailleurs pas sur les mêmes bases d’un bout de l’Europe à l’autre : si, aux yeux des non-Rroms d’Occident, le trait commun réunissant certains Rroms à des gens qui ne le sont pas est le mode de vie mobile, vrai ou supposé, c’est au contraire la misère et l’exclusion qui sont les références dans les Balkans, puisque Rroms et groupes perçus comme «tsiganes» sont sédentaires les uns comme les autres, ou encore c’est la délinquance dans nombre de pays. Ces traits, qui varient donc d’un pays à l’autre, relèvent du stéréotype primaire.
Certes, il n’est pas dans mon propos de rejeter la
notion même de stéréotype. Nous en avons besoin pour manipuler mentalement des sujets qui ne nous sont pas familiers. Nous ne pouvons pas tout savoir sur l’immensité du monde, il nous faut des
stéréotypes pour opérer mentalement de manière à peu près raisonnable là où nous n’avons plus pied, mais il est indispensable de s’appliquer à rendre ces stéréotypes proches de la réalité, le
plus proches possible, et surtout de s’en libérer dès qu’on le peut - et l’importance de la population rromani en Europe fait que les stéréotypes sur ce sujet devraient être remplacés par une
véritable connaissance. A l’inverse, les Chinois ou les Ougandais peuvent bien opérer par stéréotypes dans le domaine rrom, puisqu’ils ne peuvent connaître intimement toutes les subtilités de la question, et cela sans que cette réduction ait une grande importance sociale - mais là encore de préférence avec des stéréotypes qui ne
trahissent pas la réalité. Il est donc essentiel dans tous les cas de déconstruire ce qui est erroné dans ces stéréotypes afin de laisser la place à un regard plus objectif.
Une des principales difficultés est qu’il n’y a pas correspondance bijective entre la réalité désignée par le terme « Rrom » et celles désignées par chacun des autres mots employés, comme cela est le cas par exemple pour certains autres peuples : il y a différence de vocabulaire mais non de notion entre Lapon et Same ou entre Eskimo et Inuit. Au contraire, il existe dans notre cas une série de stéréotypes dont il est nécessaire de se débarrasser pour utiliser correctement le mot « Rrom », non pas comme un substitut « politiquement correct » des autres, un vague synonyme plus élégant, mais comme un terme spécifique avec son véritable sens.
A défaut de cette opération, les stéréotypes véhiculés par les termes impropres se retrouvent transposés sur le mot «Rrom», comme c’est hélas le cas dans de nombreux discours - un peu comme si, en transposant le sens de « finger » sur « doigt » on arrivait à l’expression « les cinq doigts et le pouce ». Ce qui est risible dans ce contexte innocent a des conséquences tragiques lorsqu’il s’agit d’humains, en raison de l’incompréhension radicale qu’entraîne une simple substitution d’un mot par un autre.
Pour arriver à comprendre ce que recouvre l’identité rromani, au-delà des confusions qui désorientent l’opinion publique, il faut opérer une analyse qui passe par plusieurs étapes :
1. – Identifier les divers groupes concernés par ce système complexe de confusions ;
– Examiner l’appartenance ou non de chacun d’eux à l’identité rromani en tant que peuple essentiellement européen, mais d’origine indienne, dépositaire d’une langue spécifique et d’une culture modelée par une histoire longue, riche et souvent tragique. Il faut procéder à cet examen en prenant en considération non seulement les éléments historiques et assimilés auxquels la connaissance nous donne accès mais aussi les éléments subjectifs du ressenti des intéressés et de leur entourage. Il faut également garder à l’esprit que ce ressenti peut être en bonne partie le résultat de l’influence de stéréotypes exogènes, intégrés et renvoyés par les dits intéressés, ceci en distinguant les déclarations des politiciens (semi-)professionnel du sentiment effectivement cultivé au sein des familles sans responsabilité ni ambition politique ;
Apprécier la pertinence des stéréotypes attribués aux populations concernées dans le monde d’aujourd’hui, non seulement en tant que simples images mais aussi en termes de prétextes utilisés pour justifier telle ou telle politique ;
Et évidemment rechercher l’attitude la plus compatible possible avec le respect et la justice auxquels les intéressés ont droit, en modifiant par une opération didactique au sens large les images qui sont incompatibles avec la réalité.
Nous avons traité ailleurs des deux premières étapes et cette conférence du MRAP est une occasion d’aborder la troisième, au moins en ce qui concerne les stéréotypes les plus courants en France. La quatrième étape est bien entendu du ressort de chaque citoyen.
Articles suivants :
2. Un morceau de résistance : le mythe du nomadisme atavique
3. Un autre stéréotype coriace : les « voleurs de poules »
4. Fermés sur eux-mêmes, inaccessibles, mystérieux
5. Eternels marginaux
6. Pas d'éducation formelle.
7. La langue romani est une langue insaisissable, si pauvre, si touchante, si orale...
8. Les mariages précoces
9. La « Rromani Kris »
10. La musique
11. Origine et histoire du peuple Rrom
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