Article de Olivier Legros dans la Revue Asylon publié par le Réseau Terra
Olivier Legros (olivier.legros@univ-tours.fr). Géographe, enseignant-chercheur à l’Université de Tours, rattaché à l’UMR CITERES (Université de Tours/CNRS). Après avoir étudié les interactions
entre politiques publiques et dynamiques sociales dans les quartiers non réglementaires de Dakar et de Tunis, enquête aujourd’hui sur les politiques en direction (...)
citation
Olivier Legros, "Les « villages d’insertion » : un tournant dans les politiques en direction des migrants roms en région parisienne ? ", REVUE Asylon(s), N°8,
juillet 2010, Radicalisation des frontières et promotion de la diversité. , url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article947.html
III - Les enjeux du « village »
Le « village », en particulier le premier d’entre eux réalisé à Aubervilliers, peut être assimilé à une action improvisée, conçue in situ pour
faire face à une situation de crise humanitaire. Comme on vient de la constater, c’est aussi l’aboutissement de bricolages institutionnels qui permettent d’agir en direction de personnes en
situation irrégulière tant du point de vue juridique que de celui de l’habitat, sans pour autant se mettre en porte-à-faux par rapport à la loi et aux orientations politiques actuelles. Il est
bien entendu impossible de se prononcer sur les motivations des uns et des autres sans faire de procès d’intention. Mais il est tout aussi difficile de ne pas chercher à identifier les grands
enjeux de ces (petites) opérations.
A - Résoudre des problèmes à dominante spatiale
A Saint-Ouen comme à Aubervilliers et à Saint-Denis, les « villages » succèdent à de grands bidonvilles. Certes, la situation
n’a rien de comparable avec celle des métropoles des pays en développement, où la population des établissements peut dépasser le million (Davis, 2006), mais cela n’empêche : avec ses 600
personnes, un bidonville comme celui de Saint-Ouen battait les records nationaux [32]. Le lendemain de l’évacuation du terrain,
on pouvait ainsi lire dans la presse régionale que « le plus grand bidonville de France [avait] été rasé » (Le Parisien, 4 septembre 2008). Loin de passer inaperçu, ces grands
bidonvilles posaient manifestement toute une série de problèmes à dominante spatiale.
Comme les sans-abris, les habitants des bidonvilles posent un problème de police. Comme si leur présence constituait un défi, ou un
désaveu, pour les autorités locales. D’abord, c’est la capacité des pouvoirs publics à contrôler les mobilités que la présence des migrants roms remet en question. En effet les différentes
mesures envisagées par la préfecture sont vaines selon ce cadre de la mairie de Saint-Ouen qui déclare : « En 1999, il y avait déjà un camp de Roms. Ils avaient trouvé un terrain aux
Docks. Ca avait marqué la vie municipale parce que 200, 300 Roms sur une ville dense et pas très grande, ça a impacté. L’Etat a du expulser, les lâcher comme d’habitude dans l’Oise. Ils
reviennent, ils retrouvent d’autres camps, etc ». Comme la population marocaine et algérienne à Gennevilliers il ya un peu moins d’un siècle (Masclet, 2006), le regroupement de Roms est
assimilé à une menace à l’ordre, à la tranquillité et à la santé publique, dans les discours et dans les documents officiels. L’insalubrité constitue d’ailleurs un motif souvent évoqué par les
pouvoirs publics pour évacuer les terrains occupés (Romeurope, 2008). Enfin, que dire de l’occupation illégale des propriétés publiques ou privées, si ce n’est que cette pratique,
« déviante » au sens d’Howard S. Becker [33], est condamnée avec force par les pouvoirs locaux et par les
riverains ? Le bidonville semble ainsi constituer l’anti-modèle de la ville émergente, caractérisée par la privatisation des espaces, par la planification des modes d’occupation du sol et
par l’obsession sécuritaire (Mangin, 2004). D’une certaine manière, le bidonville constitue un « paradigme d’un espace stigmatisé et stigmatisant » (Cattedra, 2006, p. 124).
La présence des grands bidonvilles constitue aussi un « problème public » tel que défini par
Joseph Gusfield, c’est-à-dire un « état de fait [|qui est devenu] un enjeu de réflexion et de protestation et une cible pour l’action publique » (Gusfield, 2003, p. 71). Prenons
l’exemple du bidonville de Saint-Ouen. La dénonciation du bidonville rom est monnaie courante parmi les riverains. Sont particulièrement visées la saleté des abords du bidonville, les fumées
–seraient-elles toxiques ?- qui émanent des baraques chauffées au bois de récupération (bois peints, contreplaqués, etc.), les risques d’incendie, les allées et venues des individus et des
familles, ainsi que les activités à l’extérieur du bidonville en particulier la mendicité. Outre le mécontentement des riverains, il faut considérer les mouvements de soutien aux habitants des
bidonvilles. A Saint-Ouen, mais c’est aussi le cas ailleurs, à Bagnolet par exemple, c’est un collectif local, fondé par des militants libertaires, déjà impliqués dans des mouvements de défense
des squats, qui initie l’action collective. Ce collectif est rejoint par des riverains sans appartenance politique, par des élus locaux et par La voix des Rroms. Plusieurs associations sont
également présentes sur le terrain : Médecins du Monde, Coup de main [34] et Parada [35]. Ces différentes structures interpellent les pouvoirs publics et les médias au sujet de la précarité des conditions de vie et des
discriminations à l’égard des migrants roms en situation précaire, ce qui contribue à accroître la visibilité des bidonvilles dans l’espace public tout en réduisant les marges de manœuvre des
acteurs institutionnels, en quelque sorte sommés d’évacuer les terrains sans expulser les occupants.
Les bidonvilles représentent enfin un obstacle à la reconquête urbaine. A Aubervilliers, mes interlocuteurs rapportent qu’une clinique
privée a été construite à l’emplacement de l’ancien bidonville. A Saint-Ouen, où les anciens terrains occupés voisinaient avec l’usine d’incinération, le projet urbain des Docks prévoit la
réalisation de bureaux et de logements. L’ancien bidonville de la rue Campra à Saint-Denis se trouvait, quant à lui, au beau milieu de la ZAC « Landy-Pleyel [36] », dont la maîtrise d’ouvrage incombe à la Société d’économie mixte « Plaine Commune Développement ». A la place est prévu
un groupe scolaire selon mon interlocuteur à la Mairie. Dans un cas comme dans l’autre, il était donc temps que les habitants du bidonville quittent les lieux.
Urbanisation, coprésence, vision troublante de la « pauvreté étrangère » (Bernardot, 2008a, p. 86), affaiblissement du contrôle territorial : ce sont
bien des problèmes à dominante spatiale que cherchent prioritairement à résoudre les pouvoirs locaux. Pour cette raison, il paraît difficile de résumer les interventions actuelles dans les
bidonvilles à une dynamique de « spatialisation des problèmes sociaux », ainsi que l’écrivent Sylvie Tissot et Franck Poupeau (2006) à propos de la politique de la ville. Et ce d’autant
plus, qu’ en installant les « villages », la Préfecture et les collectivités semblent réaliser une autre opération, à savoir la mise au point d’un régime d’hospitalité pour les
« intrus » que sont les migrants roms en situation précaire sur leurs territoires.
B - Construire un régime d’hospitalité publique sur mesure
Faut-il accueillir les étrangers ? Si oui, lesquels ? Et dans quelles conditions ? Pour répondre à ces questions fondamentales les individus, les
groupes sociaux et les institutions conçoivent des procédures et des dispositifs qu’Anne Gotman (2001) regroupe sous le terme d’hospitalité. Pour la sociologue, l’hospitalité désigne l’ensemble
des pratiques codifiées qui visent à assurer l’accueil et la protection des hôtes en fonction de leur statut présumé tout en éloignant les indésirables. De toute évidence, les
« villages » contribuent à cette « grammaire hospitalière » (Gotman, 2004b, p. 200) que les pouvoirs locaux tentent de définir pour les habitants des bidonvilles voués à la
démolition. Dans cette grammaire, les dispositifs institutionnels constituent des opérateurs, en l’occurrence spatiaux, en ce sens qu’ils déterminent les comportements individuels et
collectifs.
D’abord, les « villages » rendent visibles le classement des individus. Ce classement est primordial parce qu’il autorise les autorités à tracer une
première « frontière de l’intégration » (Gotman, 2004a, p. 5) entre les étranger qui, parce qu’ils restent perçus comme indésirables, doivent impérativement quitter les lieux, et les
autres, à savoir les bénéficiaires de l’action publique, qui ne sont déjà plus considérés comme des intrus si l’on en croit le vocabulaire positif employé par les acteurs institutionnels :
ce sont des « familles volontaires », que « les profils et motivations qualifient pour rejoindre le projet d’insertion ». Une fois écartés des autres migrants grâce à la
clôture qui, en entourant le « village », matérialise en quelque sorte ce premier niveau de distinction entre les « hôtes » et les « intrus », les anciens habitants
du bidonville font l’objet d’une entreprise de revalorisation ou plutôt de dé-stigmatisation de la part des acteurs en charge des « villages ». Les gestionnaires indiquent volontiers
que les Roms sont des « gens qui ne posent pas problème ». Peu revendicatifs, les résidents des « villages » sont assimilés à des individus travailleurs. De plus il s’agit de
sédentaires, non de nomades comme on l’entend bien souvent. Peu à peu, l’habitant du « village » se trouve ainsi débarrassé des tares qui définissent le marginal dans les sociétés
européennes : l’insoumission, l’oisiveté, le vol et, bien sûr, le vagabondage (Castel, 1996). Le fait de fréquenter les résidents du « village » de manière assidue aide les
travailleurs sociaux et les gestionnaires de terrain à dépasser leurs préjugés. Un intervenant reconnaît par exemple qu’avant qu’il ne travaille dans les « villages », il ne
« calculait pas » les Roms qui l’ « énervaient », surtout ceux « qui lavaient les carreaux » de sa voiture aux portes de Paris. La valorisation des résidents figure
aussi parmi les objectifs des acteurs institutionnels qui veulent montrer que ces derniers sont des hôtes tout-à-fait convenables. L’intrus transformé en hôte acceptable : la mutation est
d’une importance capitale pour les pouvoirs publics et pour les bénéficiaires de l’action publique. Pour les premiers, elle permet de transformer un état de fait mal ressenti, à savoir la
présence d’intrus sur le territoire, en un acte d’hospitalité volontaire ; pour les seconds, elle est synonyme de l’acquisition d’un droit, même précaire, à séjourner en ville, bref d’une
légitimité nouvelle et d’une relative stabilité.
De fait, l’entrée dans le « village » semble déterminer les conditions de vie et les comportements des anciens habitants du bidonville. Ceux qui sont
exclus du village doivent quitter les lieux. A moins qu’ils ne décident d’accepter l’aide au retour humaine, ceux qui n’ont pu intégrer le « village » doivent s’établir ailleurs,
toujours dans l’illégalité. Cet état de fait est le plus souvent synonyme de précarisation à cause des expulsions qui prennent un tour systématique ces dernières années (Romeurope, 2008). Cette
instabilité forcée a des répercussions indéniables sur les individus : la perte des biens, la détresse psychologique, l’interruption des suivis sanitaires et médicaux et de la scolarisation
des enfants sont régulièrement dénoncées par les comités de soutien et par les associations humanitaires. D’autres témoignages rendent compte de l’évolution des comportements. A Saint-Denis par
exemple, les acteurs institutionnels observent l’influence croissante des « trafiquants et des chefs de réseau sur les migrants », en précisant toutefois que « ça ne concerne pas
tous les Roms ».
C’est ainsi que la majorité des résidents des bidonvilles s’installent dans une marginalité durable tandis
que les autres vont progressivement accéder à des ressources locales de plus en plus nombreuses : l’hébergement, la protection, l’emploi et, pour finir, un logement de droit commun. La
proposition des pouvoirs publics a cependant sa contrepartie. Les bénéficiaires doivent en effet respecter les règles spécialement établies à leur encontre par le gestionnaire des lieux, qui, en
tant que « maître de maison » (Gotman, 2004b, p. 200), a le pouvoir d’expulser les résidents en cas de « manquement grave au règlement intérieur du lotissement, d’inadaptabilité
flagrante à la vie du lotissement, de non adhésion au projet d’origine [37] ». Cette mise sous tutelle, qui s’exprime en
particulier par le contrôle des entrées et des sorties, est assimilée à une sorte d’enfermement par les bénéficiaires. Ceux-ci comparent volontiers le « village » à une
« prison ». Ils déclarent qu’ils sont « enfermés », même s’ils indiquent par ailleurs que le système de gardiennage leur a permis d’échapper au contrôle des familles
dominantes au sein des bidonvilles [38].
Le « village » ne peut donc pas être considéré comme un simple hébergement, voire comme un dispositif à seule vocation sécuritaire, c’est-à-dire l’une de
ces « sphères closes », dont parle Michel Lussault, qui sont « censées sécuriser les populations ‘’intégrées’’ et ‘’normales’’ par la mise à l’écart des individus qui représentent
un risque ou sécuriser les affaiblis en les protégeant d’eux-mêmes ou de leurs ennemis » (2009, p. 160). Par sa configuration particulière, il agit comme un « opérateur de
visibilité » (Ibid.) qui transcrit, spatialement, la précarité des statuts juridiques des anciens habitants du bidonville : loin d’avoir acquis un « droit à la
ville », selon la formule d’Henri Lefebvre (2001) quand ils ont intégré le « village », ces derniers doivent encore se soumettre aux règles fixées par les institutions et faire la
démonstration de leur intégrabilité. En attendant, ils ne peuvent prétendre qu’à un « droit au village », peut-on ajouter en paraphrasant le philosophe marxiste.
C - Le « village » comme laboratoire
En dernier ressort, l’enjeu des « villages » ne serait-il pas de mettre au point de nouveaux modes d’encadrement des migrants
en ville ? Ce questionnement se justifie d’autant plus qu’à la fin des années 2000, les municipalités françaises sont de plus en plus nombreuses à s’inquiéter de la présence de migrants roms
en situation précaire sur leur territoire. En outre, les institutions européennes pressent les Etats-membres de l’UE à envisager des mesures d’insertion dans le cadre d’une
« stratégie-cadre » définie au niveau européen [39].
Le village apparaît ainsi comme un cadre propice à la mise au point de réseaux d’action publique (policy network) dédiés à la suppression des bidonvilles
et à l’encadrement des migrants. Composés de quatre acteurs principaux : les associations locales d’insertion par le logement, les services de l’Etat, les collectivités locales et
l’administration territoriale, les systèmes d’action liés à la concrétisation des « villages » s’apparentent aux « systèmes d’action locaux » des villes moyennes, que
Jean-Pierre Gaudin, à la suite de Mabileau et de Sorbets, définit comme l’ « expression de réseaux de relations polarisées autour de l’institution municipale » (2007, p. 138) ?
Sauf que dans le cas des « villages », c’est plutôt autour du représentant de l’Etat que semblent se structurer les réseaux en question.
Cette implication de l’Administration signifie-elle que la prise en charge par l’Etat de l’encadrement des
migrants ? La mobilisation, à partir de 2009, de la société ADOMA [40] qui se voit confier la construction et la gestion de
trois « villages », à Saint-Denis, à Saint-Ouen et, depuis peu, à Montreuil, tend à confirmer cette hypothèse. En effet, ADOMA a été conçue dans les années cinquante par l’Etat pour
régler les questions de l’hébergement et de l’intégration des travailleurs émigrés (Bernardot, 2008b). De leur côté, les collectivités locales sollicitent vivement le soutien financier de l’Etat.
L’implication de l’Etat permet effectivement de recourir à deux procédures de lutte contre l’exclusion : l’Aide au logement temporaire, (ALT), et la Maîtrise d’œuvre urbaine sociale (MOUS),
qui concerne en principe l’accompagnement social [41]. La mise en place des « villages » apparaît ainsi comme
l’aboutissement de négociations, souvent serrées, entre les collectivités locales, en charge de la gestion urbaine au quotidien, et l’Etat.
Dans le même ordre d’idées, l’accompagnement social fait l’objet d’un formatage en fonction des logiques gestionnaires qui régissent
désormais l’action publique (Ogien, 1995). Au printemps 2009, pendant les enquêtes de terrain, les services de l’Etat étaient en train de construire une grille d’évaluation, des « tableaux
de bord avec sept indicateurs », précise-t-on à l’ancienne Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS) : « l’assiduité scolaire, l’inscription aux
activités périscolaires, des indicateurs liés à la santé, l’accès aux soins, l’emploi et la formation professionnelle ». Inspirée de l’ingénierie sociale, cette vision normative de
l’accompagnement social était remise en question par les travailleurs sociaux. L’un d’entre eux déclarait à ce sujet « Le risque [des logiques de projet appliquées dans les
« villages »], c’est que ça soit pas du travail social mais de l’intervention sociale [42] […]. Ici on te demande pas
des chiffres mais presque […]. Il y a des comptes à rendre et la demande est plus factuelle alors que dans les foyers, c’est de l’accompagnement. Ici, c’est de l’action sociale opérationnelle,
voire des fois ils te demandent purement de la technique sociale, du montage de dossiers, et de réfléchir avec les familles comment on peut résoudre ça. On ne part pas des problèmes que peuvent
avoir les familles mais de ce qu’il faut faire pour qu’elles puissent atteindre les objectifs. On ne part pas des problèmes des familles. On part de l’autre bout ». Ces témoignages montrent
l’ampleur des remaniements que connaît le travail social depuis les années 1990 (Ion, Ravon, 2005). Bien que placées sous le double signe de l’ingénierie sociale et du management, les réformes en
cours sont toutefois peu novatrices car, comme on l’a constaté plus haut, elles continuent de s’inscrire dans une logique de mise aux normes des comportements individuels.
Enfin, la mise sur pied des « villages » participe à la stabilisation des catégories de l’action
publique. Cela se traduit par la reconnaissance des migrants Roms en tant que population-cible des politiques publiques. La Lettre de l’Etat en Seine-Saint-Denis annonce l’ouverture de
« villages d’insertion de Roms ». Le Pact Arim 93 fait de même dans son rapport d’activité 2007, disponible sur internet et largement diffusé dans les milieux associatif et
institutionnel, en indiquant qu’ « à Saint-Denis et à Aubervilliers, les Rroms suivent un parcours d’insertion » (Pact Arim 93, 2008, pp. 16-17). A Saint-Denis et à Montreuil, les
autorités municipales ont, quant à elles, créé des postes de « chargés de mission Roms ». Cette catégorisation, d’ailleurs dénoncée par les associations roms à cause de son caractère
stigmatisant [43], est donc en cours de banalisation dans les milieux institutionnels. Elle a probablement des origines
diverses, qu’il s’agisse de l’action associative, l’ONG Médecins du Monde étant la première organisation à avoir mis en place une « mission Rom » en Île-de-France, ou encore les
institutions européennes, qui ont initié la politique d’inclusion des Roms dés les années 1980 (Liégeois, 2007). Quoiqu’il en soit, cette catégorie émergente de l’action publique [44] s’inscrit de toute évidence dans une logique de classification des étrangers bien ancrée en France depuis le début du 20ème siècle. Dans
les années 1950 par exemple, c’était au tour des « Français musulmans d’Algérie », la classification ethnique étant également appliquée aux étrangers par l’Administration. Celle-ci
proposait aux acteurs en charge du logement des travailleurs en foyer de classer les individus « selon qu’ils [étaient] ‘’de souche nord-africaine (Marocains, Tunisiens)’’ ou ‘’d’origine
européenne’’ » (Barros, 2005, p. 32).
Enfin, le « village » est en train de devenir un standard de la lutte contre l’exclusion. La remarque vaut pour les migrants roms en situation précaire,
les « villages » de l’arrondissement de Saint-Denis retenant l’attention des acteurs politiques et institutionnels, y compris dans les pays voisins, selon ce gestionnaire qui déclare à
la fin d’un entretien : « Il y a trois semaines, il y avait cinquante élus italiens dans le cadre des élections européens. Le matin, ils étaient avec Delanoë, l’après-midi, ils
voulaient voir les Roms, rien que les Roms, et le lendemain ils étaient avec Gorbatchev. Je me suis dit : ‘’c’est pas rien’’ ». Les « villages » semblent par ailleurs
influencer la nouvelle politique de la Région en matière d’hébergement d’urgence. On peut ainsi lire dans le dernier rapport au Conseil régional d’Île-de-France qu’ « au vu des nouvelles
expérimentations menées depuis peu [il s’agit des villages d’insertion financés dans le cadre de l’aide à l’éradication des bidonvilles selon mes interlocuteurs à la Région], il est proposé de
compléter le dispositif existant par un soutien aux opérations d’hébergement en structures modulaires temporaires, soit pour des raisons de mises à l’abri en urgence, soit dans le cadre d’un
projet résidentiel dont l’objectif final est l’accès à un logement social de droit commun. Dans les deux cas, la période d’hébergement ne pourrait excéder cinq années, les opérations présentées
devant par ailleurs répondre à des normes qualitatives, de sécurité et de confort minimales ainsi que d’accessibilité du site » (CRIDF, 2008, p. 44).
Dans un contexte marqué à la fois par la pénurie de logements sociaux et par la saturation des dispositifs d’hébergement existants, le « village »
serait-il en train de s’imposer comme alternative au foyer et au logement très social ?
Conclusion
En définitive, la création des « villages d’insertion de Roms » en Seine-Saint-Denis ne constitue pas vraiment un tournant dans les politiques en
direction des habitants des bidonvilles. Il s’agit plutôt d’un « projet expérimental », selon les termes du préfet de l’arrondissement de Saint-Denis, voire d’un bricolage réalisé
in situ par les pouvoirs locaux, qui recourent en effet aux « traditions nationales d’encadrement des migrants » (Bernardot, 2008a), telles que le camp ou le foyer, et aux
principes actuels de structuration de l’action publique (le contrat, le management et l’évaluation) pour construire un régime d’hospitalité en direction des habitants des bidonvilles. Les
autorités locales gardent donc un rôle primordial dans la définition des politiques sociales et des conditions d’accueil des migrants. Même si la mise en place des « villages » est
principalement liée à la résolution de problèmes ponctuels, ces dispositifs contribuent cependant au renouvellement des modes d’encadrement de la pauvreté étrangère en ville. Dans les métropoles
d’aujourd’hui, dominées par les logiques économiques et sécuritaires, le « village d’insertion », qui s’apparente par bien des aspects aux camps et aux cités de transit, apparaît ainsi
comme la place qui revient aux anciens habitants des bidonvilles le temps de leur insertion.
Ce constat suscite plusieurs interrogations. S’agit-il d’un régime d’exception, spécialement conçu pour des populations catégorisées selon des critères ethniques, à
savoir les Roms ? Le « village » est effectivement en passe de devenir un standard dans la lutte engagée par les pouvoirs locaux contre les bidonvilles et les squats fondés par les
migrants Roms en situation précaire. Mais la formule inspire aussi les acteurs institutionnels et associatifs en charge de l’hébergement d’urgence. Dés à présent, le « village » figure
donc parmi les nouveaux outils de régulation de la pauvreté urbaine. On peut, en outre, se demander s’il existe des alternatives au « village ». En effet, les limites du dispositif sont
incontestables, qu’il s’agisse de l’assimilation sous tutelle dont Colette Pétonnet a pu montrer les effets négatifs dans ses travaux sur les cités de transit, ou des processus de précarisation
et de marginalisation qui concernent, dés à présent, les exclus des « villages », c’est-à-dire la très grande majorité des habitants des bidonvilles.
En région parisienne et dans les villes de province, des acteurs locaux ont envisagé des actions d’un autre type : installation de familles dans le parc de
logements sociaux, hébergement en foyer, etc. Bien sûr, on peut chercher à comparer les dispositifs et les procédures mais sans pour autant se limiter à la prise en compte des performances
présumées des différents dispositifs sur le plan de l’intégration. En grande partie déterminée par des facteurs sociaux, économiques et juridiques, la situation des « Roms migrants »,
selon l’expression en usage dans le milieu associatif, pose en effet la question fondamentalement politique, souvent rebattue et pourtant inévitable, de savoir quel droit à la ville est reconnu
aux migrants sans revenus et, plus largement, aux populations pauvres ou précarisées, dans la société française comme dans les autres sociétés d’Europe occidentale.
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Benjamin Vanderlick, Une mondialisation par le ban. Etude auprès de Rroms en bidonvilles sur l’agglomération lyonnaise depuis 2001, mémoire de DEA,
Institut lyonnais d’urbanisme – Université Lyon II, 2004.
Loïc Wacquant, 2006, Parias urbains. Ghetto-banlieue-Etat, La Découverte.
NOTES
[
[31] Dans le cas du « village » de Saint-Denis, il s’agit d’un terrain appartenant à l’Armée
et mis à disposition pendant une durée de cinq ans par le ministère de la Défense (Le journal de Saint-Denis, 6 -12 mai 2009, www.lejsd.com).
[32] Selon le Journal de Saint-Denis, le bidonville de la rue Campra, installé à Saint-Denis, comptait,
lui aussi, près de 600 personnes (www.lejsd.com).
[33] Pour le sociologue américain, « la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une
personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un ‘’transgresseur’’ » (Becker, 1985, p. 33).
[34] Soutenue par la Fondation Abbé-Pierre, l’association « Coup de main » mène des actions
auprès des Roms roumains en situation précaire depuis une dizaine d’années (soutien humanitaire, intermédiation sociale, insertion par le logement et par l’emploi). L’association intervient
également dans les « villages » après avoir joué un rôle majeur dans la mise en contact des institutions avec les habitants des bidonvilles avant l’évacuation des terrains.
[35] Créée en 2001, Parada France est liée à la fédération roumaine du même nom, laquelle agit
principalement en direction des enfants des rues à Bucarest. Parada France agit principalement dans les bidonvilles fondés par des Roms roumains. L’association propose des ateliers de cirque pour
les enfants et des évènements culturels et festifs. Ces activités s’inscrivent dans une démarche d’autonomisation et d’intégration des personnes en situation précaire (http://parada.ifrance.com/).
[36] Selon les promoteurs immobiliers, il s’agit de dernière phase de la ZAC du Landy. Couvrant une
partie importante de la plaine de Saint-Denis, cette opération constitue « le plus vaste espace de congrès jamais construit en région parisienne » (http://www.egis-amenagement.fr/Refe...).
[37] Préambule du contrat d’hébergement dans le lotissement adapté de Bagnolet.
[38] De nombreux témoignages recueillis auprès d’acteurs associatifs et institutionnels attestent de
l’existence d’une hiérarchie sociale au sein des grands bidonvilles. Au sujet des « chefs de terrain », les avis divergent. Pour les uns, il s’agirait plutôt d’intermédiaires, de
négociateurs sans pouvoir véritable, pour les autres, les chefs de terrain se livreraient à des activités telles que le racket au sein du bidonville, n’hésitant pas à recourir à la violence pour
maintenir les habitants sous leur influence.
[39] Cf. la Résolution du 14 janvier 2009 sur la situation des droits fondamentaux dans l’Union
européenne.
[40] Ex Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotra), créée en 1957.
[41] L’ALT s’inscrit dans le cadre du programme 177 « Prévention de l’exclusion et insertion des
personnes vulnérables » (ministère de la Santé) et la MOUS dans celui du programme 135 « Développement et amélioration de l’offre de logement (ministère de l’Emploi, de la Cohésion
sociale et du Logement). La MOUS constitue dans les faits un « dispositif de dernier recours » pour résoudre les situations les « plus dramatiques », c’est-à-dire
« celles qui restaient jusque là sans réponse » selon la circulaire du 2 août 1995 sur les MOUS.
[42] Jacques Ion et Bertrand Ravon expliquent la différence entre le travail ou l’accompagnement social
et l’intervention sociale de la façon suivante : « […] Le ‘’travailleur’’ relève de l’ordre de la longue durée ; l’’’intervenant’’ agit ponctuellement dans une situation
donnée » (2005, p. 17). Ils précisent de plus que l’intervenant doit « puiser dans ses propres ressources pour ‘’tenir’’ [la] relation [de face à face avec le bénéficiaire de l’action
sociale] » (Ibid.).
[43] Les auteurs du rapport destiné au Parlement européen et intitulé « Rromani People in France in
2008 » écrivent à ce sujet que “le taux anormalement élevé de Rroms qui vivent dans des conditions difficiles n’est pas ce qui fait d’eux des Rroms. C’est plutôt la conséquence de la façon
dont ils sont perçus et traités par la société majoritaire, à cause de leur appartenance ethnique (La Voix des Rroms et alii, 2008, p. 2).
[44] Les « Roms migrants » sont une autre catégorie émergente. Principalement employée dans le monde associatif, il semble
qu’elle soit, progressivement en train d’acquérir la valeur d’une « catégorie ethno-juridique » selon Grégoire Cousin (2009).
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