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Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP
Chers amis, lorsque s’est fondé, en 1943,
le Mouvement National contre le Racisme pour combattre la politique nazie et vichyste de déportation et d’extermination des juifs de France, la lutte était dangereuse, difficile, pleine de
risques, mais claire : il s’agissait pour ces résistants de sauver le plus grand nombre de juifs possible du destin épouvantable que leur préparait l’idéologie raciste, soubassement du fascisme
alors triomphant.
Remarquons cependant que le mot « antisémitisme » n’apparaît alors pas dans le nom choisi par ces résistants fondateurs du MNCR, juifs pour la plupart.
Le MRAP, fondé en 1949, est l’héritier direct de ce mouvement né dans la clandestinité : son sigle signifiait alors Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix, parce que la découverte de la mise en oeuvre de la destruction massive des juifs d’Europe par le fascisme rendait nécessaire sa prise en compte spécifique dans un mouvement antiraciste.
Depuis, le MRAP a toujours tenté d’adapter ses combats aux réalités du racisme. Ainsi, en 1976, bien des choses avaient changé depuis la création du mouvement : la décolonisation, la guerre d’indépendance de l’Algérie, les conséquences du racisme colonial, la violence subie par les immigrés et étrangers accueillis dans des conditions indécentes, sans parler des problèmes liés aux relations entre Israël, ses voisins et les Palestiniens. Au grand dam de nos détracteurs, cette réalité nous a amené à mettre en relief une donnée incontournable et qui donne tout son sens à l’identité du combat du MRAP : l’unicité du racisme. Pour nous, le racisme est un et indivisible, avec toutes les spécificités et les singularités de chacun d’entre eux, d’où la nécessité d’agir sans concession avec la même vigueur contre le racisme quelle que soit sa forme. Le MRAP a toujours affirmé l’universalité de ses valeurs antiracistes ; l’essence du racisme est toujours la même, celle de nier l’égalité en droits et en dignité d’une catégorie d’êtres humains en vertu d’on ne sait quelles particularités qui seraient liées à la couleur, la religion, le mode de vie, la culture ou l’histoire, etc. Le racisme s’en est toujours pris à des minorités, qu’elles soient juives, musulmanes, maghrébines, tsiganes, pour mieux les enfermer, les marginaliser, les rejeter, les expulser et, pour ce qui est des Juifs, tenter de les exterminer. Le raciste ne supporte pas Antisionisme et antisémitisme la différence et transforme toujours cette différence en inégalité pour justifier son rejet de l’autre : il a de l’argent, il sent mauvais, il est bruyant, il a le nez crochu, il vagabonde, etc.
Parce que toute concession faite à un racisme entretient et alimente tous les racismes, parce que le danger est grand de voir la lutte contre tel ou tel type de racisme particulier participer à des affrontements ou à des logiques de concurrence entre les victimes, notre fil rouge est et demeure la mobilisation permanente et constante du combat contre le racisme sous toutes ses formes. Cette universalité des valeurs de l’antiracisme s’accompagne toujours de la spécificité, de la particularité de la lutte contre le racisme qui s’exerce sous des formes différentes selon qu’il s’en prend aux Juifs, aux Musulmans, aux Tsiganes, etc.
L’histoire joue un rôle fondamental dans l’émergence de telle ou telle manifestation de racisme : si les idéologies fascistes ont façonné l’antisémitisme moderne avec sa mise en pratique dans les camps d’extermination, le colonialisme a quant à lui donné naissance au racisme anti-arabe et anti-noir que les guerres de libération des peuples colonisés ont exacerbé, racisme qui se prolonge aujourd’hui, qui structure certaines discriminations dont sont victimes les enfants de ces peuples colonisés.
Si l’instrumentalisation politique de la religion chrétienne par les églises a donné naissance à l’anti-judaïsme, ancêtre de l’antisémitisme, l’instrumentalisation politique de l’islam à des fins terroristes ou dictatoriales donne naissance à cette forme nouvelle et violente de racisme à l’endroit des Musulmans que l’on nomme l’islamophobie. Tous les Juifs étaient coupables de la mort du Christ ; tous les Musulmans sont aujourd’hui coupables et responsables non seulement des Twin Towers mais de l’ensemble des exactions commises par des fanatiques criminels dans le monde arabe au nom de l’Islam.
Présentement, dans le domaine de l’antisémitisme, nous avons assisté dans cette dernière période à une dérive inquiétante et qui malheureusement, d’une certaine manière, sert de justification à l’entretien de l’antisémitisme. En effet, de nombreux responsables communautaires juifs et des intellectuels juifs et non juifs ont largement répandu l’idée que la critique du gouvernement israélien était un prétexte pour exprimer, au nom des victimes palestiniennes, un antisémitisme que l’on ne voudrait pas afficher. Cette attitude et cette stratégie sont criminelles : elles participent, par la confusion, à la banalisation de l’antisémitisme en lui faisant perdre de sa caractéristique infamante ; elle nuit au combat efficace contre l’antisémitisme.
Pour compliquer les choses, d’aucun s’aventurent à l’organisation de la confusion et de l’amalgame voire à des raccourcis entre sionisme et antisémitisme qui couvrent des réalités, des lectures et des combinaisons multiples.
Le conflit Israël-Palestine se greffe sur ces questions. Je rappellerai ici la position intangible du MRAP qui est celle de tous les démocrates, à commencer par ceux qui, en Israël comme en Palestine, luttent pour une paix juste et durable :
Israël est un État qui doit pouvoir vivre en paix avec ses voisins dans les frontières de 1967 internationalement reconnues ;
la Palestine doit également être un État souverain dans ces mêmes frontières ; – Jérusalem sera la capitale partagée de ces deux États ;
tout ce qui empêche ou tourne le dos à la mise en œuvre d’une telle finalité - le mur, les colonies israélienne en territoire palestinien, pour ne citer que deux exemples - ne fait que prolonger un état de guerre où attentats suicides et attentats officiels de l’armée israélienne se succèderont sans fin.
J’ajoute également que si quelques groupes ultra minoritaires parmi la population musulmane française s’identifient aux auteurs des attentats suicides, il est irresponsable de qualifier la révolte des banlieues d’intifada quand, dans le même temps, on dénonce hypocritement et globalement le communautarisme, l’antisémitisme des jeunes et leur islamisation ainsi que la soi-disant transposition du conflit du Moyen Orient dans les quartiers populaires de nos villes. De plus, et pour parler de l’actualité immédiate, au moment où les églises chrétiennes et les responsables religieux musulmans ont dénoncé de concert le danger que représente la loi raciste que Sarkozy vient de faire voter, nous ne pouvons qu’être consternés par le silence assourdissant des responsables religieux juifs.
C’est ainsi que le MRAP qui, faut-il ici le rappeler, a, depuis toujours, reconnu la légitimité et le droit à l’existence de l’État d’Israël, ne peut accepter pour autant l’instrumentalisation de l’antisémitisme et de cette insulte dont il a fait l’objet, de même que de nombreux intellectuels, journalistes, associations qualifiés d’antisémites parce qu’ils ont exprimé, au nom de l’universalité du combat qui est le leur, la reconnaissance des droits du peuple palestinien à un État souverain. J’ajoute que le fait de critiquer la politique des gouvernements successifs d’Israël est parfaitement licite : Israël est un État comme un autre, soumis comme tout autre à la critique. Et j’affirme ici haut et fort que l’on ne saurait en aucun cas accepter la criminalisation de la critique de la politique d’un gouvernement et l’utilisation de l’accusation blessante et infamante d’antisémitisme jetée contre tous ceux qui oseraient critiquer les choix du gouvernement israélien. Ce gouvernement aurait-il droit à un régime de faveur, d’exception ? Au nom de quoi et pourquoi pourrions-nous renier cette légitime et indispensable liberté d’expression qui m’autorise aujourd’hui à critiquer Poutine dans sa complicité avec certains crimes racistes, à critiquer Bush pour sa politique de KO en Irak, à critiquer les propos incendiaires, irresponsables du président iranien, à critiquer aussi la politique du gouvernement français à l’endroit des immigrés, sans pour autant être taxé de racisme anti-russe, anti-américain, anti-iranien, et anti-français ?
Cette instrumentalisation se complique encore aujourd’hui par l’encouragement à des regroupements communautaristes : les individus ne sont plus des personnes, des citoyens, mais sont renvoyés à des groupes ethniques, religieux qui les enferment davantage et en feront tôt ou tard des victimes ou même des porteurs du racisme. C’est cette instrumentalisation communautariste qui a permis au président du CRIF de conseiller aux Arabes de se tenir tranquilles après les résultats de Le Pen en 2002, comme si la menace fasciste ne concernait pas chacun d’entre nous, chaque citoyen, chaque démocrate.
Si nous avons voulu organiser ce colloque, c’est d’abord et avant tout parce que le combat contre l’antisémitisme a besoin de clarté et de la mobilisation de tous. C’est aussi parce qu’il est malheureusement toujours nécessaire de lutter contre l’antisémitisme qui sévit à la fois sous ses formes anciennes liées à l’extrême droite fasciste ou fascisante et sous des formes nouvelles liées à la notion de sionisme et d’antisionisme.
C’est aussi parce qu’il est plus que jamais nécessaire aujourd’hui de clarifier des notions souvent rendues volontairement confuses. La confusion est telle que nous avons pu assister à ce spectacle extraordinaire de négationnistes participant à une manifestation contre l’antisémitisme, du responsable raciste du MPF étant invité officiellement à participer à cette même manifestation, et d’un mouvement de lutte contre le racisme, le nôtre, refusant dans ces conditions d’y prendre toute sa place. On en est même venu à soupçonner et à accuser le MRAP d’être sinon antisémite du moins indifférent à l’antisémitisme !
Nous attendons de ce colloque, des interventions de nos invités et des discussions avec le public, plus de lumière sur ces notions d’antisémitisme et d’antisionisme - utilisées trop souvent à tort et à travers - pour mieux servir ce combat contre l’antisémitisme, au nom de l’universalité des valeurs qui sont le fil d’airain de notre mouvement.
En conclusion, puisse cette journée participer à notre mobilisation contre un danger qui est à mes yeux l’allié mortel voire criminel du combat contre le racisme : les réponses communautaires. Tout comme il n’y a pas de réponse noire aux discriminations dont sont victimes les populations noires de France, tout comme il ne saurait y avoir de réponse musulmane à cette islamophobie acceptée, tenace, revendiquée par les extrémistes de tout bord, il n’y a pas non plus de réponse juive à l’antisémitisme. Puissent ces 6 heures être un point de départ pour susciter dans notre pays les conditions susceptibles de réveiller les défenses immunitaires dont les victimes de tous les racismes ont besoin.
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