Partager l'article ! Al Chott Al-Awast. Le lac du milieu (Bruno Etienne): Du racisme anti-arabe à l'islamophobie Colloque organisé par le MRAP le 20 septe ...
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Textes à débattre : |
1962-2012 Dossier spécial: "Algérie" pour les 50 ans des accords d'Évian |
1961-2011
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Débat : Les « Blancs », le racisme « anti-blanc » et les « Indigènes de la République ». |
Du racisme anti-arabe à l'islamophobie
Colloque organisé par le MRAP le 20 septembre 2003, à l'Assemblée nationale.
Al-Chott Al-Awast
Le lac du milieu
Bruno Etienne, Membre de l'Institut universitaire de France*
L'Observatoire du religieux et l'IDHR de Blondine Pont ont organisé à Aix, et en
partie à Marseille, un colloque sur « la politique religieuse en Europe et en Méditerranée » qui a réuni pendant trois jours fin mai 2003, plus de trois cents personnes venues de toute
l'Europe et du Maghreb. La complexité des rapports entre l'État et les Églises dans les différents États européens et au Maghreb, a fait l'objet de débats éclairants mais il est évident que c'est
la présence musulmane en France qui était la clé de toutes les réflexions. Or sur ce plan l'expérience en cours de constitution d'un islam reconnu et la pratique marseillaise plus
particulièrement, sont des laboratoires qui ont retenu toute l'attention des congressistes. Mais les discussions ont porté aussi sur l'universalité contestée des concepts dont la France s'est
faite le chantre depuis deux siècles : laïcité, sécularisation, séparation, neutralité, espace privé/public, etc...
En conclusion de notre colloque j'ai donc proposé que Marseille serve une fois de plus de tête de pont à la construction de cet avenir de paix sociale.. car cette ville est un laboratoire exemplaire qui devrait être érigé en paradigme. Avec l'expérience de l'association « Marseille Espérance » les débats des radios communautaires juives, chrétiennes, musulmanes et associatives, les journées d'Averroès, les projets du musée des civilisations du fort St Jean, l'école de la deuxième chance, le futur centre culturel musulman, les chercheurs de la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme à Aix et les Archives d'outre mer et la pensée de midi revue créée par Thierry Fabre avec l'ami Izzo. Mais aussi Euromed et MEDA, les espoirs de la conférence de « Barcelona » la charte des acteurs de la coopération en Méditerranée proposée par MEDCOOP, le projet de Fondation des civilisations soutenu par la commission européenne, etc... sans oublier M.Sitbon et ses PME ni Nicolas Bouyadjis et quelques autres activistes des différents secteurs marseillais...
Alors avec les grecs et les arméniens, les espagnols et les italiens, les corses, les pieds noirs, les juifs, les kabyles, les comoriens, les beurs et les feujs, les musulmans d'ici ou d'ailleurs, les athées stupides et les agnostiques conséquents, avec tous les provençaux et les marseillais, faisons de Marseille une nouvelle Cordoue, de la région d'Aix-Marseille une nouvelle al-Andalous, élevons ce Manar al-nahda, ce phare de la renaissance dont la Méditerranée a le plus grand besoin, créons une école d'excellence, un grand institut académique des Ikhwan al-Safa, une faculté des sciences religieuses de la mare nostrum et du lac du milieu, ce Chott al-Awast, pour réaliser le rêve de notre Maître Jacques Berque : joindre les deux rives par un pont, al-kantara, ou un isthme, al-barzakh al-Barazikh de l'Emir Abd El Kader, donc une liaison irréversible pour tous les hommes-ponts qui habitent réellement des deux côtés.
«Dieu ne change rien en un peuple qu'il n'est changé lui-même» nous dit le Coran...
Alors faisons Lui signe, aidons le par ce signe fort. Peut-être que le reste nous sera donné par surcroît : voici quelques signes de piste !
Il y a longtemps que nous sommes quelques-uns à expliquer que la relation pathologique franco-algérienne fonctionne sur l'amnésie et l'amnistie des deux côtés. il est donc temps de faire un sérieux travail d'histoire et non de mémoire, car quand «le drapeau est déployé, toute l'intelligence est dans la trompette » disait Stefan Zweig. L'année de l'Algérie a soigneusement gommé les aspérités de notre histoire commune. La commémoration produit de l'émotionnel alors que seule l'histoire permet de faire le travail de deuil nécessaire à la lucidité des rapports futurs. A condition toutefois que ce que révèlent les archives ne soit pas considéré par les uns comme une attaque contre les autres (1).
Les rapports Nord/Sud ou Centre/Périphérie ne sont pas orientés de la même façon : ainsi la pénétration coloniale a suivi un axe nord/sud alors que la relation islamique est plutôt est/ouest. Or l'hégémonie américaine renverse une fois encore l'axis mundi : pour les USA la Méditerranée est un lieu de passage ouest/est qui doit rester « libre » vers les champs de pétrole arabe et de surcroît contribuer à protéger Israël.
La mondialisation ou plutôt la « westernisation » du monde est, elle, tout azimut... elle « désoriente » tout en favorisant un zapping généralisé ! Mais paradoxalement la relative uniformisation des sociétés produit des particularismes identitaires contradictoires auxquels la Méditerranée n'échappe pas.
Pour comprendre tout l'intérêt d'une véritable stratégie européenne en Méditerranée il faut regarder la carte de Charles Quint, immense tapisserie sise dans l'Alcazar de Séville : Alger est en haut et François Ier, doit fait appel au grand turc pour lutter conte l'Empereur hégémonique... Nihil novi sub sole.
La mer de l'ouest est le limes du monde occidental et la mer de l'est le début de l'orient éternel, Maghreb, l'Occident et le Machrek, l'Orient, Le ponant et le couchant mais le sud de la mer est au nord de l'Afrique et nous, à Marseille, nous sommes le sud du nord protestant et capitaliste.
Des colonnes d'Hercule au canal de Suez l'être-ensemble moral et politique méditerranéen est nourri desGrecs (l'agora et la tragédie, la démocratie masculine), de Rome (le droit et la res publica) de la Bible (la Loi du Père), de l'endogamie et de lla ogique de l'honneur dans ce continent liquide dont les berges sont solides et les populations nomades depuis au moins le paléolithique supérieur !
De Jérusalem à Cordoue mais en passant par Baghdad, elle a donné monde toutes les dimensions de philosophie, de la science, de la poésie et de la théologie car la Mésopotamie est l'ontogenèse archéologique de notre civilisation : or « ils ont rasé la Mésopotamie» avais-je écrit lors la première guerre d'Irak.
Au-delà des attentats en Europe et surtout du cas de la France qui a vu s'effondrer son Empire colonial, l'on saurait négliger la dimension plus internationale dans l'émergence des mouvements de contestation « religieux » :
- la guerre du Golfe avait largement démontré que les Américains n'étaient pas très regardants sur leurs alliés raison de leur désir d'assurer la sécurité énergétique des USA. Et ailleurs afin de lutter contre le communisme ils ont soutenu tous les régimes qui sont à l'origine de la crise actuelle et plus particulièrement l'Arabie saoudite qui diffuse pourtant un islam assez rigoureux ;
– la disparition de la bipolarité USA/URSS et la fin de la « guerre froide », impliquaient une redistribution générale des cartes de la géopolitique stratégique dans la sous-région du Proche-Orient et de l'Asie musulmane, en raison du danger de prolifération de l'armement nucléaire mais aussi pour contrôler les ressources en hydrocarbures.
Jean Baudrillard notait au moment de l'effondrement de l'URSS perçu comme « fin de la transcendance du mal » dans Le Débat, n° 60, 1990 : «Reste l'islam pour incarner l'Empire du Mal C'est d'ailleurs à partir du moment où il se constitue comme tel que le bloc soviétique n'a plus de raison d'exister ».
– Le non-règlement de la question palestinienne a fait basculer un certain nombre d'acteurs de la région dans le terrorisme international, sans pour autant que les masses arabes et leurs dirigeants ne se mobilisent autrement que verbalement pour la cause palestinienne...
– La légitimation de l'action de chacune des parties et de leurs différents alliés en présence au Moyen-Orient, renvoie à une même conception du monde issue d'un même tronc commun, le monothéisme : la lutte du Bien contre le Mal ! Il faut donc que chacun dénonce et diabolise l'Autre. C'est le plus faible qui portera les coups les plus durs et il n'est pas du tout sûr que le plus fort gagne même s'il se croit dans son bon droit.
- L'affect, l'émotionnel et le sentimental, dans notre règne de l'audimat qui hystérise tout, rendent le spectateur incapable de produire une analyse lucide, sauf s'il prend le temps d'arrêter l'image et de poser la bonne question. Tout le discours matérialiste étant euphémisé, gommé, qui a intérêt à traduire en termes exclusivement civilisationnels (2) et religieux des problèmes qui sont fondamentalement matériels, économiques, énergétiques et stratégiques ?
Alors : Cap au sud
Il n'y a pas un "kopeck" à gagner pour nous à l'Est et en particulier dans la mesure où les USA poussent certains pays ex-communistes à entrer dans l'OTAN et dans l'Europe parce que tirant celle-ci vers la Russie et l'Asie ils peuvent se permettre de contrôler la Méditerranée qui n'est pour eux qu'un passage libre qu'ils ne laisseront jamais à la seule Europe.
Par delà les amnésies et les amnisties, elles nécessitent une Anamnèse et une herméneutique pour rompre avec le passé immédiat :
Sans concessions repenser, revisiter les vraies coupures comme par exemple celle de 1054 (séparation Eglises d'Orient/Eglise d'Occident) puisque l'Europe chrétienne est plurielle autant que l'islam qui nous apparait pourtant comme un de Samarkand à Casablanca sur 15 siècles dans la formule musulman = intégriste = terroriste.
En hommage à Emmanuel Levinas nous devons rappeler que si l'Occident c'est « la Bible + les Grecs » alors les Arabes sont des occidentaux et l'Orient ne commence qu'au Pendjab, à l'Inde !
Si l'Autre ne doit pas devenir le Même, il nous faudra, peut-être alors, revoir l'universalité de nos concepts mais sans accepter tout de l'Autre, ni oublier de respecter l'étranger car nous avons été nous-mêmes guerim en terre d'Egypte comme nous le rappelle le texte fondateur commun. Deutéronome, 24, 18.
Ainsi est-il nécessaire d'imposer l'idée que la seule voie de salut est celle de «Notre Seigneur Jésus-Christ »... mais dans sa version romaine, alors que l'Europe est aussi orthodoxe et protestante ? Il faut donc aborder le dialogue INTRA religieux avant de penser l'inter religieux et nous mettre d'accord sur le fait que l'affirmation fondatrice de la divinité christique n'induit pas la forclusion du judaïsme qui a continué son évolution bien après l'an 1 officiel, et surtout en Europe avec les grands réformateurs que furent Moses ben Maïmon dit Maimonide à Cordoue au XIIe siècle et Rabbi Salomon ben Isaac Rashi à Troyes au XIe.
Cela ne peut pas signifier non plus, sans conséquence, que, venant après la révélation christique, le prophète Muhammad est un escroc... Le relativisme religieux s'impose donc tout autant que le différentialisme culturel.
La France multiconfessionnelle a été amenée, par le principe de réalité, volens nolens, à tenir compte de cet état de fait : après une dizaine d'années de tâtonnements et d'activités gérées par les cinq ministres de l'Intérieur (puisqu'en France l'Etat s'étant séparé des Eglises, la religion est reléguée dans la sphère privée et donc le culte dépend de ce ministère, ce qui n'est pas le cas dans les autres pays d'Europe) M. Sarkozy, en pleine guerre du Golfe, a tapé sur la table et a réussi, le 3 mai, à faire émerger une représentation des musulmans dans un Conseil français du culte musulman.
Certes ce CFCM n'est pas à l'abri de critiques et de nombreuses réserves se sont exprimées tant sur les tractations avec les « Etats d'origine » que sur les modalités d'élection ainsi que sur certaines nominations au Conseil. Il n'en reste pas moins que cette date symbolique marque un événement attendu : la reconnaissance par la République de la légitimité de la présence musulmane en France. Il reste aux musulmans à créer les conditions d'une islam « gallican » qui, à la fois coupe les ponts avec les influences étrangères et qui, en même temps ré-ouvrent « les portes de l'ijtihad » c'est-à-dire répondre aux défis auxquels sont confrontés les musulmans vivants dans des espaces de pluralisme et de liberté. Un des points positifs de cette élection un peu complexe tient au fait que des conseils locaux ont été élus en même temps et, si le CFCM sera amené à faire de grandes déclarations politiques générales, les élus locaux eux vont gérer les vrais problèmes : les aumôneries, les cimetières, la viande hallal, l'enseignement, les cimetières, etc. Tout ce qui concerne en fait la vie sociale intégrée.
Les musulmans d'Europe seront donc amenés, face aux nouveaux défis auxquels ils sont confrontés, à « ré-ouvrir » les portes de l'Ijtihad... de l'effort personnel d'interprétation fermée il y a plusieurs siècles par la scolastique orthodoxe.
Que doivent faire les arabo-musulmans dans leurs propres pays où règne le plus souvent, sinon la dictature, tout au moins des régimes politiquement et religieusement rigides ?
Que peuvent-ils faire ?
Une Herméneutique du sens (P. Ricoeur : car le sens est plus important que l'évènement) et non pas simplement une exégèse répétitive puisqu'ils sont bloqués par l'inimitabilité (al-I'jâz) du Coran. Reprendre tous les débats des premiers siècles de l'islam (et Dieu sait s'ils furent virulents !) de façon à établir les conditions objectives de la production de la doxa, de la vie du Prophète, de l'évolution de la jurisprudence, etc, Etablir une sorte de canon commun du Coran (3) et du Hadith au moins, comme c'est le cas pour les différentes , Bibles » catholiques, protestantes, juives avec toutes les nuances des écrits considérés comme légitimes ou apocryphes par les uns et par les autres. Donc ils doivent travailler leurs propres textes... et ceux des autres et surtout ne pas nous interdire de les lire et de les interpréter à la lumière des sciences linguistiques, voire ethnopsychiatriques. En France et en Europe certains musulmans ont largement abordé ces problèmes comme le prouvent les travaux de A. Meddeb et de F. Benslama qui refusent l'amour fanatique du texte ! (4)
Nous vivons dans une monde pluriel mais commun. Nous devons/pouvons donc lire les textes fondateurs ensemble ! Et en débattre de concert et de conserve dans une « munadarat » - controverse, clés linguistiques, voire ethno-psychiatriques en mains, y compris sur le sujet épineux de la falsification des textes par les uns et par les autres et sur la libre interprétation par la raison critique comme le propose Mohammed Arkoun depuis quelques décennies sans oublier ceux des réformistes qui s'y essayèrent au début du XXe siècle, car, contrairement à un fantasme répandu et entretenu par les uns et les autres, la pensée arabo-musulmane n'a jamais été figée.
Vieille question léniniste ?
Tout d'abord cesser de manipuler la peur : il y avait le péril jaune, le complot judéo-maçonnique et le communiste avec un couteau entre les dents, la syphilis des classes sales et dangereuses, puis le sida émigré et les MST.
Il y a maintenant la pneumopathie et le voile islamique : mais c'est la canicule qui l'emporta !
Et si nous cessions enfin d'avoir peur !
Hiérarchiser les problèmes réels avec lucidité et presque froideur. C'est à dire pratiquer une clinique de l'écoute.
Par précaution face à la déferlante des écrits anti-islamiques (5) et comme il y a, à mon sens, dans l'islamophobie des mécanismes très comparables dans l'utilisation des amalgames à l'anti-sémitisme classique, je voudrais rappeler une loi scientifique classique, le théorème de Blackmann : la manifestation d'un phénomène dépendant de plusieurs facteurs est réglée par celui de ces facteurs qui est le plus faiblement représenté !
Le terrorisme n'est pas l'essence de l'islam !
La haine du nom et de l'origine (6), le refus de la différence, la haine de soi et sa réversion en haine de l'Autre ne font que traduire la peur d'une différence mal assurée d'elle-même ou qui se donne l'illusion d'une identité forte produisant souvent fascination pour le Même, pour la mêmeté, voire la « mémerie » (7).
La Maghreb est « arabo-musulman exclusivement ?
L'Afrique du Nord et certains pays arabes en se décolonisant ont perdu leur force plurielle : plus de juifs, plus d'Européens, plus de minorités (8). L'Algérie en particulier devenait moniste pour la première fois de son histoire, car avant la colonisation elle était aussi plurielle. Et donc les frères seuls face à face se sont créés leurs propres ennemis parmi leurs frères et leurs cousins : kabyles, islamistes...
Il ne suffit pas de fustiger en jouant sur l'émotionnel l'horreur réelle des attentats qui font des victimes innocentes. Encore faudrait-il réfléchir sur le détournement de la rente pétrolière et le pillage des richesses par tous les dictateurs qui sont nos alliés – il semblerait que certains commencent à comprendre que l'Arabie saoudite n'est pas fiable et porte quelques responsabilités dans la diffusion d'une certaine conception de l'islam et que l'antisémitisme et le négationnisme ne sont pas une bonne solution. On peut lire à ce sujet des débats surprenants dans la presse arabe du golfe depuis quelques temps (9).
Mais il faut aussi être lucide sur le désespoir qui pousse à la thanatocratie. La pulsion de mort l'emporte sur la vie parce la déréliction est généralisée : si l'on prend les derniers terroristes – j'ai horreur du mot kamikaze qui renvoie à une autre culture – ils ont 20 ans et viennent tous du quartier de Sidi Moumen à Casablanca, lieu qui crée du lien mais qui ne ressemble guère au Maroc des circuits touristiques et à Marrakech de la « Jet Society »,... même si nous avons démontré (Gilles Kepel, etc.) que certains « nantis culturels » basculaient eux aussi dans la tragique aventure. Mais le nationalisme et la langue de bois semblent encore dominer en maintenant l'idée du complot extérieur... « Un musulman ne peut pas avoir fait ça...» lit-on dans la presse marocaine... La peur de soi se traduit toujours en la peur de l'Autre. Mais exclure l'altérité en accomplissant des meurtres purificateurs conduit le plus souvent à des résultats inverses : le non- identique étant anéanti ne peut plus nourrir l'identité !
La capacité (universelle ?) de penser peut se définir comme responsabilité pour l'Autre, nous dit Lévinas, et non seulement le penser en tant qu'être pour la mort selon le mot de Heidegger !
Certes une vraie relation dialogique implique que deux logiques s'affrontent sans concession : il y a cependant des points sur lesquels juifs, chrétiens et musulmans ou démocrates ne peuvent pas céder devant l'autre, mais tout ce qui ne renvoie pas à la transcendance fondamentale est négociable.
Comment ?
D'abord sortir de sa paroisse et de l'apologétique est le premier acte constructif du dialogue, ne pas chercher à convaincre l'Autre de sa part de vérité, mais admettre qu'il possède lui aussi une part de la vérité et que cette vérité, sa vérité produit du sens qui unit. Or la religion est avant tout un ensemble de croyances et de pratiques qui produisent du sens, qui donnent du sens au monde, mais dans la forme culturelle du groupe qui la produit et qui y adhère ! (Pierre Bourdieu proposait « structures structurantes » parce que structurées ou « systèmes symboliques », là où disait Marx formen).
Un peu de relativisme est donc aussi utile : je voudrais rappeler que les religions pratiquées en Europe et au Maghreb n'y sont pas nées, et que, depuis, les NMR (Nouveaux mouvements religieux et « sectes ») se développent en concurrence avec les cultes reconnus... et par ailleurs l'Europe ne gère pas le culte comme la République laïque jacobine. Nous Français, nous pensons que nos valeurs sont universelles et donc applicables à toute société, ce que certains de nos partenaires contestent au nom de leur conception du monde ! Il nous faut donc accepter – mais eux aussi doivent le faire – de ne pas « essentialiser » l'homo religiosus en considérant, en admettant même, que la frontière est floue entre idéologie, cosmologie, religion et « weltanchauung »... Et il nous faut rappeler que ce débat a produit en d'autres temps, dans le christianisme comme dans l'islam, des conflits au moins aussi violents que ceux que nous subissons aujourd'hui, en précisant toutefois que les guerres idéologiques « athées » du XXe siècle ont sans doute fait plus de victimes que l'ensemble des « guerres de religions » – en supposant que la « religion » (10) ait été le véritable moteur de certaines de celles-ci...
Car la Vérité – qui ne peut être négociée et qui doit même être proposée au monde pour son propre profit (11) – produit toujours de l'orthodoxie et donc de la violence.
L'intrusion du radicalisme islamique le plus violent nous renvoie donc à des interrogations fondamentales qui ne concernent pas que le monde arabe et musulman mais notre civilisation tout entière devenue complètement matérialiste : si l'on accepte le paradigme créationniste – ce qui est le cas des religionnaires des trois monothéismes – on ne peut que constater que l'explosion technologique a détaché progressivement l'homme de son créateur et son désir d'autonomie absolue induit deux voies :
soit celle d'un individualisme qui a peu à voir avec l'individuation comme émergence de l'autonomie du sujet : « moi j'en ai rien à foutre » et « c'est mon choix » et la « TV réalité » règnent sur nos « étranges lucarnes » en « prime time » c'est-à-dire avec des millions de téléspectateurs (y compris ceux qui zappent de l'autre côté de la Méditerranée !) figés sur l'applaudimètre et donc 40 % de « parts de marché »... ;
– soit le clonage et la reproduction artificielle c'est-à-dire le fondamentalisme biologique : tout est permis puisqu'il s'agit d'inhumanité. Le produit fabriqué est immortel car il n'a pas de vie, il existe de plus une hypothèse encore plus terrible : la réalité virtuelle est dans le seul virtuel : les politologues doivent aller voir Matrix et comprendre comment fonctionnent nos enfants avec les jeux vidéo : régression dans le grand bleu, dans l'espace sidéral, dans la « khalwa » car au Maghreb aussi les films et les millions de jeux qui sont distribués avec comme pour « Pokémon » ou Harry Potter ne renvoient pas aux mythes chers à Jean-Pierre Vernant mais au bricolage du zapping généralisé où chacun construit son parcours virtuel à la carte. Mais ce n'est pas une raison pour suivre les 'Ulama de Riad ou ceux de Rabat qui ont décrété que "Pokémon" était un jeu "judéo-maçonnique » insultant le Prophète et l'islam... Toujours la faute à l'Autre !
Car tout cela est beaucoup plus grave cela signifie que si Dieu n'existe plus ou s'il s'est retiré – ce que je crois –accablé par sa créature et sa création bâclée, il a déserté notre monde prométhéen – alors l'homme sans Dieu est forcément moins performant donc moins utile que l'ordinateur.
Ce qu'il y a de terrifiant dans la pulsion de mort dans la thanatocratie d'islamistes « martyrs » et non kamikaze c'est qu'ils nous disent que la mort est la seule utopie crédible et la seule sortie honorable : apocalypse now... ce monde doit être détruit ! « Elle est tombée Babylone la putain... et les marchands pleurent tandis que les justes se réjouissent » nous disait un certain Saint Jean. Nous devons donc nousrappeler aussi la martyrophilie de nos origines, l'attente du Messie, de la Parousie... mais nous savons aussi que si l'« on attendait le Royaume et c'est l'Eglise qui est venue.... »
Par delà les pieuses condamnation sélectives sur nos propres malheurs retenons aussi que, tout de même, ce sont d'abord les musulmans qui sont les principales victimes de leurs frères égarés... sans que cela justifie un paranoïa excessive : ce n'est pas toujours la faute à l'Autre !
Il existe une quarantaine de journal en Algérie. Je suggère donc – avant de s'attaquer ensemble aux textes fondateurs ou aux discours de nos intégristes réciproques et mutuels – que certains Algériens les analysent par comparaison avec le travail que je propose maintenant : seule l'analyse comparative permet d'avancer vers plus de lucidité et donc de lutter contre les fantasmes réciproques.
Le marché linguistique de la guerre franco-arabe induit une question dramatique : l'Occident n'ayant plus d'ennemi principal, a-t-il toujours besoin de la taxinomie « Diable » pour lutter contre le Mal...? Et sur ce point les arabo-musulmans sont bien des occidentaux puisque leur définition est même : al-taghut du Coran est le rebelle à Dieu !
La réponse est donc positive même cette diabolisation se sécularise dans la formule « hitlérienne » comme va le voir ci-dessous : « Hitler » et « Satan » sont utilisés dans une quarantaine d'occurrences pour caractériser l'ennemi musulman !
Il y a longtemps que certains mots arabes ont été intégrés à la langue française. Mais autrefois ils étaient nobles comme « algèbre » ou « safran ». Pendant la période coloniale ce furent importations militaro-domestiques comme « klebs » « moukère », « maboul » ou « balèk fissa » ! Il s'agit alors de « glottophagie » coloniale: Mektoub ! on abaisse le discours se faire comprendre de l'Autre dont on nie le langage et dont on adopte les nourritures mais enrichies : couscous, paella, pizza étaient des plats de pauvres migrants à l'origine !
A notre époque, où tout le monde zappe, mais surtout le Sud, les Arabes ont appris à utiliser (mal, c'est un autre problème) les mots modernité et « démocratie ».
Les Français eux se sentent menacés par « la djihad », par la guerre sainte (al jihad est au masculin en arabe et signifie guerre juste) tandis que les lectrices de Elle ou du Figaro Madame se mobilisent contre le Tchador et la Burqa, dont faut rappeler qu'ils ne sont définis ni par le Coran, ni par le droit musulman...
Il faut tout d'abord s'interroger sur la pertinence de la formule réduite du mot « islam » surtout dans sa version agressive " versus Occident " Cette réduction induit l'appréhension systématique d'une religion conçue comme un bouillon d'inculture, un système homogène et clos depuis 14 siècles sur un espace qui va de la Chine à l'Afrique en passant par l'Europe et les USA... Dans sa version d'acteur sur la scène internationale l'interaction de « islam » en tant qu'espace culturel et géopolitique est remarquablement présenté comme un, uniforme et moniste donc totalitaire puisque totalisant.
Tous les titres de journaux analysés (13) posent des problèmes en amont de l'événement « guerre »
– « Le réveil de l'islam » ;
– « Le retour de la religion »
« Les islamistes attendent leur heure ».
On ne savait pas que la religion était partie au galop on ne sait où et qu'à une certaine heure elle allait revenir.... Mais l'Express du 31 janvier 1991 nous donne, en réponse, une leçon sur la flexibilité de l'espace-temps : «... comme Saladin au XIIe siècle et hier Nasser, Saddam Hussein mobilise les masses d'Orient jouant sur la frustration et le sentiment religieux... »
Le titre d'un ouvrage récent ne laisse aucun doute sur ce point : L'Islam est le nouveau totalitarisme! L'islam est ainsi dans l'inconscient collectif le risque de l'après-guerre froide et Monsieur Poutine contribue à l'éradication du Mal défini par Bush-fils.
Cette stratégie – car c'en est une – a été mise au point au moment de l'effondrement de l'URSS comme on peut en juger par l'étude des propos de Bush père en 1990 et l'utilisation des œuvres mal lues de Fukuyama et surtout celle Samuel Huntington... (14).
Déjà la presse développait l'idée de la barbarie liée au terrorisme et à l'armement « sale » : Julliard Jacques, Le Nouvel Observateur, 23 août 1992.
Allons-y...« cette fois sans honte »... face /aux/ « les pires formes d'humanité... „ et Imbert Claude dans Le Point, 8 septembre 1990 oppose à cette « loi de la jungle » une certaine idée du droit que « nous devons imposer car c'est celle des lumières contre les ténèbres... ».
Je ne sais pas si ces grands journalistes ont fait leur autocritique aujourd'hui alors que la position de la France est bien plus nuancée... mais dans un premier temps on peut comptabiliser dans trois principaux hebdomadaires français (Le Point, L'Express, Le Nouvel Observateur) un peu plus de mille occurrences à l'Irak et Saddam Hussein décrit comme un « tyran appelant au jihad par fatwa », « terroriste médiéval », " despote » est utilisé 18 fois, « héros lunaire des fous des ténèbres » « spécialiste de la prise d'otages » se servant « cruellement » des otages comme « Boucliers humains » 24 fois...
Mais, de plus, sa déligitimation est scientifiquement attestée par des experts : « psychotique sous traitement, personnalité paranoïaque souffrant de troubles maniaco-dépressifs ... » L'Express, 24 septembre 1990.
Bien plus la comparaison avec Hitler apparaît 32 fois, avec Satan 25 fois
L'amalgame Hitler/Saddam a été repris par ailleurs dans d'autres hebdomadaires français... qui ont évité de rappeler que la presse française avait déjà utilisé cette appellation pour Nasser en... 1956-57 lors de la nationalisation du Canal de Suez et l'intervention armée des Français, Anglais et Israéliens...
J'arrêterai-là le rappel de la première guerre contre l'Irak, sauf à préciser qu'un sondage réalisé par l'Express et Reporters sans frontières, a montré que 75 % des journalistes interrogés ont estimé que la couverture de la guerre par les médias télévisés a donné lieu à du journalisme-spectacle et que 84 % estiment avoir été manipulés : c'est l'Express qui l'affirme le 14 février 1991 !
Aussi pendant la guerre dans l'ex-Yougoslavie nous pouvons constater une sorte d'accalmie et les articles sont moins virulents à l'égard des musulmans. Certains font même preuve de compréhension : il est vrai que la situation n'était guère propice à encenser les « blancs-européens », chrétiens même orthodoxes... La presse prend conscience que la cause des musulmans bosniaques rappelle que l'islam est présent en Europe depuis fort longtemps ! Et certains découvrent qu'il existe des musulmans... non arabes.
L'hyper-médiatisation de l'évènement « guerre du golfe » avait provoqué des effets de loupe mettant en question la crédibilité des médias. Ce rappel devrait nous permettre d'aborder la crise actuelle tout au moins l'évolution du processus dans les dix dernières années.
Cette évolution est caractérisée par un recul massif de la connaissance de l'islam en général, et une recrudescence surprenante d'attaque frontale contre cette religion.
L'approche de l'aire islamique qui prévaut dans les médias que j'ai analysés (une dizaine d'hebdomadaires français depuis 1990 et quelques étrangers depuis 2001) se caractérise par l'accumulation de clichés répétitifs : un exemple exceptionnel étant la couverture identique de deux hebdomadaires différents à deux ans d'intervalle : la même photo (un musulman calotté levant les poings au ciel, vu de dos) avec un titre différent. L'Express du 10 février 1994 et l'Événement du Jeudi du 12 juin 1996: mais " L'Algérie et nous. La victoire possible des islamistes: la grande peur des Français » devient dans le second L'affrontement Islam-Occident ».
« Les Français savent que les musulmans vivant dans l'hexagone ne sont pas tous de paisibles immigrés épris d'intégration » L'Express, 29 avril 1994.
Ce thème de « L'Affrontement Islam-Occident " revient avec un sous-thème : « pourquoi les démocraties risquent elles d'être entraînées dans la guerre ».
Le mot,< guerre » apparaît sur les couvertures une dizaine de fois : par exemple : « Djamel Zitouni : l'islamiste qui mène la guerre contre la France, L'Express, 5 juin 1996, avec en couverture la photo du barbu... fournie par les services algériens.
" La guerre contre l'ennemi invisible » Le Point, 12 octobre 2001, n° 1517. Et déjà celui du 14 septembre 2001, « Etat de guerre » 42 pages !
Je laisse de côté tous les numéros spéciaux de l'après-11 septembre y compris les journaux étrangers paraissant à Paris comme Time ou Newsweek : ils ont tous repris, en plus des photos accrocheuses des Twins et de Point Zéro, tout le corpus décrit en amont.
Mais c'est surtout l'islam qui est mis en exergue et ses dérives : déjà l'Événement, n° 226 en 1989, avait fait un titre tonitruant : « Descartes et Voltaire au secours : Mahomet réveille-toi, ils sont devenus FOUS ! »
Cette thématique sera constamment reprise : Le Point, 21 septembre 2001 : « comment en finir avec les FOUS d'ALLAH » en surimpression d'un portrait de Ben Laden sur fond de fumées cachant Manhattan.
Claude Imbert, qui, comme chacun le sait, est un grand islamologue, écrit dans Le Point cité : « L'islam n'admet ni la sécularisation du pouvoir, ni même celle du savoir...»
C'est pourquoi Marianne du 9 mars 1998, s'interroge : « L'islam est-il soluble dans la République ? „
Mais au moins n' y a-t-il point là d'assertion brutale !
Les poncifs réducteurs et discriminatoires, résultant d'une histoire amnésique et amnistiée, produisent en tant qu'assertions un impact immédiat sur l'exacerbation des différences qui font percevoir l'islam comme immuable, conflictuelle.
C'est donc la « grande peur » qui revient et non pas le religieux !
Surtout que deux conflits nouveaux vont traumatiser un peu plus les lecteurs : la deuxième Intifada puis la prise de Kaboul par les talibans le 27 septembre 1996.
« Intifada » est le terme le plus employé dans la presse des années 1998 et 1999 que j'ai dépouillée : 250 occurrences pour les trois hebdomadaires de base mais jamais le mot n'est expliqué ni traduit ! puis vient Hamas : 200 occurrences. Là non plus sans explication de ce qui est en fait un sigle et non pas un nom. Le mot jihad est éparpillé car il est utilisé à la fois comme « djihad-guerre » et comme nom de certains groupes ou organisations ce qui fausse les calculs.
Mais la terminologie du descriptif de la nouvelle guerre est entièrement négatif : attentats sanglants, meurtre aveugle, vengeance aveugle ...barricades de pneus enflammés, gamins effrontés qui caillassent les jeeps de « Tsahal « . A ce propos, rares sont les journalistes qui disent « armée israélienne » et jamais ou exceptionnellement « armée d'occupation ». On sait que Tsahal signifie en hébreu « armée de défense ».
Les titres sont précis « Le fanatisme a frappé » ; « Une fois de plus l'horreur ».
Les Palestiniens n'apparaissent que sous les traits de « Tueurs masqués qui manient la hache, le couteau... » Le Point, 8 mars 1997.
« Les actes kamikazes des forcenés du Hamas », Le Point, 9 mars 1996.
« Ils n'obéissent pas à une logique quelconque... », L'Express, 14 février 1991.
En fait le projet des « kamikaze » est une arme contre une culture basée sur le mépris de la mort de l'Autre. La première façon de dénier toute identité à celui qui se sacrifie consiste à utiliser dans la taxinomie un mot-son négatif renvoyant à une autre culture que la sienne : ainsi les fidayine, les chouhada deviennent « Kamikaze » . Ce qui constitue un déni (15) de compréhension car la relation à l'Empereur nippon et la conception de la mort du samouraï n'ont rien à voir culturellement avec la pulsion de mort et la thanatocratie du martyr de l'islam.
Avec l'affaire de l'Afghanistan, la nouvelle donne de géopolitique stratégique issue de l'effondrement de l'URSS, apparaît clairement dans la presse qui est beaucoup plus prudente que pendant la guerre du Golfe.
Mais le vocabulaire reste très négatif et péjoratif à l'égard de l'islam : Le Point, 14 novembre 1998 : « un voyage dans l'absurde d'Allah... les nouveaux maîtres de l'Afghanistan sortis des écoles coraniques... gèrent ce pays en ruine... avec une kyrielle d'interdits que leur impose leur rigorisme religieux et féodal...»
Les poncifs refleurissent dans le nomadisme des concepts : Cet « obscurantisme (22 occurrences) et ce « féodalisme » (sic ! (16) 34 occurrences) qui oblige » à trancher les mains pour quelques tapis et bijoux » Le Point, 2 juin 2000.
« L'Occident est piégé » soutient l'Express du 30 juillet 1998, ce à quoi le Nouvel Observateur du 29 août 1998 répond en approuvant : « une nouvelle croisade armée contre les terrorismes islamistes »,
Le Point, 20 août 1990, sous la plume de Cl. Imbert est très clair dans le sens de « notre » engagement : « Pour y résister (à « l'éboulis passionnel d'un autre siècle ») nous n'avons pas d'autre recette que de faire respecter, par la force si nécessaire, les valeurs des démocraties modernes et libres d'Occident jusqu'à ce que l'irrationnel et la mythologie du messianisme intégriste s'éteigne dans l'échec...»
La manière dont la presse se fait l'instrument de la thématique, « l'islam versus Occident » en stigmatisant toutes les interventions provenant de l'aire géopolitique arabo-musulmane comme étant empreintes de l'essentialisme religieux « extrémiste », « obscurantiste » et porteur de « terreur » donc « menaçant » et « déstabilisateur » pour « nos valeurs » se manifeste encore plus dans la nouvelle grille de lecture que j'aborde maintenant à partir de la présentation de la guerre ou des conflits :
La presse procède à une stratégie de diabolisation de l'islam en amplifiant les images pour exagérer les dangers : sur ce plan les seules couvertures des hebdomadaires français depuis la guerre du Golfe sont édifiantes. Mais les articles de presse sont plus subtils, les titres à la Une et les contenus intérieurs ne correspondant pas toujours...
« France, faut-il avoir peur de l'islam ?, » L'Evénement, 4 janvier 1990. Le même du 1er décembre 1993 : « la déferlante islamiste ». Le même du 16 novembre 1994: « faut-il déclarer la guerre à l'intégrisme ? ».
Quelques titres imprudents : Le Courrier international du 18 juin 1997 : « Algérie : pourquoi l'islamisme vaincra... ».
Quelques numéros portent sur le problème de « l'islamisme contre l'islam » mais il s'agit alors d'interviews des rares chercheurs français qui travaillent sur le sujet : Gilles Kepel ou Olivier Roy. Dans la presse quotidienne on voit apparaître des « grands spécialistes » comme Marc Danna dit Alexandre Del Valle et autres inconnus du milieu scientifique... sans oublier une certaine italienne encensée par certains intellectuels français...
Certaines couvertures sont une véritable fabrique du regard sur l'Autre : La position des corps « musulmans » est assez significative d'une intention complexe de « donner à voir » : une dizaine de couvertures d'hebdos (mais bien plus de photos à l'intérieur) montrent trois possibilités de visibilité des musulmans :
– les fesses en l'air ( photo de musulmans en prière vus de dos) et une foule accroupie faisant bloc et dans un état de soumission ;
– des foules compactes, défilant, menaçantes et hurlantes ;
– des femmes voilées ( 18 couvertures dans la période dont certaines avec une forme d'ironie suspecte) ;
– enfin un individu barbu, illuminé, armé et hurlant, bouche ouverte, yeux écarquillés, parfois brandissant une arme.
Journaux ayant mis une femme voilée en couverture plusieurs fois pendant cette période de deux ans : La Vie, l'Événement, Le Nouvel Observateur, Le Point l'Express, Croissance, Télérama, Elle, etc.
J'ai le souvenir que Frantz Fanon avait dit La France veut dévoiler l'Algérie mais qui se souvient du psychiatre antillais aujourd'hui ?
Les sous-titres rajoutent à l'impression d'horreur : « Le vrai visage sous le voile », « la pieuvre islamique », « l'islam et les femmes »... »les liaisons dangereuses », « foulard : le complot », et surtout « comment les islamistes nous infiltrent », « un peuple otage de l'Histoire ».
Certains sous-titres intérieurs sont encore plus éloquents : je résume une typologie complètement récurrente : Les fous d'Allah, Terroristes, Massacre, Infiltration, Ennemi intérieur, Les assassins de la paix.
Et en opposition bien entendu des «Victimes innocentes ».
Le « must » de la manipulation mentale faisant appel aux structures anthropologiques de l'imaginaire a été réalisé par la couverture de l'Express du 31 décembre 1997 après les attentats en Algérie : on y voit d'un côté le portrait de Lady Diana et de l'autre la photo de la mère algérienne éplorée ressemblant à une Pietà. Ce montage tient du chef d'œuvre.
L'émotionnel est la clé de toute non-explication : il n'est pas nécessaire d'expliquer et de comprendre selon le projet de E.Durkheim et de M.Weber. Il suffit de faire pleurer Margot!
Toute cette thématique répétitive conduit à la construction d'un type idéal essentialiste : musulman/islamiste/intégriste/fanatique/terroriste, Djihad ».
Une étude comparative avec la presse surtout anglo-saxonne à l'occasion de le deuxième guerre contre l'Irak démontre à la fois que les médias (sauf une chaîne de TV américaine) ont été plus prudents y compris dans l'affaire de Jessica Lynch, mais que la manipulation reste de mise : Pour les Américains Saddam « c'est Hitler » et l'Irak c'est le Japon en 1945...
La conséquence de cette déligitimation du musulman est simple : quand la raison d'Etat progresse, l'Etat de droit régresse, à Guantanamo comme à Moscou ...
En fait la méconnaissance du monde arabe est une des clés de l'incompréhension mutuelle. Or elle a régressé depuis quelques décennies surtout si l'on compare avec le XIXe siècle comme je l'ai montré dans différents travaux sur l'Algérie (17). Il n'y a pas en fait de demande sociale de connaissance de l'Autre. Il est donc suffisant, mais nécessaire, de typologiser l'ennemi principiel le Mal, incarné par l'islam. D'autant plus que l'Autre décrit aussi le mal (al-Taghut) en ces termes ! Bush parle comme Ben Laden... Or Hannah Arendt nous a montré le lien heuristique entre l'essence du mal et l'absence de capacité du penser : il nous faut donc penser pour panser!
0) -
* Bruno Etienne, membre de l'Institut universitaire de France, directeur de l'Observatoire du religieux à l'IEP de l'Université Marseille III. Dernier ouvrage paru : L'islam, les questions qui fâchent, Bayard, 2003.
1 Comme c'est le cas de certains critiques algériens à propos de mes travaux sur l'Émir Abdelkader!
2 A noter combien l'information rapide falsifie. Ainsi ceux qui se réfèrent à tort et à travers à Samuel Huntington n'ont certainement pas lu son livre sur le "clash des civilisations". Sa thèse est très complexe et subtile et conclue enfuit que les « États phares » ne doivent pas intervenir dans ce type de conflits, donc contraire de ce que dit la TV !
3 Le passage de l'oral à l'écrit dans le Coran - comme dans les Evangiles - doit être traité scientifiquement et non sentimentalement : les manuscrits complets - à part quelques parchemins « coufiques » incomplets avant le passage à l'écriture cursive sur papier - les plus anciens connus datent de la fin du IVe siècle et le débat est ancien: à mon sens les premiers textes « authentiques fixés sont celui de Ali ibn Shadhan al-Razi al-Bayyi (daté de 361/972) et cela de Ali ibn Hilal connu sous le nom de Ibn Bawwab (391 daté sur le Colophon)
4 Cf. Tout le travail de Youssef Seddik sur le Coran et le hadith comme exemple possible, aux éditions de l'Aube et Actes Sud.
5Cf. sur cette nouvelle islamophobie le travail de deux chercheurs aixois F. Lorcerie V. Geisser paru chez La Découverte cette année
6 Et surtout de l'origine juive et L'amour du censeur! P Legendre, 1974.
7Cf mon pamphlet co-écrit avec R.Lafont et H Giordan, Le temps du pluriel, Ed. de l'aube 2000.
8 Il , faudra bien un jour que les Arabes intégrent dans leur propre histoire l'apport des partis communistes, de la franc-maçonnerie et toutes les minorités disparues...
9 Cf .les débats surprenants sur ce sui dans la presse arabe du Golfe reproduits par le site : web de Memri : memri.eu2@memri org.uk
10 Le débat de la taxinomie fait partie du débat: mais qu'est-ce donc qu'une religion ? religere ou religare ?
11 Autrement dit l'Autre n'est maintenu en vie que parce qu'il est "missionable " C'est un devoir sacré. la Dawa dans l'islam, évangélisation dans les christianismes...
12 Regarder la guerre est le titre d'un numéro spécial de notre revue « La pensée de midi» n° 9, Marseille, 2003.
13 J'ai choisi de dépouiller seulement hebdomadaires car la même recherche sur presse quotidienne nécessiterait un logiciel sophistiqué et un travail de dépouillement thématique qui prend un temps infini. De plus, la grande presse est lue par moins d'individu, et donc l'impact sur l'imaginaire et les représentations est supérieur pour l'hebdomadaire
14 Le choc des civilisations, Ed. O. Jacob 1997 et Poche 2000.
15 Cf. B. Etienne, « Les Amants de L' Apocalypse », Aube, 2001.
16 je n'ose plus rappeler que le « mode de production féodal » est un concept très sophistiqué de la sociologie, y compris marxiste et a peu à voir avec l'utilisation qu'en font les journalistes... Cette remarque est aussi pertinente pour le terme « communauté » complétement galvaudé par les médias.
17 Cf également NASR Marlène, Les arabes et l'islam vus par les manuels scolaires français, Karthala, 2001.
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