Mardi 15 décembre 2009
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Le mythe national, l’histoire de France revisitée par Suzanne CITRON
éditions de l’Atelier, 2008, 351 pp.
*compte-rendu par Geneviève ROYER* , professeur d’histoire-géographie, lycée Maurice Eliot, Essonne.
Ce compte-rendu a été publié sur le site :
http://www.clionautes.org/spip.php ?article1948
et n'est plus en ligne actuellement.
Les Editions de l’Atelier rééditent dans une version augmentée le livre de Suzanne Citron, Le mythe national, l’histoire de France revisitée, déjà publié une première fois en 1987.
Suzanne Citron s’est depuis longtemps intéressée à la question de l’enseignement et à la construction de la mythologie nationale. Elle contribue actuellement régulièrement au débat sur les usages
mémoriels de l’histoire et les programmes scolaires en rédigeant des réactions à l’actualité et des articles dans de nombreux journaux comme Libération ou sur des sites comme Rue89.
*Les manuels et la légende républicaine*
S. Citron s’interroge sur la distance persistante entre l’histoire enseignée et la recherche historique, essentiellement dans les programmes de l’enseignement primaire. Dans une première partie,
elle rappelle les fondements idéologiques de l’enseignement de l’histoire tels qui ont été définis à la fin du XIXe siècle. Cette histoire est avant tout une histoire républicaine influencée par
Michelet et centrée sur la Révolution dont la République serait l’aboutissement. Elle repose sur des postulats qui s’imposent dans le Petit Lavisse, manuel qui connût un grand succès jusque dans
les années 1950. Le Petit Lavisse présente une France éternelle, personnifiée, peuplée de descendants de Gaulois. L’histoire est un continuum dans lequel les événements sont déterminés par la
construction de l’hexagone. L’auteur, s’appuyant notamment sur les travaux de J. et M. Ozouf, montre que ces présupposés hérités de l’historiographie du XIXe siècle persistent, sous des formes
différentes, dans les manuels qui succèdent au Petit Lavisse. Il existe cependant une rupture à partir des années 1981-1985. Elle s’attache ensuite à décrypter deux moments essentiels dans les
manuels : la Révolution et la Première Guerre Mondiale. Dans un récit centré sur la France elle-même, les manuels laissent peu de place à une vision européenne de la construction des droits de
l’homme et proposent une histoire manichéenne. Il s’agit de mettre en valeur les liens entre patrie et Révolution comme le montrent les événements mis avant. Les débats des années 1970-1980 sur
la Terreur n’influencent pas les contenus qui se fondent sur la conception de la Révolution comme un bloc. La Grande Guerre, elle, est justifiée. Elle se limite aux faits d’armes des grands
généraux et les auteurs glorifient le sens du sacrifice. A partir de 1981, l’enseignement de l’histoire est progressivement réintroduit à l’école primaire. La vision de l’histoire proposée évolue
peu. C’est un récit linéaire franco-centré fondé sur le mythe de l’origine gauloise dans lequel les conquêtes sont légitimées par la construction du territoire. Les conflits internes et les
minorités ne sont quasiment pas évoqués. S. Citron s’intéresse enfin aux programmes de 2002. Si ces derniers sont moins franco-français, ils maintiennent cependant la même conception de la
continuité chronologique et d’une histoire finaliste.
*La construction du mythe national, mythe des origines et construction de la « France »*
Dans une deuxième partie, Suzanne Citron montre comment s’est construite l’idée de la France. Elle part d’abord de la question de la naissance de la Gaule pour
ensuite rappeler la complexité de l’histoire des royaumes francs, loin de la continuité simple exposée dans les manuels. De même, ce sont les clercs, sous les carolingiens, puis sous les
capétiens, qui créent le mythe de la continuité dynastique comme l’illustre le contenu des Grandes chroniques de France rédigées à partir du XIIIe siècle. Pour l’auteur, le moment-clé de la
construction de la France est le XIIIe siècle. Les Francs sont désignés comme les lieutenants de Dieu et glorifiés, surtout au moment des croisades. C’est aussi le siècle de l’affirmation du
pouvoir capétien comme le montre l’extension de l’usage du français. Dans ce processus, le thème du sang royal permet d’imposer en parallèle l’idée de la continuité dynastique. Comme l’a montré
C. Beaune, l’Eglise occupe une place centrale dans la construction de la religion royale. A cet égard, la figure de Jeanne d’Arc symbolise bien le lien entre ces deux éléments. Dès le XIIIe
siècle, les clercs personnifient la France dans leurs écrits. Du XVIe au XVIIIe siècle, se pose la question de la conciliation entre origines gauloise et franque. C’est la Révolution qui impose
les Gaulois contre les Francs. Au XIXe siècle, émerge par exemple la figure de Vercingétorix. Ainsi, au début de la IIIe République, « le mythe gaulois donne à la nation une et indivisible son
homogénéité raciale et sa cohérence culturelle ».La nation une est indivisible est définie comme essentielle et incréée. Elle se fonde sur une unité qui induit aussi l’exclusion de l’autre
désormais défini comme un ennemi, comme le montre la perception de la Révolution comme un bloc. Il y a donc dans l’historiographie du XIXe siècle deux fondements à l’histoire de France : «
l’origine immémoriale et la continuité », deux éléments inscrits dans un territoire donné. Il s’agit d’une France qui préexiste dans une logique déterministe d’un point de vue
géographique.
Les conceptions défendues par Michelet semblent remises en cause par l’école méthodique. Or, au-delà de la prétention à une histoire scientifique, elle s’inscrit
dans la tradition d’une histoire nationale et de ses valeurs. Cette vision apparaît d’ailleurs dans les manuels « Malet et Isaac ». Ainsi, si C. Seignobos remet en cause l’idée de continuité
dynastique, il propose dans le même temps une conception déterministe de la naissance de la France. L’apport des historiens des Annales ne parvient pas à remettre en cause ces idées dominantes
dans les manuels. Aujourd’hui encore, les nouveaux programmes ignorent les travaux historiques les plus récents. En finir avec le roman national ?
Dans la dernière partie, S. Citron reprend les travaux historiques récents pour ensuite proposer un autre enseignement, débarrassé des postulats imposés au XIXe
siècle. Il faut, pour elle, tout d’abord remettre en cause une approche trop centrée sur la France et abandonner la religion de la chronologie linéaire au profit d’un programme plus universel
reposant sur plusieurs échelles de temps. Dans ce sens, elle revient dans plusieurs chapitres sur la complexité du phénomène historique, soulignant notamment la pluralité de la population
française. Elle rejette par la même l’historiographie du XIXe siècle qui ignore les discontinuités dans la construction politique du royaume de France, tout comme les conflits qui ont jalonné les
conquêtes. A l’inverse, elle met en valeur les diversités de territoires et des cultures pour montrer ensuite que le processus de francisation fut complexe, loin de l’uniformité. Ainsi les
minorités, comme les juifs ou les protestants sont les grands oubliés d’une histoire finaliste. De même, la vision de la Révolution comme un bloc ne permet pas de comprendre réellement des
phénomènes tels que la guerre de Vendée ou le fédéralisme. Ces absences, ces simplifications illustrent une vision unitaire de la nation qui rejette tout particularisme. Cette pensée dominante
qui ne peut concevoir la France que comme unie et indivisible a profondément marqué l’histoire politique française comme le montre l’exemple de la guerre d’Algérie.
Ce processus s’accompagne d’une sacralisation du territoire français qui s’exprime dans les manuels jusque dans les années 1950 à travers la glorification des
conquêtes et de l’œuvre coloniale. A la fin du XIXe, l’histoire et la géographie servent à diffuser cette conception de la patrie incarnée par des mythes et des héros. La conception d’une France
indivisible et unitaire fondée sur un seul passé et une seule culture est entrée en crise à deux moments-clés, le régime de Vichy et la guerre d’Algérie. Elle conduit aussi la République, au nom
de la raison d’Etat à taire certains événements ou bien à les minimiser. Plusieurs exemples illustrent cette attitude : la question du rôle des institutions dans l’Affaire Dreyfus, l’occultation
pendant longtemps du rôle réel de la collaboration sous le régime de Vichy ou bien le refoulement des aspects répressifs de la guerre d’Algérie. C’est dans ce contexte que les différentes
mémoires se sont réveillées alors que se sont multipliées les lois mémorielles.
Aujourd’hui, cette approche sacralisée de l’histoire de France produit des conflits de mémoire dans la mesure où des questions comme la colonisation ou celle des
minorités ne sont pas abordées dans une vision dépassionnée. Elle constitue un des symptômes des difficultés de la société française dans la mesure où elles ont pour origine « une crise de
l’imaginaire historique et de la vision de la chose publique ». Il faut dépasser le roman national pour considérer les différentes questions comme des objets historiques. Suzanne Citron considère
que cette démarche est la seule qui vaille pour dépasser ces conflits et ses silences au profit d’un enseignement de la complexité et de la pluralité des Français. En somme, « relié au socle de
la commune histoire humaine et de l’exploration de la France comme objet historique, ce rapport au passé, mélodique et polyphonique, ouvrirait sur un présent nouveau ».
La réflexion de l’auteur peut susciter certaines critiques. Ses analyses portent uniquement sur les manuels et les programmes. Or, il existe souvent un écart entre
eux et la pratique du professeur. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les professeurs connaissent les avancées des travaux historiques et sont donc capables d’une certaine critique, comme le
montrent les polémiques qui se sont développées l’année dernière face aux initiatives du Président de la République. Cependant, cet ouvrage se révèle être d’une lecture stimulante. Il nous invite
à nous interroger constamment sur nos pratiques et à sans cesse renouveler nos connaissances scientifiques. Son actualité est évidente si on considère les débats actuels aussi bien que les
nouveaux programmes de l’école primaire que sur les projets pour l’enseignement de l’histoire-géographie au collège. Ce livre est aussi une source de débats plus larges sur la capacité de la
société française et de l’école à s’adapter à la diversité culturelle tout en conservant sa cohésion.