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Samedi 6 août 2011 6 06 /08 /Août /2011 11:21

Un communiqué surprenant

Une phrase surprenante dans le communiqué du MRAP, daté du samedi 23 juillet 2011 et resté un temps inaperçu des médias traditionnels (il avait toutefois été répercuté par des sites Internet militants) jusqu'à ce que le FN, puis la Droite populaire, le commentent et surjouent l'indignation.

Sur le fond, les rédacteurs du communiqué ont eu raison de pointer la proximité intellectuelle entre les motivations affichées d'Anders Behring Breivik1 et les thèmes de propagande de certains partis.


Mais on peut regretter plusieurs choses :

- la référence à « l'acte d'un déséquilibré ». En effet, c'est ouvrir la porte aux explications psycho-machin-choses, et c'est là la ligne de défense de tous ceux qui sont peu ou prou d'accord avec les idées de Breivik, mais ne peuvent pas publiquement approuver son geste. Déséquilibré, peut-être, mais surtout cohérent dans sa vision du monde.

- que la mouvance identitaire française n'ait pas été clairement désignée, ni ses alliés « laïques ».

- que les responsabilités intellectuelles d'éditorialistes comme Alain Finkielkraut ou Caroline Fourest dans ce climat délétère à l'encontre des musulmans n'aient point été évoquées.


Mais ces reproches sont somme toute mineurs, ils peuvent s'expliquer par l'émotion, l'urgence et aussi par la disparition dans les instances dirigeantes des personnes ayant l'habitude de l'exercice.

L'essentiel est de savoir reconnaître en toute objectivité que ce communiqué et les interventions médiatiques ultérieures étaient largement perfectibles et de ne pas commettre les mêmes erreurs à l'avenir.


Dans notre communication ultérieure, nous devrons soigneusement éviter de tomber dans le « piège psy » et au contraire, souligner :

  • la cohérence entre les actes et les idées de Breivik

  • la similitude entre ces dernières et celles développées par les droites extrêmes et leur fournisseurs d'idées, en France et ailleurs.

manifeste-abb

Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c'est cette phrase, en parlant du « parti (norvégien) du progrès » : « Sa leader a fait de l'islamophobie - ou plus exactement de la « musulmanophobie » »..


Il ne semble pas que cette phrase analyse les spécificités idéologiques du parti norvégien par rapport à ses homologues européens, mais qu'elle vise à promouvoir le terme « musulmanophobie ». Pourquoi abandonner le terme d'islamophobie, consacré par l'usage, pour celui beaucoup moins employé de musulmanophobie2 ?


C'est d'autant plus surprenant qu'en 2003, le MRAP avait organisé un colloque « du racisme anti-arabe à l'islamophobie », dont les actes sont consultables à cette adresse. Il avait joué un rôle important et novateur dans la prise de conscience de ce phénomène nouveau et inquiétant.


Le MRAP était divisé sur la question, entre d'une part ceux qui estimaient que l'islamophobie était le nom du racisme anti-musulman, comme l'antisémitisme est le nom du racisme anti-juif, et d'autre part ceux qui estimaient que condamner l'islamophobie conduisait à empêcher la critique d'une religion.


En décembre 2004, le congrès a débattu de la question :

« Le congrès s’est prononcé sur la question de savoir si L’Islamophobie est une nouvelle forme du racisme anti-musulman et par conséquence entrant dans le champ d’activité du MRAP ou est une réalité à simple dimension religieuse ? 131 Voix pour l’intervention du mrap ; 83 contre, 46 abstentions. Compte tenu de cette majorité et comme proposé ci-dessus, le congrès devait se prononcer sur le contenu de l’intervention du mrap, dans le cadre de l’unicité du racisme, du refus de tout hiérarchisation et de tout communautarisme. A la question : le mrap doit il poursuivre le combat contre l’islamophobie dans le cadre de la définition légale de la provocation à la haine raciale ? Le vote fut unanime moins 23 abstentions. »


La question était donc tranchée démocratiquement en ce qui concerne la ligne du mouvement. On peut objecter qu'une motion, fut-elle votée à une majorité écrasante, n'est pas une vérité scientifique et qu'elle peut être abrogée.


Certes, mais encore faut-il convaincre la majorité de sa fausseté et l'abroger par une procédure de même niveau que l'initiale et pas subrepticement au détour d'un communiqué.

La progression de l'islamophobie, la chose et le mot.

Or, il faut constater que depuis ce colloque et ce congrès :

  • Le terme islamophobie a été de plus en plus employé, par la presse comme par les partisans et adversaires de cette idéologie.

  • Qu'il n'a pas le sens de critique d'une religion, mais de dénonciation de l'ensemble de ses pratiquants à des degrés divers, y compris ceux pour lesquels elle n'est plus qu'une référence culturelle et une mémoire familiale.

  • Et s'il a été employé, c'est parce que les actes islamophobes se sont multipliés, ont été revendiqués et reconnus comme tels.

On peut suivre sa progression à travers sa fréquence dans les articles du « Monde » en ligne.

islamophobie-monde-.jpg

De nombreux rapports officiels font désormais référence à l'islamophobie, comme une forme de racisme.


Mais il faut commencer par tordre le cou à cette pseudo-vérité énoncée et popularisée par Caroline Fourest, selon laquelle le mot aurait été inventé par les mollahs iraniens pour dénoncer leurs opposants, en Iran et à l'étranger.

Cette assertion est fausse :

Le terme est attesté dans la langue française depuis 1910. Il est a cette époque employé, comme celui d'islamophilie, sans guillemets, par des administrateurs coloniaux. Et il désigne l'hostilité non pas à une religion, mais aux sociétés musulmanes.

Les mollahs iraniens employaient fréquemment le terme « taghoutis », traduit en français par « diaboliques », pour désigner leurs adversaires. On les voit mal forger un mot à partir d'une racine arabe S-L-M (qui donne d'ailleurs aussi bien les mots islam que musulman) et d'une racine grecque. Les lexicographes savent parfaitement « tracer » un mot à travers le temps et l'espace. Caroline Fourest ne s'est semble-t-il pas donné cette peine.


Donc jusqu'à preuve du contraire, islamophobie n'est pas un artefact iranien. C'est un mot bien français, qui réapparaît dans la langue française à partir des années 1990, quinze ans après la révolution iranienne.

Quel est son sens exact ?

Une tentative de définition du corpus idéologique islamophobe a été faite dans ce rapport de l'observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes en 2006 :

http://fra.europa.eu/fraWebsite/attachments/Manifestations_FR.pdf

page 72 :

1. L’Islam3 est considéré comme un bloc monolithique, statique et réagissant peu au changement.

2. L’Islam est considéré comme distinct et «autre». Il n’a pas de valeurs communes avec les autres cultures, n’est pas affecté par ces dernières et ne les influence pas.

3. L’Islam est considéré comme inférieur à l’Occident. Il est perçu comme barbare, irrationnel, primitif et sexiste.

4. L’Islam est considéré comme violent, agressif, menaçant, enclin au terrorisme et à la confrontation entre les civilisations.

5. L’Islam est considéré comme une idéologie politique utilisée pour acquérir des avantages politiques ou militaires.

6. Les critiques de l’Occident formulées par l’Islam sont rejetées d’emblée.

7. L’hostilité à l’égard de l’Islam est utilisée pour justifier des pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans et l’exclusion des musulmans de la société dominante.

8. L’hostilité à l’égard des musulmans est considérée comme naturelle et normale.

Quelques visites sur les sites Internet4 islamophobes revendiquéssuffisent à constater que c'est très exactement la vision de l'Islam qu'ils donnent à leurs lecteurs.

Les attitudes décrites aux points 7 et 8 sont contraires à la loi de 1972 sur le racisme et sont de celles contre lesquelles combat le MRAP : « en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance,réelle ou supposée,à une prétendue «race », une ethnie, une nation, une culture ou une religion déterminées. »


L'islamophobie n'est pas la critique d'une religion (croyances, rites, etc.) mais celle de l'ensemble des personnes rattachées à cette religion par leurs détracteurs.

Nous sommes en présence d'un cas de racisme « culturel » et non plus de racisme biologique. L'inanité scientifique de ce dernier ayant été démontrée par les scientifiques et presque plus personne de sérieux n'osant affirmer qu'il existe des races humaines, les racistes ont introduit la notion de « cultures », intangibles à travers les siècles et étanches entre elles.

L'islamophobie est une tentative de théorisation du « racisme anti-musulman ». Le parallèle peut être fait avec l'antisémitisme : les théoriciens de ce dernier vont fournir les justifications intellectuelles à l'hostilité envers les Juifs. L'antisémitisme sera à la fois théories (forgeage des « Protocoles » et mythes du « complot juif », théories « biologiques » des nazis, etc.) et pratiques (les pogroms, l'extermination des Juifs d'Europe par les nazis et leurs complices).

D'autres groupes humains sont aussi victimes du racisme. Le plus souvent, les motivations tiennent en des généralisations de comportements individuels et des préjugés (tous des voleurs, des fainéants, des obsédés sexuels, etc..).

Mais il n'y a pas (encore) de théorisation sur les Tsiganes, les Noirs, etc. présentés comme des ensembles homogènes, porteurs d'un projet politique et social cohérent et menaçant.


L'emploi du terme islamophobie, pour la dénoncer, est préférable à celui de racisme anti-musulman pour plusieurs raisons :


1. Ils ne sont pas strictement identiques. L'islamophobie est le degré supérieur du racisme anti-musulman, car elle justifie par la théorie les actes de racisme anti-musulman en posant le principe que :

  • les musulmans (les individus) sont réductibles à leur appartenance à une communauté unique et uniforme ;

  • elle-même complètement structurée et déterminée par des textes et théories religieux (le Coran, la Sunna),

  • textes et théories dont l'interprétation la plus exacte selon les islamophobes serait celle des salafistes djihadistes. Ces derniers font d'ailleurs exactement la même analyse que les islamophobes, en inversant simplement les camps du « bien » et du « mal ».

2. Le terme est revendiqué par les islamophobes, qui s'assument en tant que tels et récusent parfois le terme de « musulmanophobes5 ». Employer ce dernier terme est leur offrir un boulevard en terme de communication. Certains pourront continuer de dénoncer en bloc la pratique du ramadan, le rachat du PSG par le Qatar, le port du hidjab, le business du halal et se voir involontairement décerner un brevet de non-racisme.

Défendre une religion ?

Quand les Juifs étaient accusés faussement de crimes rituels, c'est-à-dire commis au nom de leur religion, fallait-il ne pas dénoncer des accusations, de peur de paraître défendre le judaïsme en tant que religion ?

Bien évidemment non.

Expliquer que l'Islam6, c'est quatorze siècles d'histoire, des pays aussi différents que la Mauritanie et l'Indonésie, une multitude de structures politiques, d'écoles de pensée, des interprétations diverses et parfois opposées des mêmes textes, des individus de toute nature, ce n'est pas défendre un religion particulière. C'est simplement lutter pour la vérité. Et quand ces manipulations intellectuelles conduisent à présenter n'importe quel musulman comme un danger public, c'est lutter contre le racisme.

Le même constat pourrait d'ailleurs être fait à propos des mondes chrétiens, juifs, bouddhistes, etc..

Passer de la critique d'un fait, d'une politique, à son explication par la religion de ses auteurs conduit très souvent à des dérives inacceptables7.


Lutter contre l'islamophobie n'est pas défendre une religion, alors pourquoi avoir peur du mot ? Les antiracistes auraient-ils peur du mot dont se rengorgent les racistes ? Espérons que ce n'est pas parce que malgré la sincérité de leur engagement, il leur reste un fond de méfiance ou d'incompréhension envers des références, des habitudes qui ne sont pas celles qu'ils ont toujours connues.


Quant au MRAP, ce serait pour lui se « tirer une balle dans le pied » que de renoncer à ce combat qui avait fait sa spécificité par rapport aux autres organisations antiracistes, avec la défense des droits des Palestiniens.

 

TS

 

 

1 Ce militant de l'extrême-droite islamophobe norvégienne est l'auteur des deux attentats du 22 juillet 2011 en Norvège qui ont fait 77 morts.

2 Les requêtes Google concernant ces termes donnent respectivement environ 1 300 000 et 5 400 résultats.

3 Islam avec une majuscule désigne les sociétés musulmanes, islam avec une minuscule désigne la religion. De la même manière : Chrétienté et christianisme.

4 La base de données qui a servi à la rédaction du rapport du MRAP sur « Internet et les enjeux de la lutte contre le racisme », partiellement actualisée, recense 140 sites de cette nature, sans compter ceux pour lesquels l'islamophobie n'est pas la préoccupation exclusive.

6 Avec un I majuscule, s'agissant du fait social.

7 Voir l'exemple donné par Dominique Vidal à propos du livre d'Alain Ménargues, « Le mur de Sharon » (Le Monde diplomatique Juillet 2005.

Par Différences. La revue - Publié dans : Islamophobie
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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 21:31

Oslo : Un scénario qui peut se répéter

 

breivik.jpg Si un large front s’est constitué pour condamner sans réserves l’attentat d’Oslo et la tuerie qui a suivi, les divergences sur les raisons d’un tel acte se sont immédiatement manifestées.

Pourtant, comment sérieusement contester que les discours tenus par l’extrême-droite en Norvège comme ailleurs en Europe ont rendu possible un tel passage à l’acte ? La minutieuse programmation des « opérations », tout comme les références idéologiques de leur auteur et ses écrits sur Internet attestent d’un rapport direct avec l’islamophobie et les revendications « identitaires » que partagent l’extrême-droite et la droite extrême, qui tentent maintenant de se dédouaner en parlant de l’acte d’un déséquilibré. Or, il y a une très grande cohérence entre les actes de Breivik et son système intellectuel, lui-même identique sur bien des points à celui développé par les droites extrêmes.

Une étude de l’évolution de l’extrême-droite permet de dégager une hypothèse pas vraiment nouvelle, mais qui mérite d’être rappelée d’autant plus qu’elle se trouve en grande partie vérifiée par les attentats d’Oslo.

Dans nombre de pays européens d’abord, puis aujourd’hui avec Marine Le Pen en France l’extrême droite a connu un certain nombre de changements notoires :

 

- l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme d'autant plus facilement qu'elle fonctionne sur les mêmes schémas,

- une nouvelle extrême-droite, moins crispée sur certains sujets de société (homosexualité, IVG, etc.) s'est ajoutée à l'ancienne,

- des thèmes habituels de la gauche (défense de la laïcité, opposition à la mondialisation libérale, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes) sont récupérés et dévoyés,

- les partis d’extrême-droite dans leur grande majorité, de façon opportuniste ou définitive, ont rompu ou prétendent avoir rompu avec le fascisme des générations précédentes ou avec le nazisme,

- leur soutien à la politique israélienne conforte leur islamophobie et leur sert de brevet de « non-antisémitisme »,

- ils sont entrés dans une stratégie de conquête du pouvoir qui les conduit à « modérer » ( !) - de fait à euphémiser- leur expression et à édulcorer leur programme,

- certains à la faveur de coalitions avec des partis de droite dite classique ont pu participer à des coalitions gouvernementales.

 

 

En France plus particulièrement, l'extrême-droite a réussi à rompre le cordon sanitaire qui la séparait de la droite « traditionnelle » depuis le double rejet qui la frappait depuis sa collaboration avec le nazisme et l'échec de son opposition violente à la décolonisation.

Certains des thèmes qui lui semblaient propres sont également développés par des éditorialistes installés, venus pour certains de la gauche.

Mais, dans l’exercice du pouvoir, ces partis se sont heurtés à une réalité qui les a amenés à abandonner des mesures-phares qu’ils préconisaient même s’ils ont réussi à influencer dans une certaine mesure les politiques gouvernementales,

Leur participation au gouvernement a déçu les plus radicaux de leurs militants : ils ont donc fait en certains cas le lit de groupes extrémistes d’autant plus virulents et déterminés à agir qu’ils comptent peu de membres.

Aujourd’hui en France, alors que le gouvernement porte une lourde responsabilité dans la banalisation de l’extrême-droite, en ayant repris ses thèmes de propagande dans l'espoir de lui prendre ses électeurs, les dirigeants politiques d’une certaine droite quelque peu douteuse, prenant prétexte du changement de ton du FN présidé par Marine Le Pen sont disposés à passer des accords avec lui. Ils se félicitent de l’évolution du discours de l’extrême-droite alors même que c’est leur propre discours qui s’en est rapproché et qui réussit parfois même à le faire passer pour modéré …

Ce rapprochement avec l’extrême-droite pour des raisons idéologiques et ou bassement électoralistes représente un réel danger qu’il ne faut pas sous-estimer. Le monde change, le discours de l’extrême-droite peut changer, son idéologie profonde reste la même.

Le second danger est lié de façon paradoxale à la prétendue « évolution » ( !) du Front national. C’est celui de la radicalisation d’une certaine mouvance de l’extrêmedroite dans laquelle s’activent militants identitaires, fondamentalistes chrétiens, nostalgiques du nazisme, qui ne comptent plus, si tant est qu’ils aient compté dessus, sur le Front national depuis son « recentrage » et qui, pour les plus radicaux d’entre eux peuvent être tentés de passer à l’acte.

 

La rédaction.

 

 

 

Par Différences. La revue - Publié dans : Billet de la rédaction
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Mardi 2 août 2011 2 02 /08 /Août /2011 07:02

A quoi sert la loi ? A changer la société ? Ou bien à faire de la communication politique en envoyant des messages à l'électorat ? Cette question se pose à l'occasion de l'anniversaire du désormais célèbre discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy le 30 juillet 2010. Outre la stigmatisation des Roms, le chef de l’État faisait clairement le lien entre criminalité et « origine étrangère » en déclarant notamment : « La nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique. » Sollicitée en ce sens dès la rentrée, l'Assemblée nationale votait finalement le 30 septembre 2010, sans enthousiasme et par une courte majorité, une mesure bien plus précise : l'extension de la déchéance de nationalité aux Français naturalisés depuis moins de dix ans condamnés pour meurtre d'agents dépositaires de l'autorité publique (voir notre premier article sur Rue 89).

On pouvait alors se poser la question juridique de la constitutionnalité de cette mesure eu égard au fait que l'article 1 de la constitution de la Vème République garantit « l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion ». La question que l'on posera ici est plus simple : combien de policiers et de gendarmes sont réellement tués par des Français « d'origine étrangère » ? Autrement dit, cette loi a t-elle un fondement dans la réalité ou n'est-elle qu'un coup de Com' ?

Un président et un ministre incapables de répondre à la question

Il faut lire le débat parlementaire qui a précédé le vote de cette disposition de septembre 2010. Le député PS des Landes Jean-Pierre Dufau pose cette question à Éric Besson (à l'époque ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire) : « Comme vous êtes féru de statistiques, vous avez sans doute lu les rapports effectués chaque année sur le sujet. Ma question est très précise : au cours des trois dernières années, (...) combien de crimes de ce type ont-ils été commis contre des forces de police, des magistrats ou des jurés ? À combien de ces criminels aurait été appliquée la déchéance de la nationalité selon les termes de l'article, autrement dit pour des personnes ayant acquis la nationalité française depuis moins de dix ans ? ». En d'autres termes, y a-t-il un fondement réel à cette mesure ? On constate alors que ni le Président, ni le ministre ni aucun député ne répondra jamais à la question de monsieur Dufau, ni durant les séances plénières, ni en commission parlementaire ni dans les médias.

Quid alors de la réalité du crime visé par cette loi ? En fait, monsieur Besson et monsieur Sarkozy ignoraient apparemment combien de policiers et de gendarmes sont tués par des personnes « d'origine étrangère » chaque année. De là à penser qu'en fait ils s'en moquaient, il n'y a qu'un pas. Pour se permettre de le franchir, encore faut-il s'assurer de la réponse à la fameuse question.

Peut-être 1 cas concerné ces dix dernières années, sinon zéro

Dans la réalité, donc, certains de nos policiers et de nos gendarmes sont-ils réellement tués volontairement par des personnes de nationalité ou d'origine étrangère, et si oui comment ? Combien ? Etc. Nous n'avons pas pu obtenir de réponse satisfaisante concernant les gendarmes dont le cas est compliqué par le fait qu'ils interviennent aussi dans des opérations militaires extérieures aux frontières nationales. En revanche, nous avons pu trouver l'information concernant la police nationale, grâce au travail d'un capitaine de police dont nous avons parlé récemment sur ce blog à l'occasion de la publication de son livre Victimes du devoir. Les policiers morts en service.

Son travail consiste en effet à recenser les policiers morts en service afin de leur rendre  hommage, sans aucune idéologie particulière (voir aussi son site Internet). On y trouve des détails sur les victimes, les circonstances et les auteurs de ces crimes. Le comptage est rendu imprécis d'une part par le fait que l'on ne peut pas toujours établir avec certitude la cause de la mort ni l'intention de tuer, d'autre part par le fait que l'on ne connaît pas toujours avec certitude la nationalité ou l'origine des criminels en question (et encore moins le nombre de ceux qui seraient « naturalisés depuis moins de dix ans »). Nous sommes cependant en mesure de produire les informations suivantes :

• Ce site recense 54 policiers tués en service de janvier 2000 à décembre 2010.

• Seuls 15 d'entre eux ont été tués volontairement (13 par balles, 2 fauchés par un véhicule). Les premières causes de mortalité sont en réalité les accidents de la circulation.

• Dans 4 affaires, on peut déterminer de façon quasi certaine que l'auteur était de nationalité étrangère (inclues les affaires liées à l'E.T.A.) et dans seulement 1 affaire qu'il était « d'origine étrangère ». Et encore, dans cette unique affaire on ne sait pas si le criminel était « Français naturalisé depuis moins de dix ans ».

• Les deux nouveaux décès enregistrés au premier semestre 2011 ne changent rien à cette analyse.

La police a bon dos

Nous sommes ainsi en mesure de répondre à la question que posait le député : si elle avait prévalu depuis déjà dix ans, la disposition votée par l'Assemblée nationale après le discours de Grenoble aurait concerné au mieux un cas de policier, peut-être zéro. La police a bon dos, c'est le moins que l'on puisse dire. Et la réponse à la question que nous posions au début de cet article ne fait guère de doute : c'était bien une opération de communication sans rapport avec la réalité invoquée.

 

A lire ailleurs sur la toile :

Que reste-t-il des « gros » mots du discours de Grenoble ? (sur Rue 89)

• Ce que Nicolas Sarkozy a fait du discours de Grenoble (sur lemonde.fr)

• Un an après le fiasco de Grenoble, Sarkozy fait faire le sale boulot par Guéant, Ciotti et la Droite Populaire (sur lemonde.fr)

 

Source.

Par Différences. La revue - Publié dans : Libertés
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Vendredi 29 juillet 2011 5 29 /07 /Juil /2011 17:07

Pays arabes : des peuples en mouvement … des processus en cours

Entretien avec Pierre Barbancey, grand reporter à l’Humanité

(réalisé le 25 juin par Y.M et A.V.)

Les illustrations sont de l'initiative du webmestre.

 

Par la couverture, en tant que grand reporter à l’Humanité des événements et des changements en cours, vous avez une connaissance certaine de ce qui se passe dans les pays arabes. Pouvez-vous tout d’abord dire un mot de vos différents séjours et en tirer les premières leçons ?

  tunisie-revolution-monde-arabe.png Pierre Barbancey : J’ai d’abord couvert, en début d’année, ce qui s’est passé au Soudan pour dire d’emblée que ce qui se passe dans ce pays est intéressant à analyser surtout en ce qui concerne les questions de la partition des Etats, question qui va devenir récurrente dans certains pays arabes ou musulmans, quelle que soit la façon dont on désigne ces pays.

Je rentre du Liban, après avoir vainement tenté d’entrer en Syrie, auparavant j’ai couvert les événements en Egypte puis récemment ce qui se passe en Libye. C’est toute cette matière accumulée lors de ces différents séjours qui me fait dire que l’on parle un peu trop facilement du « printemps arabe » en mettant tout sous le même vocable. En tout état de cause, s’il y a une chose dont il faut être reconnaissants aux Tunisiens, c’est d’avoir permis de vaincre la peur qui existait dans les pays du Maghreb et du Machrek.

Après cela, il faut regarder chaque pays dans ce qu’il est et éviter à tout prix –même si à l’heure de la mondialisation des ressemblances ou des aspects sont ici ou là identiques- de les confondre dans un même regard, ou une même analyse.

 

Confondre ces événements dans un même regard n’est-ce pas en premier lieu de parler en toute circonstance, de révolutions… ?

P.B. : Des mouvements profonds ne font pas pour autant des révolutions. Il faut éviter que les mots soient galvaudés. Dans les révolutions, il y aussi des contre-révolutions qui peuvent se produire et en France malheureusement, on en a une certaine expérience y compris dans la collaboration de certains révolutionnaires avec des contre-révolutionnaires … Et Robespierre en sait quelque chose !

Je pense que la révolution est un processus et pas seulement une explosion de départ. Dans chaque pays, il existe des situations bien particulières, chaque pays, aujourd’hui, à cette heure même, se trouve dans une situation différente soit parce qu’il a achevé un cycle, et que la lutte entre dans une nouvelle phase, soit parce qu’il est toujours dans cette première phase qui n’est toujours pas achevée.

A partir de cette constatation, il me semble qu’il faut éviter -ce que je fais dans l’Huma-, de parler à chaque fois de révolution à propos des événements. De nombreuses forces sont en présence, parfois contradictoires, et il faut entrer dans une analyse plus approfondie et ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie en est l’illustration. Au moment où un pouvoir en place saute, tout n’est pas fait, au contraire même, tout commence …

L’Egypte également connaît cette situation avec dans ce pays encore plus de manœuvres de la part de forces tant internes qu’externes. Avant de faire « sauter » Moubarak, on a tout de même assisté à la tentative de mettre en place Omar Souleiman, chef des renseignements égyptiens, véritable pion aux mains des Occidentaux dont le rôle était considérable y compris sur la question israélo-palestinienne. Ce n’est que lorsque cette tentative a échoué qu’a été prise la décision de faire sauter Moubarak. Décision d’autant plus urgente que les manifestants de la place Tahrir étaient rejoints par les ouvriers qui, dans les entreprises, commençaient à se mettre en grève, notamment dans le delta du Nil, dans l’industrie textile, changeant totalement en cela la donne de ce que l’on voulait simplement voir comme une révolution du XXIème siècle (Twitter, Facebook et autres …)

 

C’est pourtant ce que l’on continue à nous « servir » : Internet vecteur de révolutions…

Au niveau anecdotique, il faut savoir que les blogueurs libyens que j’ai rencontrés à Benghazi étaient en contact avec les blogueurs égyptiens qui allaient même jusqu’à leur indiquer en utilisant Google Map, les rues de Benghazi dans lesquelles on pouvait manifester car elles offraient la possibilité de s’échapper ; ces mêmes blogueurs égyptiens reprenaient des conseils que leur avaient donnés les Tunisiens comme celui d’utiliser des oignons pour se prémunir des gaz lacrymogènes, ces mêmes Tunisiens ayant été en contact avec les blogueurs de Belgrade eux –mêmes financés par la fondation Soros. Ces faits sont à prendre en considération, néanmoins, ce serait une grave erreur de réduire ces « révolutions » à la seule utilisation de Facebook et par là même de véhiculer la croyance que Facebook, en dehors de toute autre forme de lutte et de mobilisation, peut dispenser de toute structure de masse syndicale et politique.

Que je sache , ce n’est pas avec Facebook que les manifestants se sont protégés des balles que leur tiraient dessus les policiers tunisiens.

 

Vous avez parlé de cycles, de phases de lutte…

Effectivement, au fur et à mesure que le mouvement avance, on voit mieux émerger les questions qui sont posées, les forces qui commencent à se distinguer, les intérêts qu’elles défendent, ce que cela va produire par la suite On est dans un processus, encore loin d’une révolution aboutie d’autant que lorsque l’on entend Sarkozy soutenir une révolution, on est en droit de se demander ce que peut bien être cette révolution et que dire lorsque l’on voit que le sommet du G8 qui s’est tenu récemment à Deauville prétend soutenir les révolutions arabes. Lorsque l’on entend cela de la part d’une institution summum du néo-colonialisme, on est en droit de se demander de quelles révolutions il est question, de même que, quand l’OTAN bombarde des villes en Libye, je me demande ce que soutient l’OTAN et ce qu’elle apporte dans et avec ses bombes.

 

Justement quelles ont été les décisions adoptées par le G8 concernant la Tunisie ?

P.B. : Le sommet du G8 a été clair. On va débloquer de l’argent dans le seul but de créer les conditions d’un environnement économique favorable, en clair pour que nos entreprises puissent aller investir là-bas et dégager des bénéfices, c’est à dire faire de l’argent. A aucun moment, il n’a été dit qu’il fallait en finir avec l’exploitation honteuse des jeunes Tunisiens par les sociétés occidentales qui ne paient aucune taxe, aucune charge, et qui réalisent des profits colossaux dans un pays qui continue à s’enfoncer dans la pauvreté, et qui doit installer la démocratie et la liberté. Ces questions-là ne sont jamais posées.

 

En élargissant le champ que peut-on dire du jeu des puissances occidentales ?

P.B. : En Syrie, la question du régime autoritaire de Bachar El Assad est posée à juste titre et l’on ne peut que dénoncer la répression qui s’abat sur les manifestations qui ont lieu -et les premières sur les bases de la liberté, de la démocratie et de la justice sociale ont été pacifiques. Par la suite, il est indéniable que se sont greffées d’autres considérations, certaines forces ayant intérêt à déstabiliser le régime –c’est le cas en Libye également- a contrario lorsque l’Arabie Saoudite apporte son assistance au gouvernement du Bahreïn contre la révolte qui le conteste, on juge cela bien normal. En clair déstabiliser des régimes d’un côté et en soutenir d’autres tout aussi répressifs de l’autre mais toujours en fonction d’intérêts inavoués.

 

Concernant la Syrie, les raisons économiques internes n’ont-elles pas été déterminantes également ?

P.B. : Si les Syriens se sont révoltés pour la démocratie, la liberté –et la voie tunisienne a montré qu’il était possible de provoquer le changement-, évidemment c’est également parce que la politique menée par Bachar El Assad depuis dix ans est, au niveau économique, une politique libérale de privatisations, de mise en place de zones de libre échange avec la Turquie, de non-développement des infrastructures industrielles, qui a enfoncé le pays dans la pauvreté et de ces raisons économiques on ne parle jamais… si bien qu’en dernier ressort on exige que Bachar El Assad change son système politique mais pas son système économique parce que là d’importants intérêts sont en jeu.

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Qu’en est-il de l’influence des forces politiques et des islamistes en particulier?

P.B. : En Tunisie, et encore plus en Egypte, où les Frères musulmans représentent une véritable force, les mots d’ordre islamistes ou les mouvances comme Al Qaïda n’ont pas du tout eu voix au chapitre. En revanche, un certain aspect quelque peu nationaliste s’exprimait, avec, dans les rassemblements, la présence des drapeaux nationaux. En ce sens, et c’est un enseignement à tirer, durant les événements place Tahrir, il n’y a pas eu de référence à la Oumma, à la grande nation musulmane ou même à la grande nation arabe, mais les manifestants exprimaient, en revendiquant et en se réappropriant le drapeau national, la fierté d’un pays qui n’était plus un pays vendu, soumis, aux ordres de.

Néanmoins pour un observateur attentif aux processus en cours, il était évident que certaines choses se passaient, s’organisaient : les Frères musulmans se rassemblaient, même s’ils le faisaient de façon discrète, sans agiter de drapeaux verts ni sans entonner de chants religieux ; de la même façon, les syndicalistes et communistes s’organisaient également. Ainsi, s’il n’y a pas eu de discours politiques proprement dits place Tahrir, des signes commençaient à apparaître et je crois qu’il faut prêter attention à ce processus encore en cours. On ne peut pas faire l’économie d’une analyse de ce qui se passe et il continue de se passer des choses dans ces pays.


  Est-il possible de dégager quelques éléments-forces du contexte dans lequel se déroule ce processus ?

P.B. : A un moment donné, les dictatures ont atteint leurs limites : la forme autoritaire de ces Etats n’étant plus adaptée aux affaires empêchait un certain nombre de développements économiques. Il fallait donc faire sauter ces verrous, non pas pour les besoins du peuple –on voit bien ce qui se passe en Irak, par exemple- mais pour répondre aux besoins à l’économie néo-libérale.

Pour ce faire, toutes les voies possibles vont être explorées et certaines inédites il y a peu encore. Ainsi, les Etats-Unis, aujourd’hui, ont changé d’attitude par rapport à l’islam politique et ils rentrent en négociation avec les talibans. S’ils s’entendent bien avec la Turquie, qu’ils restent un grand allié de l’Arabie Saoudite, on comprend alors qu’ils sont prêts à accepter un accord avec les tenants de l’islam politique, en Afghanistan comme ailleurs, du moment que cet accord se réalise dans un cadre général donné qui permet aux intérêts américains dans la région de ne pas être affectés.

Aujourd’hui donc la donne a changé, les Etats-Unis se satisfont d’un islam politique sur le modèle turc en place à Ankara et aujourd’hui Washington est prêt à discuter avec les Frères musulmans en Egypte.

 

A propos de l’Egypte, comment analysez-vous les résultats du référendum ? Quelles conséquences pour la suite ?

P.B. : D’abord, il est à noter que le premier référendum organisé par les militaires après le formidable mouvement égyptien n’a pas porté sur l’adoption d’une nouvelle Constitution qui représenterait le socle, la base essentielle d’un futur pays et d’autant plus d’une révolution. Il ne s’agissait en fait que d’amendements mineurs à la Constitution restée en vigueur. Ont appelé à voter « oui » à ces petites modifications les Frères musulmans et le PND, le parti de Moubarak. A l’inverse ont appelé à voter « non » tous les mouvements de jeunes qui avaient organisé les manifestations place Tahrir et les partis de gauche.

Alors même que le mouvement avait permis de débarrasser l’Egypte de Moubarak –mais pas de toute sa clique-, le « oui » l’a emporté à 70%, c’est à dire qu’avec ce résultat, les Frères musulmans et du PND peuvent se targuer d’une victoire politique dont les conséquences ont de quoi interroger et qui donne des indications sur le rapport de forces aujourd’hui et alors même que des élections -les législatives et la présidentielle- vont avoir lieu au mois de septembre.

Si on ne regarde que Le Caire où l’essentiel du mouvement s’est développé, on ne voit qu’une petite partie de la société égyptienne qui reste rurale pour une grande part. Cette constatation montre les difficultés rencontrées pour un réel changement de régime malgré la formidable mobilisation place Tahrir. Cela doit nous faire prendre en compte les difficultés auxquelles sont confrontés les progressistes en Egypte mais également en Tunisie, pour arriver à définir et mettre en place le type de société qu’ils veulent. En ce domaine, il faut le répéter, les choses ne sont pas déterminées et continuent à évoluer dans un sens comme dans l’autre.

 

La Tunisie va également connaître des élections à l’Assemblée Constituante, leur date a été reculée au 23 octobre. Quelle aide peut-on apporter aux forces progressistes ?

P.B. : Effectivement, les élections ont été reportées fin octobre. Cependant qu’il y ait un temps un peu plus long pour l’organisation des élections et que les partis puissent s’y préparer de la meilleure façon me semble important d’autant que toute vie politique et démocratique avait été anéantie, les partis d’opposition ayant été interdits et reconstruire un parti demande du temps.

A contrario, il faut également prendre en considération qu’il y a d’autres forces qui aujourd’hui sont activées –en Tunisie comme en Egypte, au Yémen et à Bahreïn, en Syrie et en Libye- et qui ne sont pas des forces progressistes comme celles liées aux régimes déchus qui n’ont pas été dissoutes et qui ont gardé intact leur potentiel de nuisance.

De notre côté, il ne nous faut pas juger ou donner des leçons mais nous interroger pour essayer de comprendre le rapport des forces en présence, avoir le courage de prendre un certain nombre de positions. Il nous faut éviter de rester à chaque fois simplement bouche bée, béats d’admiration parce qu’il y a des manifestations qui se produisent sans savoir vers quoi cela va aller.

Aujourd’hui, il y a un réel danger en Tunisie et dans le monde arabe et musulman plus largement, que les forces les mieux organisées, celles qui ont soutenu les dictatures, relèvent la tête et mettent en échec les forces progressistes longtemps muselées, emprisonnées, torturées, assassinées et qui pour ces raisons doivent se reconstruire.

La nature ayant horreur du vide, il y a danger que l’islam politique profite de la situation.

 

Que penser de la position du gouvernement français sur la Libye ?

libye.jpgP.B. : On a refusé en France, tout débat politique sur ce qui se passait réellement en Libye. On nous a vendu l’intervention militaire de la coalition dans un premier temps, puis de l’OTAN dans un second temps, en prenant prétexte d’un génocide ou d’un massacre en train de se perpétrer et qui allait se développer. Je suis allé en Libye, à Benghazi pour l’Humanité. La réalité est tout autre. Sans nier la répression qui a (eu) lieu, la réalité est qu’il n’y a pas eu les massacres annoncés. Au début des manifestations, un représentant libyen anti-Kadhafi a annoncé à Paris qu’il y avait eu 2 000 morts à Benghazi et dans les villes de l’Est de la Cyrénaïque et 6 000 sur l’ensemble du territoire. Au même moment, à Benghazi même, les médecins dans les hôpitaux chiffraient le nombre des morts à 250 ; même si ce sont 250 de trop.

Reste à savoir pourquoi la France et à sa suite l’OTAN ont voulu intervenir de cette manière-là en Libye, pourquoi elles laissent faire ailleurs mais surtout quels sont les plans qui sont à l’œuvre.

En dehors du fait que Sarkozy a voulu d’abord faire un coup médiatique à usage intérieur, tentant de se faire passer pour un grand chef militaire et redorer ainsi son blason, il est évident également que la France et les pays européens ont voulu changer de garde-côtes. En effet, le rôle assigné à Kadhafi, redevenu à l’occasion personnage fréquentable (visite de Blair en Libye, réception de Kadhafi à Paris dénoncée sans résultat par les députés communistes…) était la protection des frontières sud de l’UE en dressant un « mur » contre l’immigration, pour empêcher les populations subsahariennes d’atteindre l’Europe, tâche dont il s’est acquitté avec zèle. Fin novembre 2010, une importante réunion a eu lieu sur cette question à Tripoli à laquelle ont participé l’UE, les Etats-Unis, la Ligue arabe et une partie de l’Union africaine. Au cours de cette réunion, Kadhafi a fait monter les enchères, demandant des sommes d’argent énormes pour continuer à assumer son rôle de garde-côtes. Cela lui a été refusé.

Une autre raison reste évidemment le pétrole : comme par hasard, la partition qui s’est faite dans un premier temps délimite une zone où se trouvent l’essentiel des terminaux et une partie des champs pétroliers. Plus largement, et c’est pour cela que j’ai commencé mon entretien par une évocation du Soudan, aujourd’hui il existe bel et bien des plans de dépeçage de la région Maghreb-Machrek ou en tout cas du Moyen-Orient, pour en finir avec les Etats-Nations et leur substituer des Etats soit de type confessionnel soit des Etats constitués sur des zones géographiques, à partir des appartenances tribales des populations.

Aujourd’hui si l’enlisement se poursuit en Libye, on se dirige vers une partition de ce pays avec d’un côté la Cyrénaïque et de l’autre la Tripolitaine. La Syrie doit faire face au même danger : la Turquie a parlé à un moment d’établir une zone tampon entre la Turquie et la Syrie en faisant pénétrer des troupes turques sur le territoire syrien, prémisses à la création potentielle d’une zone à partir de laquelle des activistes pourraient mener des actions de nature à créer une situation propice au dépeçage de la Syrie tant et si bien qu’aujourd’hui les minorités ont peur de ce qui peut se passer. D’une certaine manière, malgré toutes les critiques que l’on peut formuler à son encontre, le régime de Bachar El Assad, parce qu’il se fonde sur une certaine laïcité, représente en quelque sorte une garantie pour les minorités. Or aujourd’hui, on essaie de transformer les revendications légitimes de départ du peuple syrien en une revendication qui prend une tournure de plus en plus religieuse voire ethnique en certains endroits…

 

Peut-on revenir un instant sur le changement d’attitude des Etats-Unis vis à vis de l’islamisme à la lueur des négociations qu’ils ouvrent ici et là ?

P.B. : L’un des marchandages, dans les négociations aujourd’hui avec les talibans, c’est pour les Etats-Unis d’obtenir la garantie que si les talibans remettent un pied dans le pouvoir, ils ne puissent mener d’actions de déstabilisation au niveau régional d’autant plus que les mouvements auxquels on assiste dans les pays musulmans ne manquent pas de produire des interactions géopolitiques internationales qu’il n’est pas toujours aisé de maîtriser pour les Etats-Unis.

Aujourd’hui, les Etats-Unis, par leur pragmatisme qui tranche avec les façons de faire du gouvernement français actuel par rapport à la Syrie, et même s’ils haussent le ton et disent pis que pendre du président syrien, n’en ouvrent pas moins, en ce moment, de source sûre, des négociations dans une capitale européenne avec des représentants du gouvernement de Damas.

En fin de compte, ce n’est pas que Bachar El Assad soit un dictateur sanglant qui déplaît aux Etats-Unis –ils se sont entendus avec Pinochet durant des années, avec le roi d’Arabie Saoudite, avec l’apartheid en Afrique du Sud, cela ne les gêne pas – ce qu’ils veulent, c’est que leurs intérêts dans la région soient non seulement protégés mais qu’ils puissent même se développer. La Syrie est dans leur point de mire parce qu’elle forme un axe avec l’Iran et l’un des moyens de déstabiliser l’Iran, c’est la question religieuse. Aujourd’hui, en Syrie, les Frères musulmans, opposés à Bachar El Assad, reçoivent une aide de la Turquie les, et les salafistes, influencés par le wahabisme sont aidés par l’Arabie Saoudite, allié inconditionnel des Etats-Unis et ennemi juré de l’Iran chiite.

 

Au niveau médiatique et de l’information, qu’en est-il du rôle joué par Al Jazira ?

P.B. : Al Jazira, il faut le rappeler s’est créée avec l’accord des dirigeants qataris et son premier dirigeant est très proche des islamistes politiques. En Libye, côté Benghazi, Al Jazira est devenue quasiment la télé officielle n’hésitant pas à utiliser l’intoxication : c’est le cas de l’annonce de la prise de certaines villes par les opposants à Kadhafi alors que l’on savait pertinemment que c’était faux. Me déplaçant avec la rébellion, il m’a été donné l’occasion de vérifier personnellement l’inexactitude des informations diffusées volontairement par cette chaîne.

 

Comment sont perçus en Israël les changements de régimes opérés par les événements dans les pays arabes ? Quelles sont les réactions chez les Palestiniens ?

P.B. : Face aux bouleversements en cours actuellement au Moyen-Orient, Israël reste silencieux. Tel Aviv se contentait bien des régimes en place en Egypte, en Tunisie et même en Syrie qui, malgré l’occupation du Golan par Israël, ne représentait plus une menace même si l’un des objectifs d’Israël reste de casser l’axe Damas-Téhéran afin d’isoler complètement l’Iran.

Il ne faut pas oublier que, sous Moubarak, l’Egypte était le seul pays arabe, avec la Jordanie, a avoir signé un traité de paix avec Israël, l’Egypte vendant même à Israël du gaz 40% moins cher que ce qu’elle le vendait aux pays arabes. Ce sujet –le positionnement par rapport à Israël- n’a pas été abordé immédiatement dans les manifestations mais il est apparu à la faveur des discussions place Tahrir tout comme d’autres revendications mettant en cause le rôle de leur pays pour qu’il ne soit plus un instrument docile de Washington, ce qui fait peur aujourd’hui aux Etats-Unis comme aux pays européens.

Côté palestinien, l’exemple tunisien a également eu un impact sur la jeunesse qui a manifesté en Cisjordanie et à Gaza pour obtenir l’unité du mouvement national palestinien. Avec le changement opéré en Egypte, cette mobilisation des jeunes a conduit à ce qu’un accord soit trouvé entre le Hamas et le Fatah. Même si cela reste encore insuffisant, certaines avancées sont significatives.

 

Ici en France, et plus largement dans les pays occidentaux, l’opinion publique mais surtout les citoyens ont manifesté un grand intérêt aux printemps arabes …

P.B. : Effectivement cette question des « printemps arabes » comme l’on dit, agite beaucoup de monde. D’abord parce que cela se passe de l’autre côté de la Méditerranée, et que ces événements ne manqueront pas d’avoir des répercussions ici même. Ces événements ont été l’expression du refus d’une jeunesse à être opprimée, précarisée, d’une jeunesse qui veut être reconnue. Cette jeunesse qui veut fabriquer son avenir voit son sort partagé peu ou prou par la jeunesse qui, en Europe aujourd’hui, a à faire face à d’importants problèmes. Ce qui se passe à Madrid, en Grèce, avec les jeunes Espagnols, les jeunes Grecs ou Portugais ou comme c’est souhaitable avec les jeunes Français, entre directement en résonance avec les luttes des jeunes Arabes qui ont montré l’exemple.

 

En conclusion, sur quel point insisteriez-vous plus particulièrement ?

P.B. : Il me semble important qu’une réflexion s’engage à partir d’une analyse de la situation, de chaque situation dans ce qu’elle a de spécifique. On n’assiste pas à un mouvement réductible à une seule cause et à une seule interprétation. Les choses sont en cours, tout progresse –It’s a work in progress- d’autre part, il est évident que les progressistes de ces pays ont besoin de notre aide et l’échange d’expériences et d’analyses entre eux et nous reste un élément fondamental.

Par Différences. La revue - Publié dans : Monde arabe
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Vendredi 29 juillet 2011 5 29 /07 /Juil /2011 16:40

L'HELGOUALC'H Éric, Panique aux frontières : enquête sur cette Europe qui se ferme, postf. Pierre Henry, Max Milo, 2011, 317 p. 18,90 euro 

Présentation de l'éditeur :

lhelgoualch.jpgLe débarquement récent de milliers de migrants a ravivé en Europe la peur d'une invasion étrangère. En France et en Italie, les gouvernements réclament le renforcement des contrôles à l'intérieur et aux frontières de l'espace Schengen. L'Union européenne, espace de libre circulation des personnes et de promotion des droits de l'homme, semble peu à peu gagnée par une hostilité croissante à l'égard des étrangers. Quelle est la réalité des événements qui se déroulent aujourd'hui à nos frontières ? L'auteur a enquêté pendant un an sur le terrain, où il a rencontré responsables, migrants, dirigeants politiques et militants associatifs. Il nous livre un récit vif et éclairant, fruit d'une exploration sans détour de cette question complexe. Pour comprendre, par-delà les peurs. 

Éric L'Helgoualc'h, consultant en communication, diplômé en droit communautaire, a longtemps travaillé pour touteleurope.fr, l'un des principaux sites français d'information sur les questions européennes. Il a également publié des chroniques pour nonfiction.fr, liberation.fr, rue89.com. 

Pierre Henry, Directeur Général de France terre d'asile, est spécialiste des questions d'immigration, de développement et d'asile. 

Interview de l'auteur par Catherine Rolland, RFI, 23.07.11 :

http://www.rfi.fr/emission/20110723-panique-frontieres-enquete-cette-europe-ferme-eric-helgoualc-h-editions-max-milo 

Par Différences. La revue - Publié dans : Migrants
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