Syndication

  • Flux RSS des articles

Présentation

Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 06:00

Un morceau de résistance : le mythe du nomadisme atavique

L’un des principaux stéréotypes est que « les Rroms ont le nomadisme dans le sang ». Outre le fait que l’on n’a guère que des globules, des plaquettes et du sérum dans le sang, la notion même de nomadisme appliquée aux Rroms est impropre : sont nomades les populations primitives de chasseurs et de cueilleurs qui se déplacent pour suivre les cycles des saisons et profiter des opportunités alimentaires qui leur sont liées. A ce titre, les hôteliers qui suivent le mouvement saisonnier des touristes sont davantage des nomades que les Rroms. En fait le mot « nomade » a été réquisitionné il y a cent ans pour désigner les « Bohémiens et Romanichels » - en tant que cible de harcèlement policier, tout en évitant de leur reconnaître une existence ethnique, interdite par la Constitution française. Par la suite, la désignation « nomade » ayant été associée aux exactions du régime de Vichy contre les Rroms, elle a été remplacée après guerre par l’euphémisme « Gens du voyage ». Ce racisme exprimé en termes politiquement corrects (déjà !) a été très bien étudié par Emmanuel Filhol qui prendra la parole dans un instant et je renvoie à ses travaux.

Au-delà des questions de termes, se posent plusieurs questions importantes : .

Celle de l’importance de la mobilité des Rroms. D’un point de vue numérique, elle ne touche aujourd’hui qu’environ 2 % de tous les Rroms, Sinté et Kalé d’Europe, un peu plus (environ 5 %) dans les pays occidentaux comme la France, la Belgique ou la Grande-Bretagne, où elle est le plus présente ;

Celle de son étendue. Beaucoup de Rroms mobiles ne le sont que de manière saisonnière ou bien sur un segment de département seulement ; .

Celle de son origine. En fait, elle est multiple selon les circonstances historiques concernées. La déportation initiale de Kannauj vers l’Afghanistan, puis le Khorassan a bien constitué un mouvement, entièrement forcé, mais l’exode vers Byzance et l’expansion en Europe relèvent d’un autre phénomène : la rupture avec l’esclavage et la recherche de cieux plus cléments. Que certains Rroms, Sinté et Kalé aient ensuite intégré la mobilité à leur mode de vie, tant en raison de violences et d’expulsions récurrentes que de la nécessité d’exercer des professions compatibles avec cette vie, relève d’un autre phénomène encore. Quant aux migrations récentes de certains Rroms de pays où ils ne peuvent plus vivre vers des pays moins hostiles, où ils cherchent à s’implanter au plus vite, elle est tout à fait comparable à celle qui avait conduit leurs ancêtres du Khorassan en Europe. Il est donc abusif non seulement d’attribuer à tous les Rroms cette mobilité mais aussi de confondre les déplacements ponctuels en situation de crise avec la mobilité de certains groupes qui effectivement circulent. .

4441221840_f594fb6eda.jpgCelle des non-Rroms qui circulent. En effet, parmi les catégories à mode de vie mobile, il existe en Europe occidentale plusieurs groupes comme les Travellers, d’origine celte, les Yéniches, d’origine germanique, les quelques centaines de Camminanti de Sicile et de Mercheros en Espagne, et surtout les très nombreux Forains et bateliers que l’administration (notamment l’Education nationale) assimile aux «Gens du Voyage». Il ne faut pas oublier non plus les nombreux groupes ayant jadis existé et disparus de nos jours, des Mistons aux bandits de grand chemin en passant par les Thiérachiens et bien d’autres.


Celle de ses entraves, notamment le carnet de circulation, auquel un exposé sera consacré cet après-midi. Le refus de reconnaître la caravane comme un domicile avec les droits afférents, depuis son inviolabilité sans mandat de perquisition jusqu’à l’accès aux crédits, assurances ou allocations diverses, constitue aussi une dénégation du droit à ce mode de vie, donc une entrave.

Celle de l’instrumentalisation de cette mobilité par bien des communes qui s’en servent comme prétexte à l’exclusion pure et simple des Rroms mobiles de la vie sociale et de lieux de vie décents, en tablant sur le fait qu’il est inutile de se préoccuper de ces «éternels voyageurs» - qui de toute manière n’apportent (ou ne sont censés apporter) de bénéfice électoral à aucun élu ou candidat. Il leur semble bien plus profitable de courtiser un éventuel racisme des électeurs potentiels de la circonscription en allant dans leur sens et en se refusant à tout geste envers ces non-résidents. Refus bien entendu étendu à tous ceux qui les rappellent de près ou de loin.

Celle de la perception des intéressés eux-mêmes, qui bien souvent revendiquent l’adhésion à ce mode de vie, tout en soulignant que l’impossibilité de s’arrêter les conduit à « voyager tout le temps ».

Celle du droit de l’homme qu’elle constitue, droit reconnu par l’article 13 § 2 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. La réalité est inverse, puisque les Rroms mobiles n’ont le droit ni de circuler, ni de s’arrêter, ni encore moins de s’implanter - à vrai dire, ces droits, ils les ont sur le papier, mais on leur refuse les conditions de les exercer. C’est pour cette raison que, même si le nombre de Rroms concernés par cette mobilité est réduit, les associations rroms ont désormais inscrit la défense de cette mobilité dans leur programme car elle contribue à la richesse culturelle de l’humanité au sens large.

Celle de son image dans l’imaginaire de la population qui se définit comme sédentaire, ce qui explique l’élément passionnel, oscillant entre la fascination et la haine, qui la caractérise. Cette image cristallise en effet toute sorte de frustrations des enracinés vis-à-vis de la liberté qu’ils attribuent à la vie des Rroms. Les plus grands écrivains ont traité le sujet, certains par le biais de stéréotypes faciles, d’autres au contraire par une réflexion de fond sur la réalité de cette vie. En tous cas, l’élément imaginaire est puissamment attiré par le sujet. Même des chercheurs se sont laissé envahir par l’idée que les Rroms sont par nature «mobiles», en cherchant des indices imaginaires dans leur vie quotidienne, affirmant par exemple que même « sédentarisés, les Rroms s’assoient par terre, ce qui prouve leur nature nomade » - oubliant que tous les Balkans et bien d’autres régions du globe par exemple ont vécu par terre jusqu’à l’arrivée des meubles de type occidental, sans pour autant être nomades... Alors qu’à la différence des anciens Rroms les anciens Turcs étaient de vrais nomades, comme le fait remarquer Elisabeth Clanet, on ne souligne pas qu’ils sont « sédentarisés » en Turquie, comme on le dit des Rroms qui sont implantés dans les Balkans ou les Carpates depuis bien plus longtemps que les Turcs en Turquie. Il faut dire que l’image du peuple errant a été distillée par la littérature et la peinture occidentales et que c’est par l’expansion de celle-ci qu’elle a atteint l’imaginaire des gens cultivés des pays de l’Est, qui l’ont faite leur, y compris dans les très nombreux pays où les Rroms n’avaient jamais circulé. Comme souvent, l’image venue par les lectures était ainsi plus forte que la simple observation de la réalité du pays.

Celle de l’impact de cette image. Les exemples foisonnent. On peut citer les autorités françaises qui considèrent comme «Gens du voyage» non seulement les Rroms de Roumanie mais même les Russes de Moldavie réfugiés en France, du seul fait qu’ils vivent dans d’anciennes caravanes, aujourd’hui impropres à la circulation, en plus de baraques en matériaux légers de récupération. Ces diverses personnes n’ont jamais eu un mode de vie mobile dans leur pays d’origine, elles n’ont opté pour la baraque et la caravane que pour des raisons de prix et elles n’ont nullement l’intention d’y rester. Autre exemple : l’armée française, qui avait reçu entre autres pour mission de protéger les biens des Rroms à Kosovaqi Mitrovica, déclarait qu’il n’y avait pas de Rroms à protéger, tous simplement parce que les observateurs n’y avaient pas vu de caravanes, ceci à l’heure même où le vaste quartier rrom de Fabrièka, avec ses villas de deux et trois étages, était incendié dans l’indifférence générale. On peut citer un périodique lyonnais mentionnant la visite de trois « Gens du voyage » de Hongrie, en réalité des paysans banyash - population d’origine roumaine sud-danubienne amalgamée aux Rroms par les autres paysans de la région, ceci en raison d’une certaine marginalité économique ; venus à Lyon sous l’étiquette « politiquement correcte» de Rroms (car les autorités hongroises nient leur véritable identité), ils y ont été transformés en « Gens du voyage » par nos « spécialistes » locaux qui sans doute estimaient que le nom de Rroms était péjoratif et qui donc craignaient de stigmatiser les intéressés. Je pense aussi à une amie, une intellectuelle rrom de Yougoslavie qui lors de son divorce en Allemagne n’a pu obtenir la garde de ses enfants car l’avocat de son mari l’avait présentée comme « reisender Volk » ([membre du] peuple voyageur), donc instable. Je pense aussi à l’insulte infamante que constitue en Inde le mot « gypsy » (sans majuscule en anglais indien), depuis son importation par les colons britanniques. Un livre ne suffirait pas à exposer tous les exemples.

Cette image mythique est aussi largement intégrée à la manière dont nombre de Rroms se présentent, en particulier en France ou dans leurs rapports avec un pays occidental. Les raisons en sont multiples : se voyant nier en France leur identité linguistique et culturelle, certains se sont sentis forcés de troquer - au moins en parlant avec les gadjés - cette identité rromani en tant que telle, pour celle, acceptée, de « Gens du Voyage », catégorie d’une grande dignité évidemment, mais qui conduit à une séparation, voire parfois à une certaine méfiance teintée d’hostilité, à l’égard des millions de Rroms, Sinté et Kalé qui ne mènent pas une vie mobile. Cette option, parfois combinée à une gêne vis-à-vis de l’usage du rromani, est due au fait qu’elle est officialisée - bien que très mal perçue -, alors que l’identité culturolinguistique rromani au sens large est encore largement ignorée, du fait de longues décennies de refus. Dans les milieux du spectacle le but peut aussi être de se former une image conforme à celle que véhicule la littérature et donc de faire de celle-ci une sorte de fond de commerce, attitude parfaitement justifiée par la nécessité de vivre. Enfin, d’autres, à l’étranger, vont prétendre être issus d’un tel mode de vie comme caution de leur identité rromani, afin de se conformer au regard des donateurs occidentaux et de justifier le bien fondé de leur demande d’allocations ou de subventions destinées aux Rroms (je pense à certains leaders de Roumanie qui ont exploité le filon, diffusant par la même occasion la légende d’un nomadisme massif des Rroms dans ce pays avant la guerre et invoquant des persécutions communistes pour justifier l’absence de traces de cette mobilité à l’heure actuelle).

Comme on le constate, ce stéréotype avec ses multiples facettes et implications constitue à lui seul un phénomène d’une grande complexité et il est d’autant plus difficile à combattre qu’il a réussi à s’implanter très profondément dans l’ensemble de la population du globe. Il est pourtant particulièrement dangereux et à ce titre il mérite une attention toute particulière.

Par Différences. La revue - Publié dans : Roms, tsiganes et gens du voyage
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Recherche

Articles récents

Liste complète

Manifestations passées

Créer un Blog

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés