Un autre stéréotype coriace : les « voleurs de poules »
Ce stéréotype est lui aussi composite et peut être abordé au sens propre mais aussi au figuré. L’histoire des voleurs de poules a un fondement historique. En effet,
les premiers Rroms parvenus en Europe réglaient leur vie sur le droit coutumier asiatique, qui autorisait le maraudage à condition qu’il servît à satisfaire les besoins alimentaires immédiats en
fruits ou légumes et non à en vendre ou à en troquer le produit, car il se serait agit alors de vol. Or, les villages européens, plus égoïstes, considéraient cette pratique comme délictueuse si
bien que les actes de maraudage effectués par les Rroms de passage étaient perçus comme du vol. Très tôt, des chroniqueurs nous rapportent qu’à l’annonce du passage de «bandes d’Egyptiens», les
voleurs autochtones s’en donnaient à coeur joie, sachant que leurs méfaits seraient imputés à ces derniers, de telle sorte que, maraudant ou pas, les Rroms étaient accusés de vol, ce qui
conduisait à deux types de réaction. Certains d’entre eux devenaient inflexibles sur ce sujet, ce que manifeste encore souvent la sévérité exceptionnelle de très nombreux parents rroms à la
moindre incartade de leurs enfants prenant un objet dont la propriété ne serait pas sans équivoque la leur. D’autres bien entendu, qui n’avaient aucune raison de se montrer plus vertueux que les
paysans locaux, ont pu assumer ces accusations et effectuer les actes qu’on leur reprochait. Rares sont les groupes, mais ils existent, qui ont intégré de tels délits à leur identité
traditionnelle - certains non sans fierté ; on les trouve notamment dans des régions des Balkans où la population majoritaire a elle-même une approche très flexible du respect de la propriété
d’autrui, à partir du moment où ce dernier n’est pas de la même famille ou du même village que l’intéressé. Le besoin de s’alimenter (et d’alimenter les enfants) en milieu hostile était bien
entendu un élément décisif, plus puissant que le droit coutumier, la tradition ou les accusations, mais il n’explique pas tout
Certains historiens, comme Silviu Petcu, avancent que l’impunité en matière de petits larcins, dont jouissaient les esclaves rroms dans les principautés roumaines,
a pu jouer un rôle. En effet, la loi de Vasile Lupu (prince de Moldavie de 1634 à 1653) disposait : « Le Tsigane ou sa Tsigane, ou son enfant, s’ils volent une fois, deux fois ou même
trois fois, une poule, une oie ou autre bien de petite valeur, seront pardonnés ; mais si l’objet volé est d’une valeur plus grande, ils seront jugés comme tous les voleurs ». Quelles
qu’en soient les origines, cette étiquette reste collée à tous les Rroms et la population majoritaire la connaît dès l’enfance. En effet, si le moindre objet disparaît dans une classe où il y a
un petit Romanichel, tous les regards se tournent vers lui. Lorsque ces élèves grandissent et deviennent adultes, ils n’ont que rarement l’occasion de se débarrasser de cette perception délétère
et elle réapparaît sous d’autres formes : ils considèrent les Rroms comme des parasites, des gens incapables de gérer leur économie domestique, encore moins l’économie d’associations ou
d’entreprises. Une légende, peut-être une allégorie politique dont le sens véritable nous est perdu, rapportée notamment par Abu al-Qasim Mansour dit Firdoussi dans son « Livre des Rois »,
retrouvée dans l’atmosphère raciste du XIXe siècle et répétée depuis avec complaisance par des générations de recopieurs, a puissamment contribué à entretenir cette image distordue : le roi
Bahram Gour aurait au IVème siècle maudit et chassé une population de musiciens, du fait que ces derniers auraient mangé les semences et le boeuf qu’il leur avait confiés l’année précédente en
les astreignant à pratiquer l’agriculture. Alors que nulle part il n’est dit qu’il s’agissait de Rroms, le caractère insouciant des musiciens de la légende a précipité sur eux l’identification de
Bohémiens et continue de nos jours encore à prétendre justifier pourquoi les Rroms sont perçus comme fainéants, alors qu’en fait elle peut seulement justifier que ceux qui y ont vu des Rroms
étaient aveuglés par leurs préjugés.
Rappelons ce mot de l’écrivain rrom Alexandre Romanès dans « Un peuple de promeneurs » : Je donne une interview pour la télévision française. Le journaliste
commence très fort : « Vous les Gitans, vous êtes des voleurs ». Je lui demande s’il est français. Il me dit que oui. Je lui dis : « Vous les Français, vous avez volé la
moitié de l’Afrique. Curieusement, on ne dit jamais que vous êtes des voleurs ». Une analyse plus fine conduit à la constatation que nous avons en confrontation deux modèles fort
différents de rapport à la propriété et au travail. Chez les Rroms c’est la propriété de la famille, et non individuelle qui a longtemps dominé, avec répartition et circulation des biens selon
les besoins, modèle fréquent chez les gens qui ne thésaurisent pas. En outre, le travail n’est pas valorisé en tant que tel, mais il est accompli comme mal nécessaire pour vivre, comme chez à peu
près tous les peuples qui n’ont pas été touchés par la révolution de la Réforme et de la contre-Réforme. L’étymologie du mot « travail » et de ses équivalents dans bien des langues, constituée
avant cette révolution, est du reste édifiante à ce sujet : « trépied de torture » en français, « punition » en albanais, « esclavage » en grec, « tourment » en slave et en roumain, etc... Elle
s’enracine d’ailleurs dans la tradition biblique alors que l’approche rromani est beaucoup plus pragmatique : on juge du travail à ses résultats ; si l’on a réalisé une production suffisante pour
vivre un certain temps, il n’y avait aucun honneur particulier à continuer de se fatiguer à l’ouvrage, le temps étant venu de jouir du fruit de son travail. C’est le résultat qui compte et non le
labeur en lui-même. Au contraire, la population européenne a une approche assez paradoxale : elle passe pour travailleuse en raison de ses horaires de présence mais on ne compte plus les
week-ends, vacances, congés, ponts, absences, RTT, mercredi des mères de familles, repos, partis manger, trop tard, trop tôt, «justement aujourd’hui», de la minceur des heures de travail sur un
cadran de 24 heures, etc... qui sont autant d’entorses à cet idéal du travail assidu. Sans parler des emplois, de plus en plus fréquents avec l’actuelle frénésie sécuritaire, qui se résument à
une simple présence salariée de planton. Tant mieux pourra-t-on dire, ces gadjés se fatiguent moins, on parlera de la qualité de la vie, ce dont chacun ne peut que se réjouir, mais la question
n’est pas là. Elle est que l’on n’observe pas chez eux un acharnement à la besogne tel qu’il puisse culpabiliser un Rrom travaillant dur pour vivre et jouissant de cette vie une fois le travail
terminé. Le Rrom juge le travail à son résultat, et non au calcul de ses heures de présence. Le Rrom sait en outre, comme le dit le proverbe, qu’il doit montrer dix fois plus de travail que le
gadjo pour être reconnu son égal. Et effectivement nier la volonté de travail aux Rroms globalement, c’est être bien injuste vis-à-vis des innombrables Rroms qui se lèvent aux aurores et rentrent
du travail à la nuit noire, exténués de travail, pour assurer la subsistance de leur famille. Mais comme ils ne collent pas au stéréotype, on les oublie.
Il est clair que ce regard faussé a une incidence gravissime sur l’accès à l’emploi - similaire à ce qui se passe pour certains citoyens originaires d’autres
continents également porteurs d’une réputation peu engageante pour un employeur. Dans le cas des Rroms (et en général dans toutes les formes de paternalisme ou colonialisme avec ou sans
territoire compact), on observe des conséquences aberrantes de tels préjugés. Par exemple, en Albanie il existe des associations rromani qui tournent bien depuis dix ans ou plus (école, centre de
formation, médiation, etc...). Or, récemment, l’octroi de subventions de fonctionnement pour une école a été subordonné à l’acceptation que cinq femmes non-rroms soient embauchées pour gérer
cette subvention car « les Rroms ne sont pas fiables en matière de gestion » - a-t-il été déclaré en haut lieu. Il se trouve que ces femmes, acceptées de force par la
direction de l’école, ne connaissent rien à la question rromani, qu’elles ne savent pas l’anglais pour les contacts internationaux, qu’elles ne laissent aucun Rrom toucher aux ressources de
l’association et qu’elles passent leurs journées à papoter et à boire du café. Certes, elles ne se distinguent en rien sur ce point des autres personnes embauchées dans la fonction publique du
pays, mais il est clair que cette opération, appelée en langage européen « community capacity building », n’apporte rien de positif au fonctionnement associatif. En outre, si elles sont (bien)
rémunérées, les Rroms qui travaillent avec elles sont astreints au bénévolat car ils sont déjà récompensés par leur « motivation ethnique ». Déjà en janvier 1998 une conférence organisée par le
Conseil de l’Europe à Louvain avait condamné le recours à la notion de «motivation ethnique» pour justifier une différence de traitement des employés en fonction de leur identité ethnique rromani
ou non. Huit ans plus tard, la pratique inverse a été officialisée.
Fermés sur eux-mêmes, inaccessibles, mystérieux
Tel est le portrait que bien des observateurs donnent des Rroms. C’est l’inverse qui est vrai : dans tous les pays où règne la convivialité, les Rroms sont
pleinement impliqués dans la vie sociale. Certes, plus l’unité ethnico-nationale d’un pays est stricte, plus les Rroms se sentent exclus et donc plus le fossé entre eux et la population
majoritaire monolithique est perçu des deux côtés comme profond. En réalité, beaucoup d’observateurs prennent plaisir à exagérer un prétendu caractère farouche des Rroms car ainsi ils peuvent
vanter leur hardiesse d’avoir côtoyé, voire bravé, des êtres inaccessibles, sauvages et dangereux. Tout cela renforce évidemment la méfiance générale vis-à-vis des Rroms.
Dans la réalité, la vérité est à l’opposé : le plus
souvent, des étrangers qui ont été accueillis avec tous les égards dans des familles rromani et profitent de la situation pour s’enrichir par la suite en publiant des articles, voire des livres,
calomnieux mais bien payés sur leurs expériences prétendues. C’est ainsi que nous avons vu une ancienne spécialiste de produits de beauté recyclée dans l’ethnotourisme demeurer presque un mois à
Tirana et publier un livre composé d’anecdotes plagiés dans de vieux ouvrages sur les Rroms du Benelux et de Pologne, en changeant simplement les noms pour faire accroire qu’il s’agissait de
faits réellement observés par elle même. Outre que certains passages sont franchement insultants, tout le livre dégage une sorte de pitié malsaine vis-à-vis des Rroms et de toutes manières il est
mensonger - mais son fort tirage en plusieurs langues montre que le mensonge reste un produit de choix. Une autre « visiteuse » a grillé la photocopieuse car elle avait décidé de photocopier
toute la documentation. Une troisième, également nourrie et logée plusieurs semaines, est responsable du vol de la voiture de l’école. De toutes les personnes qui sont parties en se bardant de
promesses, seules une Lyonnaise et une Toulousaine à ce jour se sont comportées avec honneur. Beaucoup se sont succédé pour collectionner des photos de misère que l’on voit s’étaler un peu
partout, renforçant sans contrepartie les stéréotypes, et sans jamais faire un effort pour soutenir par exemple un projet, une association ou un enfant. Que ces photographes voyeurs aient ou non
monnayé leurs clichés est une autre histoire; c’est aussi bien le résultat pragmatique pour les Rroms que leur dignité qui sont perdants.
Si malgré ces déceptions les familles continuent à accueillir à bras ouverts les étrangers les plus variés, c’est une preuve de très haute culture au sens fort du
terme, donnant raison au proverbe « Comme le coeur rrom, il n’y en a pas sur toute la terre » et bien loin des fameux replis communautaristes - sauf bien entendu en cas de réaction (provisoire
souvent) à une agression particulièrement pernicieuse. Pour éviter de telles réactions, évitons les atteintes y conduisant. Il est regrettable par ailleurs que certains Rroms instrumentalisent le
stéréotype du tsigane sauvage : un groupe hongrois célèbre a longtemps produit en Allemagne une chanteuse, d’origine non-rromani, mais d’une laideur délibérément choisie et rehaussée par un
maquillage étudié pour coller au stéréotype germanique associant Zigeunerin à sorcière...
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