Syndication

  • Flux RSS des articles

Présentation

Samedi 14 février 2004 6 14 /02 /Fév /2004 19:13

Colloque organisé par le MRAP le 20 septembre 2003, à l'Assemblée nationale.

 

Article paru dans le numéro 249 de Différences (1er trimestre 2004)


Intellectuels laïques et nationalistes algériens

Claude Liauzu, professeur à l'université Denis-Diderot, Paris VII

 

liauzu.jpg «Le yaouled n'a pas de patrie, ni en France, ni en Russie, ni surtout pas en Arabie Saoudite. A nous de lui en faire une ». Cette répartie de Etiemble à Mohamed Dib, qui critique l'école assimilationniste française, donne le ton du contentieux entre une partie des intellectuels de gauche, des laïques et les nationalistes algériens à la veille de l'insurrection (1).

Elle rappelle la tradition anti-islamique, qui est l'une des composantes de la culture laïque française depuis la fin du XVIII, siècle. Ce qu'on a retenu surtout de la guerre d'Algérie, c'est l'engagement anticolonialiste des intellectuels. A l'encontre d'une idée reçue, cette étude analyse l'importance des réserves, des refus visant le FLN non pas à droite – ce qui est connu – mais à gauche. En effet, pour comprendre, non pas forcément le racisme, mais un malaise, des préjugés, une incompréhension face à l'islam, c'est de ce côté qu'il est intéressant de chercher, du côté d'un contentieux entre culture laïque française et arabo-islamité (car les deux termes constituent un ensemble à géométrie variable). Enfin, dans un troisième point je m'interrogerai sur la façon dont les anticolonialistes radicaux, ceux qui ont soutenu l'indépendance de l'Algérie, ont agi et réagi.

Les années 1950 sont un temps fort dans une longue histoire. Dien Bien Phu, Bandung et la découverte de « nations jusqu'ici assoupies ou inaperçues » (Jacques Berque) du tiers monde (1952), l'Algérie ont une portée immense. Pourtant, comme le considère avec justesse Paul Thibaud l'un des animateurs de Esprit (2), à la différence de l'Affaire Dreyfus et de la Résistance, ces phénomènes qui ont transformé le monde, projeté des centaines de millions d'hommes sur la scène de l'histoire n'ont laissé qu'un très modeste héritage dans notre culture civique. « Ni dans le mouvement algérien en général, ni dans une partie de celui-ci, nous n'avons trouvé un agent historique que nous aurions pu faire dépositaire de nos espoirs et auquel nous aurions pu nous identifier.. Les constructions qui voulaient faire de l'indépendance de l'Algérie une cause représentative du sort de l'humanité entière..., se révélèrent toutes précaires...». On peut aussi souligner, pour être honnête, comme le font Les Temps Modernes en avril 1955, « la persistance au cœur de la gauche d'un certain préjugé anti nord-africain » (3).

Au cœur de cette attitude, il y a un embarras à l'égard de la nature du mouvement national algérien.

L'embarras des intellectuels

Les opérations de la guerre d'Algérie, plusieurs années durant, et de Suez ont été menées par des gouvernements de gauche et ont pu trouver l'appui d'une majorité dans l'assemblée élue en 1956 sous le drapeau du Front républicain. Dénoncer le national mollettisme et la «gauche respectueuse» ou les hésitations du PC ne suffit pas comme explication, car ces comportements n'auraient pas pu s'imposer sans le soutien actif d'une partie des clercs et le malaise d'une majorité silencieuse, sans des fondements culturels.

L'Union pour le Salut et le Renouveau de l'Algérie française (USRAF) publie, dans Le Monde du 21 avril 1956 un appel contre « les instruments d'un impérialisme théocratique, fanatique et raciste », signé par Paul Rivet, grande figure du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes en 1934, fondateur du Musée de l'homme, membre de la Ligue des droits de l'homme... et par Albert Bayet, ligueur et président de la Ligue de l'Enseignement. Tous deux persévèrent, et Albert Bayet s'en explique dans un article du Journal du Parlement, repris dans Le Monde du 15 avril 1960.

Ce n'est que progressivement que la cause de l'Algérie française va se réduire comme une peau de chagrin et passer à droite, puis à l'extrême droite. Encore reste-t-il à gauche beaucoup de réserves. Elles se sont exprimées surtout au sein de la République des professeurs (4).

La Fédération de l'Education Nationale, qui est une puissance en raison du nombre de ses adhérents, du poids des enseignants dans la vie politique (ils représentent 18 % des députés entre 1944 et 1958), a été un bastion anti-FLN jusqu'à la fin de la guerre : la majorité « autonome » qui conjugue laïcisme et national mollettisme, obtient autour de 60 % des voix lors des congrès. Suez aussi taraude les esprits. L'Ecole libératrice ne se prive pas de stigmatiser les « provocations odieuses et ridicules du dictateur Nasser.., son ambition de reconstituer la puissance arabe du MoyenAge, l'unité arabe du Taurus à l'Atlantique, d'écarter la Grande-Bretagne et la France des régions pétrolières et de nous évincer d'Afrique du Nord » (5). La FEN dénonce « les manifestations d'un nationalisme étroit dans certains pays sous-évolués (la formule est employée couramment jusqu'à la fin des années 1950), manifestations qui relèvent incontestablement d'un processus fasciste, vont à l'encontre de l'intérêt même de ces pays, qui ne peuvent trouver des conditions de progrès que dans une coopération internationale véritable » (6). Elle ne cache pas sa sympathie envers « une jeune nation dynamique dans le brûlot explosif qu'est le Moyen-Orient». Elle aurait pu ajouter envers une goutte d'Occident dans une Asie innombrable. Denis Forestier décèle les caractères de la peste brune dans « l'appel systématique à la jeunesse, le culte du chef, l'exaltation du nationalisme et du sentiment religieux... Hitler aussi avait donné un contenu social au fascisme » (7).

liauzuviolence.gifLa FEN retrouve certains de ces éléments dans le FLN. A cet égard, la mort d'un instituteur – l'un des premiers morts de 1954 – pèse lourd. (Elle porte atteinte à l'Algérie idéale celle des salles de classes. « L'Aurès est et restera longtemps le lieu de prédilection d'hommes qui ont établi leur hiérarchie des valeurs en tête de laquelle ils placent l'arme ; il est et restera également le lieu de prédilection des bandits de droit commun ou des bandits d'honneur (cela n'a rien de romantique) » (8). Ce n'est pas là qu'un argument de propagande mais une donnée culturelle. Mouloud Feraoun aussi a vu dans l'Ecole normale l'embryon d'une Algérie idéale de la fraternité de « communauté franco-musulmane ». Malheureusement, pour la FEN, «on a peut-être dans ce pays plus dépensé dans le passé à essayer de s'acquérir la collaboration de chefs religieux que l'on a investi en faveur d'une nécessaire évolution qui, pour avoir été freinée, a conduit dans une impasse ». Parmi ces évolutions freinées, celle de la femme. « Le problème religieux est incontestablement à la base du trop lent développement de la scolarisation de la fillette musulmane. Or l'Algérie ne peut se hausser au rythme moderne sans que l'émancipation des femmes, donc d'abord l'éducation des fillettes, devienne une réalité complète ». Or le FLN a fait de l'islam son arme principale. « Dans la lutte que mènent présentement les fellaghas, il y a une part importante de mystique religieuse... Le code des instructions militaires des hors-la-loi commence par cette invocation :Au nom d'Allah » (9).

En bref, la FEN rejette « tous les nationalismes fanatiques et xénophobes» et refuse «un Etat algérien dans le cadre des principes islamiques » (on n'a pas prêté assez attention au jeu des pétitions d'octobre 1960. L'appel des 121 soutenant l'insoumission, s'il a fait électrochoc, est quantitativement beaucoup moins important que l'appel à l'opinion pour une paix négociée, où la nouvelle gauche se retrouve. Lancé à l'initiative de la Fédération de l'Education Nationale (FEN), il s'agit d'une alternative à la radicalisation anticolonialiste qui menace de gagner une partie de la jeunesse.)

Cette radicalisation, Jean Daniel dans un article de Esprit et une polémique avec Les Temps Modernes en conteste la légitimité. « On nous invite à proclamer notre solidarité complète et entière avec le FLN. Pourquoi la guerre d'Algérie ne serait-elle pas notre guerre d'Espagne ? Cette question m'obsède depuis longtemps. Voici ma réponse, personnelle. La révolution algérienne est marquée par l'arabo-islamisme. C'est ainsi, et ce n'est la faute de personne. Les insurrections coloniales sont le fait d'élites révolutionnaires qui se nourrissent de l'apport du colonisateur (10). Mais lorsque ces élites s'en retournent vers leur peuple dépourvu de conscience politique, elles sont contraintes de faire appel au seul levain insurrectionnel qui existe : en Algérie, c'est l'arabo-islamisme Le nationalisme algérien a le mérite de vouloir se dépasser et il est sans doute le plus progressiste des nationalismes arabes. Il reste que ce dépassement ne lui est pas encore permis, que les conditions mêmes de sa lutte l'enfoncent dans l'arabisme et qu'à ce titre il n'est pas encore porteur d'universalité .. J'invite les rédacteurs des Temps Modernes à me dire s'il faut combattre sans réticence pour ajouter à la Ligue arabe un nouvel Etat qui souhaitera la disparition d'Israël» (11).

De fait, chez les intellectuels, plus que l'adhésion aux objectifs et méthodes du FLN, le ressort principal de l'opposition à la guerre d'Algérie a été la fidélité aux valeurs républicaines bafouées par la République elle-même. Si L'Express se mobilise, c'est aussi, comme Françoise Girond l'a rappelé, non par sympathie envers le nationalisme arabe, mais parce que cette guerre était une hypothèque sur le devenir de la modernité. Et il en va de même pour beaucoup à L'Observateur.

Pour la gauche, il faut mettre fin à l'archaïsme de ce conflit du temps « de la marine à voile et de la lampe à huile » comme disait de Gaulle. Cet archaïsme, elle le voit du côté algérien aussi. Les situationnistes, sans aucun doute les plus lucides sur ce problème, ne se sont pas trompés : il y a là une ligne de faille entre solidarité avec le tiers monde et enjeux occidentaux. « Le problème algérien apparaissait comme un des archaïsmes français, dans la mesure où la principale tendance en France est l'accession au standing du capitalisme moderne. Les phénomènes encore inofficiels, « sauvages », de déception et de refus qui accompagnent ce développement ne se voyaient en rien liés à la lutte des Algériens sous-développés» (12).

Lignes de faille culturelles : civilisation et nation

La guerre a atteint le narcissisme idéologique de la gauche sur deux domaines clefs, deux valeurs fondamentales, fondatrices de sa culture : le modèle de civilisation, l'identité nationale.

En France, tout commence avec la Révolution, qui fait de la France la nation universaliste par excellence. Pour Volney – qui en a été le mentor – l'expédition de Bonaparte en Egypte, c'est le développement logique du mouvement qui va créer « une grande société, une même famille gouvernée par le même esprit, par des communes lois et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable » (13). Ce « provincialisme de l'universel », comme disait Jacques Berque, est l'un des pôles de la colonisation-civilisation, progrès, modernité. Un autre pôle cependant, qui s'enracine dans un passé esclavagiste de plus de trois siècles et demi, se modernise au XIXe siècle : celui de la pensée raciale. Entre ces deux pôles, quantité de positions intermédiaires et les glissements sont possibles.

Renan est représentatif de ces ambivalences. Apôtre et martyr de la laïcité, dans lequel on voit souvent et à tort le théoricien de la nation élective, il est le procureur le plus accablant contre l'islam, « la chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée ». C'est lui aussi qui légitime la domination des Aryens, dépositaires du sceptre de l'humanité. A qui refuserait leur domination, l'un des personnages des Dialogues promet l'enfer sur terre. « L'être en possession de la science mettrait une terreur illimitée au service de la vérité[..] Quiconque y résisterait, c'est-à-dire ne reconnaîtrait pas le règne de la science, l'expierait sur-le-champ.. Toute méconnaissance de sa force (celle de la raison) sera punie de mort immédiate.[...] Par l'application de plus en plus étendue de la science à l'armement, une domination universelle deviendra possible, et cette domination sera assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement. »

La formule de Jules Ferry dit bien l'ambiguïté de la colonisation, et ses deux pôles de référence. « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures...Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures» (14). On pourrait décliner à partir de là une longue liste de citations, de Jaurès ou Léon Blum. Ce dernier admet « le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l'industrie Nous avons trop l'amour de notre pays pour désavouer l'expansion de la pensée, de la civilisation française » (15).

C'est bien la colonisation qui est à l'origine de la référence à l'idée de race dans la pensée républicaine, et à son inscription dans les constitutions de la IVe et Ve Républiques. il faut souligner que la place de la colonisation dans la construction de l'identité nationale républicaine a été négligée depuis un demi-siècle alors qu'elle a été considérable. Ferry est à la fois le père des lois laïques et de l'Empire. Paul Bert, ministre de l'Instruction Publique, a été aussi gouverneur général d'Indochine.

C'est aussi la colonisation qui est à l'origine d'un découplage nationalité/ citoyenneté dont on supporte aujourd'hui encore les conséquences. Et l'on retrouve dans ce découplage le double visage de la colonisation. Les musulmans algériens sont des sujets français, non des citoyens depuis 1863. Le gouverneur général de Gueydon avait, en 1872, rejeté l'idée de leur étendre la citoyenneté : « que deviendrait alors le principe de base de notre domination ? » (16). De Gaulle répugne à l'idée d'une France peuplée de mosquées.

En droit, la citoyenneté n'a jamais été entièrement ni définitivement fermée aux colonisés, mais son accession a toujours été une porte étroite. En Indochine, on compte 31 naturalisés en 1925 et 300 en 1939. En AOF en 1937, une cinquantaine de dossiers sont instruits dont deux seulement obtiennent gain de cause. En Algérie, on recense 1309 demandes et 178 refus entre 1845 et 1899, 551 et 214 entre 1899 et 1909, 255 et 101 entre 1910 et 1915, 202 et 115 entre 1919 et 1924, 1541 demandes et 427 refus entre 1925 et 1936 ; au total, 1622 naturalisations entre le milieu du XIXe siècle et les années 1920, soit une dizaine seulement par an, et une trentaine entre les deux guerres ! L'AIgérie surtout est un cas exemplaire de la logique coloniale et des contradictions entre celle-ci et le droit républicain.

Sans suivre ici une histoire complexe, l'essentiel est l'opposition établie entre citoyenneté française et islam et à travers elle l'ethnicisation de la religion. Cette obstination coloniale est telle que même le converti au catholicisme est condamné à demeurer «mahométan» selon un arrêt de la cour d'appel d'Alger en 1903. Pour elle, le terme musulman « n'a pas un sens purement confessionnel, mais il désigne au contraire l'ensemble des individus d'origine musulmane qui, n'ayant point été admis de droit dans la cité, ont nécessairement conservé leur statut personnel musulman, sans qu'il y ait lieu de distinguer s'ils appartiennent ou non au culte mahométan » (17).

Cette situation, le gouvernement Blum n'osera pas y mettre fin, et la première ouverture date d'une ordonnance du 7 mars 1944 accordant la citoyenneté à 60 000 musulmans. Mais Ferhat Abbas a affirmé un an plus tôt que «l'heure est passée où un musulman algérien demandera autre chose que d'être un Algérien musulman » (18).

Pour Jean-Paul Charnay, «le statut familial et successoral a été, avec le rituel, le signe le plus éclatant de l'islamité d'une société» (19). Cependant, il serait simpliste de faire du racisme le seul principe explicatif. Certains se réfèrent au principe d'isonomie, c'est-à-dire d'universalité de la loi et du modèle républicain. Dans son rapport sur le projet de loi de 1919 prévoyant un train de réformes en Algérie, Marius Moutet souligne que « c'est dans les règles concernant le mariage et la puissance paternelle, dans le droit du père et dans celui du mari que nous allons trouver les institutions les plus contraires à notre civilisation et à notre état social » (20). C'est assurément la référence à l'islam qui a fourni le rempart contre la tentation de la naturalisation des élites.

En Algérie et en Tunisie dans les années 1930, la contre-offensive, aussi bien de la part de Bourguiba et de l'AEMNA, des nationalistes et des Ouléma algériens se fonde sur l'assimilation entre naturalisation et apostasie.

En 1962, la définition de la nationalité algérienne est établie par une ascendance paternelle musulmane sur trois générations, à charge pour les autres, y compris les Européens qui ont choisi le camp algérien et participé à la lutte de libération, de demander une naturalisation. Quelques dizaines l'ont fait. Comment donc les anticolonialistes ont-ils posé ces problèmes ?

Les anticolonialistes

Des travaux historiques comme ceux de Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Omar Carlier ont montré l'importance de « l'islamo-arabité » dans la culture populaire et son exploitation politique pour la mobilisation de la société. Mais, le plus souvent, ceux qui ont fait la guerre à la guerre n'ont pas vu l'importance du religieux dans le mouvement nationaliste algérien.

Pourquoi ne pas le dire, une bonne part avaient une ignorance crasse de la culture des colonisés. Madeleine Rebérioux, jeune professeurs engagée dans la grande cause de sa génération, raconte que, recevant des militants algériens en octobre 1961, elle leur a préparé un repas ignorant les interdits alimentaires.

On peut expliquer aussi cette sous-estimation du religieux par le fait que les intellectuels anticolonialistes voyaient l'Algérie à travers les œuvres des écrivains de langue française, des intellectuels qui se référaient à des valeurs communes, les droits de l'homme, la lutte contre l'exploitation des Damnés de la terre. Le FLN mettait en avant des accents républicains en direction de l'opinion française. L'éditorial du premier numéro de El Moujahid, Le Combattant en juin 1956 insiste sur la variante laïque de la notion de combattant, et présente la guerre comme une lutte de libération nationale. A quoi il ajoute « le bon sens du peuple », car l'Islam «fut précisément le dernier refuge des valeurs pourchassées par la colonisation ». Mais les «frères en esprit» étaient minoritaires, voire marginaux au sein du mouvement national et de la société algérienne. Quant aux progressistes du FLN, ils ont été battus, voire abattus.

liauzusociete.jpgPaul Thibaud reproche non sans raison à André Mandouze d'avoir présenté une version laïcisée de La révolution algérienne par les textes (21). Laurent Schwartz espérait que les nationalistes « ne seraient pas musulmans à ce point là » (p.197).

A quoi il faut ajouter une logique idéologique, qui a pesé dans l'engagement des intellectuels en faveur des Révolutions, les communistes, les tiers-mondistes, leur propension à soutenir ce que Rodinson appelle la « victime maximale », tout autant valorisée que méconnue, les damnés de la terre, prolétaires blancs ou prolétaires colonisés, le « juif abstrait ».

Mais ces excès d'adoration ont suscité un effet pervers dans l'autre sens. Le désarroi devant des réalités non prévues est l'une des explications du silence de la gauche qui suit la guerre d'Algérie comme le constate un numéro de Esprit en 1972 au moment où éclate la polémique sur la bataille d'Alger (Massu/Bollardière/P. Vidal-Naquet).

Ce silence a laissé le champ libre, sur fond de traumatisme algérien et de cartiérisme, au développement d'un racisme anti-arabe. Le MRAP s'en préoccupe dans Les Français et le racisme de Maucorps, Memmi et Held (22).

Il est à l'origine d'une campagne pour faire adopter la loi de 1972. Ce précédent permet de réfléchir aux problèmes que pose la lutte antiraciste. Le travail que Maxime Rodinson a mené pendant la guerre d'Algérie comme militant et orientaliste anticolonialiste en est un exemple remarquable.

De fait, l'un des terrains fondamentaux, du duel idéologique est le terrain scientifique. Ce que les islamophobes actuels n'ignorent pas quand ils s'efforcent de délégitimer les orientalistes. La compétence de Rodinson lui permet d'abord de contester les faux savants qui tranchent de l'islam sans le connaître. « C'est un thème courant dans les luttes politiques d'aujourd'hui que la discussion autour d'une thèse selon laquelle l'Islam serait une religion fanatique, obscurantiste, qui oriente ses sectateurs vers un mode de pensée étroit, dogmatique, hostile à la liberté de la pensée, au progrès » (23). Et Maxime Rodinson débusque les aberrations des prédécesseurs de Bourcier de Carbon ou Michèle Tribalat.

Dans ce combat scientifique, Maxime Rodinson a posé les éléments de sa critique de l'homo islamicus, de la vision essentialiste des cultures posées comme des entités closes, immuables et antagonistes.

Il s'efforce aussi d'analyser les courants qui traversent l'islam et s'affrontent. Comme Jacques Berque, qui reconnaît avoir longtemps négligé le religieux, le sacré au profit de l'historique, Maxime Rodinson avoue qu'il a surestimé les tendances laïques. Son engagement anticolonialiste ne le conduit cependant pas à la complaisance envers les nationalismes. Il critique les utilisations politiques, instrumentales de la religion par les « athées musuImans » tel Amar Ouzegane.

Dans son pamphlet contre le PCA, cet ancien leader communiste explique son ralliement au FLN. « La question religieuse est pour nous un fait social et politique qui n'a rien de mystérieux», alors que l'athéisme manifeste une «ignorance crasse de la psychologie sociale ! Comme si l'apparition de l'astronautique suffit par elle-même à effacer dans la conscience des peuples le souvenir fascinant du Bouraq ou de l'hippogriffe, le cheval ailé avec une tête de femme ou de griffon »... « Mais la jument Borâq existe-t-elle ?» lui demande Rodinson (24). Chanter en chœur cette vieille chanson, c'est jouer avec le feu. «Plus sa condition est difficile, plus sa misère existentielle se double d'une misère matérielle et plus l'homme est porté à affirmer sa fidélité aux valeurs qui donnent un sens à sa vie par la sauvagerie à l'égard des hérétiques et des infidèles. Plus ces valeurs se présentent comme un absolu et plus cette sauvagerie sera absolue... Au service de la Bonne Cause humaine celle du socialisme, croit-on ? Qu'on prenne garde aux conflits possibles; On verra alors si ce n'est pas le fanatisme du service de Dieu qui l'en portera. Et si quelque clerc, quelque marabout, quelque faux prophète n'entraînera pas plus aisément le masses que le dirigeant politique malgré l'affectation de piété à celui-ci» (p.196-197).

Cette inquiétude qui s'exprime au nom des valeurs universalistes, il est intéressant de la comparer avec celles qu'exprimaient les adeptes de la colonisation-civilisation.

Marius Moutet, expert principal de la SFIO, plusieurs fois ministre de Colonies s'inquiétait. « Il faut prendre garde au déchaînement des forces incontrôlables, à la situation confuse et instable, impropre à toute construction positive, qui pourra sortir d'une action où des notions mal digérées de luttes des classes, certains fanatismes religieux, la nature émotive des Africains, la dissimulation islamique et asiatique et toutes sortes d'influences souterraines se rencontreraient en des réactions complexes et imprévisibles » (25).

C'était déjà l'inquiétude d'un Romain Rolland face à la menace du « guêpier asiatique ». C'était celle de René Maran, premier écrivain de « couleur » à avoir eu le prix Goncourt pour qui « l'islamisme, aux écoutes de nos faiblesses, aux aguets de nos défaillances, attend, immobile » (26). C'est encore celle de Charles André Julien face au nationalisme et aux mouvements populaires arabes, son malaise face à l'Algérie, ou de Denis Forestier – cacique de la FEN – soutenant Habib Bourguiba : « chacun savait qu'en dehors de cet homme c'était l'anarchie » (27). En annonçant l'autonomie interne et les relations privilégiées avec les élites nouvelles, Pierre Mendès France avait fourni une clef de cette politique

Pour conclure

La colonisation et la guerre d'Algérie sont à l'origine de quantité problèmes actuels, problèmes int nés à la société française, problème des rapports avec les sociétés arabes et musulmanes. Car ces sociétés sont des sociétés qui portent la marque de la colonisation.

On retrouve dans les attitudes actuelles beaucoup d'analogies avec celles des années 1960.

Cependant, il serait anachronique de réduire une époque à l'autre. Si l'on parle de société post coloniale, c'est que avec la fin de l'Empire tout un édifice, tout un système s'effondre : mort de la SFIO, de la IVe République en sont des conséquences politiques directes.

Plus profondément, c'est une culture, une idéologie qui a fait consensus depuis le XIXe siècle qui est érodée. La catho-laïcité, la natio-laïcité qui en étaient la clef de voûte subissent successivement la crise des décolonisations, puis les effets de la modernité-monde. Ces deux facteurs conditionnent les recompositions face à l'islam.

Cette situation ne laisse pas les spécialistes indemnes : la corporation des orientalistes et des politologues, comme de tous les spécialistes du monde musulman, est traversée par des courants opposés. Dans les rencontres scientifiques s'affrontent des choix idéologiques et des sympathies adverses. Face à de tels enjeux, les spécialistes – qu'ils soient universitaires, journalistes, etc – ont des responsabilités considérables et doivent se montrer particulièrement responsables.

1 Étiemble, La Nouvelle Revue Française, n° 9, 10, 11 et Mohamed Dib dans La Nouvelle Critique, n °54, avril 1954

2 L'événement qui nous tourmentait, in La guerre d'Algérie et les intellectuels français, Jean-Pierre Rioux et Jean François Sirinelli dir., Complexe, 1991, p. 383. CF. James Lesueur, Un civil war lntellectuals and Algerian War, University of Californie, 2002

3 N°111-112, p. 1595

4 Bernard Thibaud, déjà cité, p. 379.

5 13 avril, 15 novembre 1956, 1er mars 1957.

6 L'Enseignement public, août-septembre 1956, p. 24

7 L'École libératrice, 5 octobre, p. 35

8 L' Enseignement Public, août-septembre 1955, p.20.

9 Cf. Claude Liauzu, Les intellectuels français au miroir algérien, Cahiers de la Méditerranée, CNRS, Nice, 1984, p.74.

10 Souligné par Claude Liauzu

11 Jean Daniel, . Socialisme et anticolonialisme », Esprit, mai 1960.

12 Internationale Situationniste, avril 1962

13 Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, cité in Thierry Hentsch, L'Orient imaginaire, Les éditions de Minuit, 1988.

14 Discours à la Chambre, 1885

15 Léon Blum, débat du 9 juillet 1925 à la Chambre

16 Cité in Patrick Weil, Qu'est-ce qu'un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Grasset, 2002.

17 Alger, 5 novembre 1903, Revue algérienne et tunisienne de législation et de jurisprudence, in Patrick Weil, op.cit., p. 235.

18 Manifeste du peuple algérien, 10 février 1943

19 La Charia et l'Occident, L'Herne, 2001, p. 18.

20 JO, Projets de loi et rapports, Chambre des Députés, annexe n° 4383, séance du 1er mars 1918, p.329, cité in Laure Blévis, « Droit colonial algérien de la citoyenneté: conciliation illusoire entre des principes républicains et une logique d'occupation coloniale, 1865-1947 », in La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du colloque en l'honneur de Charles-Robert Ageron, Société française d'histoire d'outre-mer, 2000

21 Article cité in J.P. Rioux et J.F. Sirinelli, op cit., p. 382.

22 Payot, 1965

23 Marxisme et nationalisme arabe » in Vérité Liberté, janvier-février 1961. L'islam doctrine de progrès ou de réaction, conférence à l'Université rationaliste en 1961 également, du communisme au FLN, compte rendu dans Le Monde Diplomatique. Ces textes sont repris dans Marxisme et monde musulman, Seuil, 1972.

24 Op.cit., p.558, réponse au livre de Amar Ouzegane, Le meilleur combat, Julliard, 1962 et pp. 196-197.

25 Cf. Claude Liauzu (dir.), L'Empire du colonial, A. Colin, à paraître 2004

26 Clarté, 76, 9, 1926

27 L'Ecole libératrice, 21 février 1958.

Par Différences. La revue - Publié dans : Islamophobie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Recherche

Articles récents

Liste complète

Manifestations passées

Créer un Blog

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés