Samedi 13 février 2010 6 13 /02 /2010 21:57

Sur le Post

Chers amis et adhérents,


62179757_80c8c0a100.jpgMerci à tous et à toutes pour votre participation à cette assemblée générale. Pour ce point de l’ordre du jour, nous allons tenter de nous évaluer politiquement et ce à la lumière de nos objectifs et campagnes fixés par le congrès, et surtout pour analyser, scruter, les terribles évolutions du racisme. Ceci afin de nous remobiliser et mettre notre mouvement en ordre de bataille pour contrecarrer les effets d’une situation d’une gravité extrême et, il faut le reconnaitre aussi, dans un contexte de fragilité de notre mouvement qui, en l’état, n’est pas à la hauteur des résistances et des mobilisations que la situation impose. A cet effet, nous avons un impératif de voir, de relever trois défis prioritaires, vitaux, pour la survie de notre mouvement. Le premier est d’ordre politique : se mobiliser pour redonner une plus grande visibilité politique du MRAP, ce qui passe impérativement par des productions politiques adéquates et permanentes (réactions, réflexions, campagnes, …). Le second : trouve une issue à ce paradoxe du MRAP. L’histoire, les prises de positions du MRAP, ses réactions, ses campagnes et ses combats ont une résonance effective dans de larges couches de la population française, notamment dans les quartiers populaires, et parmi les victimes du racisme. Malheureusement, cette crédibilité ne se prolonge pas par les adhésions vitales et attendues à notre mouvement. C’est pourquoi, ce défi doit être considéré comme une priorité absolue et permanente de notre mouvement, car il en va de sa survie et de son avenir. Enfin, nous avons un mode de fonctionnement, des statuts qui par leur lourdeur épuise pèse sur l’efficacité de notre action. C’est pourquoi, à la lumière de ces deux années de fonctionnement, un bilan sur le fonctionnement de nos instances s’impose et une réflexion adéquate sur nos statuts doit être envisagée.


Mon propos ici se veut d’abord être une tentative d’analyse du cadre de l’environnement politique qui caractérise l’état de notre société. Analyse indispensable pour ancrer nos perspectives et actions politiques futures. Comme dans toute logique libérale, le gouvernement réduit l’homme à une seule dimension : celle d’un homo economicus, à savoir un objet au service d’un système où l’argent est roi tout en étant dans son contrôle, sur tous les aspects de la vie sociale, individuelle, et même intime. Par ailleurs, la normalisation des esprits se développe, du domaine de l’éducation à celui de la recherche, de l’histoire à celui des sciences sociales, en parallèle se développent des contrôles psychiques pour repérer depuis la maternelle des déviances, ou considérées comme telles, et qui concourent à la mise en place d’une véritable traçabilité des individus. Tous ces éléments participent à façonner notre société autour de ce qu’il convient d’appeler une nouvelle idéologie sécuritaire dont témoigne le développement de la vidéo surveillance et des fichiers qui exclus tout risque, tout conflit qui veut tout normaliser, tout contrôler, n’hésitant pas pour cela à mettre en place un quadrillage de plus en plus serrés des droits et des libertés fondamentales de chaque citoyens. Une idéologie basée sur l’uniformisation des comportements, mais qui doit résoudre la contradiction entre une société basée sur un consensus entre les citoyens et la lutte de tous contre tout ce qui caractérise les rapports sociaux qu’impose le libéralisme, un système qui tolère et même fait en sorte que les travailleurs puissent être privés de papiers. Une idéologie qui en voulant évacuer les antagonismes sociaux a pour ambition d’instaurer une société formatée, lissée, parfaite, à l’image de ces sociétés qui ont asservi l’homme, une société pacifiée mais qui édulcore les problèmes au lieu d’y porter remède, qui enferme ou puni de relégation tout ceux qui sont considérés comme mettant en cause le consensus plutôt que de se questionner sur les pratiques et ses valeurs.


Entrer dans cette logique obsessionnelle de tout régir par les lois, y compris les comportements personnels, en suscitant des mouvements d’opinion à l’allure de référendum, ne comportent-ils pas le risque de voir à plus ou moins long terme se développer une situation comparable à celle de la suisse où la passion l’emporterait sur la raison ? L’instrumentalisation du port de la burqa n’est-il pas exemplaire de cette volonté de tout réglementer par les lois. En ce domaine n’est-il pas préférable de résoudre les véritables problèmes autrement qu’en légiférant sur la manifestation des symptômes qui les révèlent. Légiférer en s’appuyant sur des pulsions que l’on cherche à exciter, tout comme tenir des propos qui favorisent la libération de la parole raciste ne pousse-t-il pas le FN à la surenchère bien plus qu’il ne siphonne ses voix ?


Les débats, les déclarations auxquels on assiste aujourd’hui en France sont les signes inquiétants d’un malaise profond. La situation politique est dans une impasse. Pour en sortir, le gouvernement recoure aux pratiques les plus éculés justifiant son action par de fausses évidences d’un populisme gesticulateur autant que dangereux qui se traduit par le lancement d’initiatives intempestives. En propulsant l’immigration et les immigrés au centre de débats et de polémiques, volontairement entretenus, le pouvoir chercher à mieux faire oublier ou masquer ces échecs alors qu’il refuse en ce domaine de s’attaquer aux véritables questions que sont les effets, et les ravages d’une crise économique, sociale, politique et son cortège de violences, de discriminations, d’inégalités.

Une idéologie qui prépare une société au caractère totalitaire de plus en plus marquée, fière d’elle-même, de son passé, sûr de son identité, c’est bien le fond du débat proposé par Besson et dans laquelle en creux, le consensus national serait mis en péril par des ennemis incapables d’y adhérer ou de s’y soumettre. D’une part à l’intérieur par les immigrés et leurs descendants, qui ne partagent pas les valeurs de la république, présentés comme responsables et coupables des zones de non droit, défiant l’autorité de la république et dont on veut organiser l’invisibilité. Et d’autre part par les étrangers demandeurs d’asile, réfugiés économiques, clandestins, racisés, déshumanisés, réduits à une simple statistique de quota d’expulsés.


C’est dans ce contexte de fabrication d’un consensus national qui occulte le passé colonial, d’une France qui proclame d’autant plus fort les valeurs universelles qu’elle les respecte toujours moins qu’il nous faut je crois analyser cette xénophobie qui cible de façon toujours plus précise les figures de l’ennemi, celles de l’immigré essentiellement, de l’arabe, et du musulman.


Si occuper le terrain par les dérapages voulus ou des déclarations peut permettre de détourner l’attention des véritables problèmes, si la volonté de siphonner les voix du FN est présente, on n ‘en assiste pas moins à la mise en place d’un projet idéologique structuré qui, par touches successives, par effet d’annonce, ou par mesures concrètes, en dépit des replis stratégiques, des discours contradictoires, de volte-faces, n’en a pas moins une cohérence qu’il s’agit d’analyser. Un élément principal ne réside t’il pas dans le fait que la nature du racisme aujourd’hui et son évolution prennent de plus en plus un aspect culturel dans lequel les termes « inassimilables » et de « non soluble » dans la république, de dangereux pour nos valeurs et le consensus national, acquiert une sorte d’évidence, participe à une nouvelle construction de la figure de l’immigré qui prend inexorablement le pas sur la figure de l’immigré voleur du pain des français qui en reste pas moins prégnante. N’assiste t-on pas en la circonstance au terme d’un processus qui a vu une évolution du racisme anti-arabe, vers un racisme anti-musulman de plus en plus ciblé, construit à partir des facteurs culturo-religieux dans la théorie du choc des civilisations et la guerre au terrorisme ont facilité la diffusion ? Quel rapport ce racisme entretient-il avec les thèses de la nouvelle droite développées dans les années 80 qui posaient déjà les questions de l’identité nationale et que résumait un titre du Figaro magazine avec en couverture une Marianne voilée : « serons-nous encore français en l’an 2000 ?». Le questionnement sur la nature du racisme aujourd’hui doit faire l’objet me semble-t-il d’une réflexion et d’une discussion dans deux directions : d’une part à côté des facteurs d’explications historiques et économiques, traditionnels qu’il nous faut renoncer à côté des nouveaux enjeux géostratégiques qui découlent du cadre nouveau de la mondialisation dans lequel s’inscrit la question des migrations, de l’externalisation des contrôles. D’autre part, il me semble important de prendre en compte le facteur culturel et d’analyser la perméabilité de nombre de personnes même de gauche et d’expliquer la porosité des partis à ces facteurs d’ordre civilisationnel. Pourtant la société multiculturelle est de mieux en mieux acceptée, nombre de discriminations dont sont victimes les immigrés, les issus de, sont jugées intolérables et injustifiables par l’opinion publique; la prise en compte de la diversité commence à être reçu comme une évidence par de nombreux citoyens. Malgré cela, l’état, ses institutions, ses services, remettent chaque jour gravement en péril par leurs actions le vivre e,ensemble. Le comportement de la police et de la justice dont la complicité est parfois inadmissible sont symptomatique d’une xénophobie d’état qui inquiète. Une enquête publiée il y a quelques moins établissait de façon incontestables l’existence de contrôles au faciès avérés. Plus grave, le nombre de morts suspectes après des contrôles de police mérite un recensement et que dès aujourd’hui des informations puissent être échanger entre les comités.


Reste une question : quelle initiative prendre pour que cesse le harcellement policier, l’impunité de certains services de l’état et de leurs agents ? Ne faut-il pas prendre davantage en compte les effets dévastateurs de la politique du tout répressif, du tout sécuritaire, de la tolérance zéro, de la politique du chiffre, qui ne se limitent pas seulement aux interpellations d’étrangers ? Mesurer quel en est l’impact social auprès des jeunes des quartiers populaires qui en sont les cibles ? Violences faites aux jeunes ? Violence d’état ou violence économique ? Comment inverser le discours sur la violence et la délinquance qui renvoie invariablement à certaines catégories ethniques ou sociales qui, comme les classes laborieuses du 19ème siècle, seraient des classes dangereuses.


 

De même, ne faut-il pas s’interroger sur le concept de communautarisme qu’on a souvent opposé aux exigences exprimées par les jeunes de banlieues ou des victimes des discriminations qui n’ont pas trouvées en interpellant, en se tournant vers les lois de la république les réparations appropriées. Les questions relatives à l’histoire, son enseignement, et la fonction qui lui est assignée ne sont pas une quelconque affaire de spécialistes en ce que les représentations du passé agissent sur le présent. Ces questions restent de première importance pour déterminer le type de société que l’on veut et les valeurs qui doivent la structurer. Ce passé colonial non reconnu pèse très lourdement sur les discriminations quotidiennes et le regard de la société vis à vis des populations des ex colonies et leurs enfants. C’est dire toute l’importance de notre mobilisation sur les questions d’histoire et de mémoire. Comment dans la pratique faire place à une histoire commune qui, en dehors de toute concurrence mémorielle, puisse amener à ce que les histoires de chacun se fassent mutuellement écho. Pour que les victimes de l’islamophobie d’aujourd’hui puissent se reconnaître dans les victimes de l’antisémitisme et vice et versa, reconnaissance d’un destin commun.


Le conflit israélo-palestinien reste à cet égard emblématique et avait amené bien des préventions, certains exagérant outre mesure soit les risques de dérapage ou d’incidents inter communautaires, soit les risques de disqualification du MRAP de la part de détracteurs toujours prêts à utiliser l’antisémitisme. Au crédit du MRAP de n’avoir pas cédé à ces pressions qui auraient voulues que le mouvement reste extérieur à cette question. Parce qu’il a développé un discours ayant pour seul fondement la reconnaissance des droits qui ne peuvent trouver toute leur vertu que s’ils sont appliqués et non seulement énoncés, parce qu’il a fait appel à des valeurs universalistes, le MRAP a certainement concouru de façon active à ce que la lecture de ce conflit ne dérape pas sur des lectures communautaristes ou confessionnelles, et cela ne peut que nous encourager à persévérer dans cette voie.


Comment dans un contexte national ou les valeurs républicaines se trouvent parfois instrumentaliser pour faire taire certaines revendication (accusation de communautarisme, concurrences mémorielles), ne pas être interpellés par l’absence de diversité dans certains secteurs particulier dans les lieux de pouvoir (administration et média) et la représentation politique. Comment dans un contexte international, marqué par la multiplication d’affects, la reproduction de stéréotypes nouveaux, l’instrumentalisation de certains faits, comment rester muet, ne pas réagir et dénoncer les amalgames et les peurs entretenus et réactivés, ce qui concoure à la construction de la figure de l’autre, individuelle ou collective, comme ennemi potentiel mettant en danger les fondements d’un consensus national. C’est bien de consensus national dont il est question avec le débat sur l’identité nationale où les facteurs émotionnels tendent à prendre le pas sur toute autre considération jusqu’à aggraver le divorce entre le « eux » et un « nous » que l’on voudrait irréconciliable, tentative d’obtention d’un consensus faisant oublier les légitimes revendications dans les domaines de l’éducation, du logement, de l’accès au travail, aux stages, à l’égalité, en un mot : à la citoyenneté et qui ne s’établit en la circonstance que sur le rejet de l’autre.

Bien évidement d’autres sujets de préoccupations doivent être considérés aussi dans notre réflexion. Ainsi, actuellement, est revenu le débat sur la question du vote des étrangers. Comment faire progresser cette revendication qui pour le MRAP signifie droit de vote à toutes les élections et droit d’éligibilité ? Comment l’intégrer dans une problématique globale de citoyenneté qui doit être pleine et entière ? Cette question mérite d’autant plus d’attention que les roms sont victimes de discriminations et que même membres de l’union européenne ils ne peuvent comme tout citoyen européen exercer leur droit de vote dans toute la plénitude des situations. Racisme et exclusion sociale, exclusion politique, ce triptyque n’est-il pas un élément de nature à expliquer comment fonctionne le racisme et les mécanismes qui précèdent à sa construction.


En conclusion, les interrogations que j’ai voulu partager avec vous, ces pistes de réflexion que je viens de présenter et qui constituent en grande part le document préparatoire que j’avais transmis au comités locaux pour préparer cette AG, si elle invite au débat qui la suivent doit à l’évidence alimenter les discussions qui devront se poursuivre dans les fédérations, les comités locaux, tout au long de l’année, pour que puissent être présenté lors du prochain congrès une synthèse et un document d’orientations pour les trois années à venir. Celui qui devra après une longue maturation élaborer les orientations du MRAP et son redressement souhaité et attendu par chacun et chacune d’entre-nous.


Mouloud Aounit

Par Différences. La revue - Publié dans : MRAP
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Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /2010 18:11

drapeau iranDepuis la proclamation des résultats falsifiés de l’élection présidentielle du 12 juin 2009, par centaines de milliers, des manifestants défient l’ordre établi en Iran. Ils expriment leur désir ardent de citoyenneté, s’insurgent contre la fraude électorale et la suppression des libertés. Une terreur aux multiples visages se déchaîne désormais contre eux. Aux forces de sécurité antérieures – la police, les pasdarans et les bassidjis – s’ajoutent des agents en civil, munis d’armes blanches et d’armes à feu, qui s’attaquent aux rassemblements pacifiques pour tuer et blesser les manifestants. Les domiciles privés, les cités universitaires sont attaqués de jour ou de nuit. Les prisons sont le siège de tortures et de viols. Des tribunaux envoient à la mort après des jugements sommaires. L’arsenal judiciaire d’exception est perfectionné.

Cependant, malgré les milliers d’arrestations, les condamnations, les aveux médiatisés de prétendus repentis, le mouvement de contestation populaire ne cède pas à la menace. Alors même que les libertés politiques fondamentales sont inexistantes, il se déploie à chaque occasion et démontre la supériorité de sa stratégie non violente. Le gouvernement iranien, qui comptait sur son épuisement, se heurte chaque jour à de nouvelles vagues de contestation. Celles-ci amènent une radicalisation des slogans, qui visent de plus en plus clairement la structure théocratique du régime iranien.

Rien d’étonnant à ce que, dans ce contexte, une nouvelle vague de répression sanglante menace aujourd’hui la société civile iranienne. Les intellectuels et les démocrates du monde entier doivent lui opposer une réponse immédiate et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger le peuple iranien en lutte pour ses droits légitimes. La violence ne peut, en effet, se déchaîner que dans la mesure où l’opinion publique internationale demeure inerte ou indifférente.

C’est pourquoi les soussignés, affirmant leur soutien de principe à la liberté de la presse et la liberté d’expression, exigent la libération des intellectuels, journalistes et militants emprisonnés et torturés en Iran, et plus généralement l’arrêt de la répression qui prive le peuple iranien de son droit à l’autodétermination politique. Ils demandent instamment aux organismes internationaux compétents de faire valoir ces exigences en permanence auprès du gouvernement iranien.

Pour signer cet appel : azadiha@mailfr.com


 

Premiers signataires

Ervand *Abrahamian*, University of New York - Hans *Adler*, Univesity of Madison - Giorgio *Agamben*, philosophe (Venise) - Ali *Aïjjou*, ingénieur-conseil (Maroc) - Hocine *Aït-Ahmed*, homme politique (Algérie) - Arezki *Aït-Larbi*, journaliste (Alger) - Kazem *Alamdari*, California University - Aziz *Al-Azmeh*, Central European University (Budapest) - Tewfik *Allal*, coordinateur du Manifeste des libertés (Paris) - Elisabeth *Allès*, CNRS - Emily *Apter*, New York University - Rasheed *Araeen*, artiste (G.-B.) - Srinivas *Aravamudan*, Duke University - Daryoush *Ashouri*, Independent Scholar - Jean-Christophe *Attias*, EHESS
Etienne *Balibar*, Université Paris-Nanterre - Ali *Banuazizi*, Boston College - Asef *Bayat*, Leiden University - Sohrab *Behdad*, Denison University - Bochra *Bel Haj Hmida*, avocate (Tunisie) - Souhayr *Belhassen*, présidente de la FIDH – Ahmed *Benchemsi*, directeur de « Tel Quel » - Raja *Ben Slama*, psychanalyste (Le Caire) - Sana *Benachour*, Université de Tunis, présidente de l’ATFD - Esther *Benbassa*, EHESS (France) - Fethi *Benslama*, Université Paris-VII - Sophie *Bessis*, historienne (Paris) - Homi *K. Bhabha*, Harvard University - Jacques *Bidet*, Paris-Nanterre - Ulrich *Bielefeld*, Hamburger Institut für Sozialforschung (Allemagne) - Alain *Borer*, University of Southern California - Mehrzad *Boroujerdi*, Syracuse University - Rosi *Braidotti*, professeur (USA) - Rony *Brauman*, ancien président de Médecins sans frontières - Wendy *Brown*, California University - Judith *Butler*, California University
Eduardo *Cadava*, Princeton University - Marie-Claire *Caloz-Tschopp*, Université de Genève - Luther P. *Carpenter*, College of Staten Island - Barbara *Cassin*, CNRS - Chahla *Chafiq-Beksi*, écrivain (Paris) - Dipesh *Chakrabarty*, University of Chicago - Gayatri *Chakravorty Spivak*, Columbia University - Iain *Chambers*, Istituto Universitario Orientale (Italie) - Khémaïs *Chammari*, cofondateur de la LTDH et de l’IADH (Tunisie) - Abdesselam *Cheddadi*, historien (Maroc) - Houchang E. *Chehabi*, Boston University - Khadidja *Chérif*, sociologue, Université de Tunis - Jean *Cohen*, Columbia University - Drucilla *Cornell*, Rutgers University
Mehdi *Dadsetan*, Université de Chambéry - Jean *Daniel*, écrivain, journaliste - Touraj *Daryaee*, University of California - Emilio *De Ipola*, Université de Buenos Aires - Hent *De Vries*, Johns Hopkins University - Costas *Douzinas*, Birkbeck Institute (G.-B.) - Waddick *Doyle*, American University of Paris - Jean-Pierre *Dubois*, président de la LDH-France
Shirin *Ebadi*, Prix Nobel de la paix - Zineb *El-Rhazoui*, journaliste (Casablanca) - Roberto *Esposito*, Université de Naples
Christopher *Fynsk*, University of Aberdeen
François *Gèze*, éditeur - Todd *Gitlin*, Columbia University - Stathis *Gourgouris*, Columbia University - Ramon *Grosfoguel*, University of Southern California - Ariela J. *Gross*, University of Southern California
Mohammed *Harbi*, historien - Amir *Hassanpour*, University of Toronto - Wolfgang Fritz *Haug*, Universitaet Berlin - Carlos *Herrera*, Université Cergy-Pontoise - Yves *Hersant*, EHESS - James *Holston*, UC Berkeley
Alfonso M. *Iacono*, Université de Pise - Didier *Idjadi*, CNAM (Paris) - Jeffrey C. *Isaac*, Indiana University - Engin F. *Isin*, Open University, London - Ramin *Jahanbegloo*, University of Toronto - Alan *Johnson*, professeur (USA)
Elif *Kayi*, journaliste (Allemagne) - Michael *Kazin*, Georgetown University - Jean *Kerleroux*, journaliste - Françoise *Kerleroux*, linguiste - Kheloudja *Khalfoun*, avocate (Alger) - Martti *Koskenniemi*, International Law
Abdellatif *Laâbi*, écrivain - Ernesto *Laclau*, University of Essex - Karim *Lahidji*, président de la LDDH Iran, vice-président de la FIDH - Jacques *Lezra*, New York University - Lydia H. *Liu*, Columbia University
Charles *Malamoud*, directeur honaoraire, EHESS - Gilles *Manceron*, historien - Boyan *Manchev*, CIP - Giacomo *Marramao*, philosophe (Italie) - Mehrdad *Mashayekhi*, Georgetown University - Abdelwahab *Meddeb*, écrivain, Paris-X - Abdelhamid *Mehri*, homme politique (Algérie) - Deborah W. *Meier*, editor of Dissent and The Nation - Christoph *Menke*, Goethe Universitaet Frankfurt am Main - Gilbert *Meynier*, historien - Mansoor *Moaddel*, Eastern Michigan University - Claudia *Moatti*, Université Paris-VIII - Behrooz *Moazami*, Loyola University - Haideh *Moghissi*, York University - Yashar *Mohtashem*, militant associatif (Paris) - Shahrzad *Mojab*, University of Toronto - Edgar *Morin*, philosophe
Jean-Luc *Nancy*, professeur émérite - Antonio *Negri*, philosophe - Gérard *Noiriel*, EHESS - Farhad *Nomani*, American University of Paris
Bertrand *Ogilvie*, Paris-Nanterre - Anthony *Pagden*, UCLA - Saeed *Païvadan*, Université Paris-VIII - Nasser *Pakdaman*, Université Denis-Diderot - Susan H. *Perry*, University of California-Irvine
Nasrin *Rahimieh*, University of California-Irvine - Saeed *Rahnema*, York University - Josep *Ramoneda*, directeur du Centre culturel contemporain de Barcelone - Jacques *Rancière*, philosophe - Judith *Revel*, Sorbonne-Panthéon - Bruce *Robbins*, Columbia University - Ruth *Rosen*, professeur émérite - Jerome *Rothenberg*, Harvard University
Nourrédine *Saadi*, écrivain - Foad *Saberan*, psychiatre - Hazem *Saghiya*, journaliste - Ranabir *Samaddar*, Mahanirban Calcutta - Lynne *Segal*, University of London - Nick *Serpe*, editor of “Dissent” - John B. *Sharp*, California University - Alice R. *Sharp*, California University - Shu-mei *Shih*, UCLA - Ebrahim K. *Soltani*, Syracuse University - Bahram *Soltani*, Paris-Sorbonne - Néguine *Sonboli*, militante associative (Paris) - Ann Laura *Stoler*, anthropologue - Benjamin *Stora*, historien - Pep *Subirós*, philosophe - Rajeswari *Sunder Rajan*, New York University
Kamran *Talattof*, University of Arizona – Khaoula *Taleb-Ibrahimi*, linguiste - Wassyla *Tamzali*, essayiste - Nadia *Tazi*, philosophe - Emmanuel *Terray*, EHESS - Soraya *Tlatli*, California University - Nayereh *Tohidi*, California University
Nadia *Urbinati*, Columbia University - Farzin *Vahdat*, Vassar College
Immanuel *Wallerstein*, Fernand-Braudel Center - Michael *Walzer*, professeur émérite - Patrick *Weil*, CNRS - Melissa *Williams*, University of Toronto
Hossein *Ziai*, California University - Slavoj *Zizek*, philosophe - Alenka *Zupancic*, philosophe.

*Avec le soutien de* la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran (LDDHI), la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), la Ligue des droits de l’homme (LDH), le Comité indépendant iranien contre la répression des prisonniers politiques, et le Manifeste des libertés.

Cet appel international est paru :

Libération (France, 9 février)


Al Hayat” (Londres, 6 février)

Al Awan” (Le Caire, 6 février 2010)

Il Manifesto” (Italie, 6 février 2010)

TAZ” (Allemagne, 7 février 2010)

Manifeste des libertés

Par Différences. La revue - Publié dans : Proche et Moyen-Orient
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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 11:15

Lien vers le site.


Depuis trop longtemps, le dialogue entre la police et les « minorités visibles » est difficile.

Depuis trop longtemps, les enquêtes se succèdent, dont une étude récente du CNRS, pour dénoncer les contrôles au faciès, sans qu'aucune mesure ne soit prise.

Ces citoyens dont l'identité est systématiquement contrôlée, parfois plusieurs fois par jour, à cause de leur apparence ou d’une origine supposée, nous disons aujourd'hui que la République doit les entendre.

Car il ne faut pas s'y tromper. Notre cohésion nationale est en jeu. Les contrôles au faciès divisent la population, et donnent l'impression à certains que, quoi qu'ils disent, quoi qu'ils fassent, ils ne feront jamais partie de la communauté nationale. Ils seront, à vie, présumés irréguliers, présumés coupables.

Nous sommes profondément attachés à la police républicaine, et c'est au nom de ce lien, indestructible, qui doit exister entre la police et ses administrés, quelles que soient leur âge, leur mode de vie, leur religion ou leur couleur de peau, que nous appelons à agir, pour en finir avec les contrôles au faciès.

Notre première proposition est simple, et efficace. Elle a été testée, avec succès, par le président américain Barack Obama, alors qu'il n'était encore que sénateur, dans son Etat de l'Illinois et déjà mise en œuvre dans des villes anglaises. Nous proposons qu'à l'issue de chaque contrôle d'identité, le policier délivre à la personne contrôlée une attestation, où figurent : le numéro de matricule du policier, le nom de la personne contrôlée, ainsi que la date, le lieu, et le cadre légal du contrôle effectué.

Un contrôle de police est un acte qui n’est pas anodin ; il est donc légitime que ces procédures soient enregistrées et que la personne contrôlée reçoive une explication écrite. Ainsi les personnes qui estiment à tort ou à raison être harcelées par des contrôles intempestifs auront les moyens de prouver leurs dires par ces documents officiels, de même, les forces de l‘ordre disposeront d’un outil d’évaluation de leur efficacité. En d’autres termes, les attestations permettront de garantir le cadre légal des contrôles et de limiter les abus éventuels de la part des contrôleurs ou des contrôlés.

Notre seconde proposition est que chaque policier puisse être identifié par un numéro de matricule, qu'il portera sur lui d'une manière visible par les usagers. Ce système est en vigueur dans un très grand nombre de pays, où il a fait ses preuves. L'anonymat des policiers est préservé. Et les droits des citoyens sont garantis.

Si cela s’avérait nécessaire, nous demanderons qu'un projet de loi sur les contrôles au faciès soit présenté au parlement, afin que la représentation nationale puisse enfin se saisir de cette question.


Pétition pour les attestations de contrôle d'identité à l'initiative de:
CRAN / Ligue des Droits de l'Homme / Banlieues Actives / HUI Ji / AC le feu


Premiers signataires:
CFDT / FSU / Syndicat des avocats de France / Syndicat de la Magistrature / GISTI / MRAP / SOS Racisme/ ANGVC / ASAV / FNASAT Gens du voyage / ENAR France-réseau européen contre le racisme / Fédération des Associations Franco-Africaines de Développement-FAFRAD / Femmes et Contributions au Développement-FECODEV / Fédération Nationale des Associations Franco-Africaines-FNAFA / Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives-FTCR / Afrique Conseil / Amitié judeo noire / An Nou Allé / Association Oxygène Social / Association Football Club des Ecrivains / Association Club des Afro-Européennes et entreprenariat / AZEC / CAPDIV / Enfants d'Ici et d'ailleurs / Haut Conseil des Béninois de l'extérieur / Rafale / Zodo / Association des Jeunes Chinois de France / comité IDAHO

Par Différences. La revue - Publié dans : Discriminations
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Dimanche 31 janvier 2010 7 31 /01 /2010 11:04

 

Pendant un an et demi, Eve Chrétien est intervenue dans un centre de rétention, pour la Cimade. Mediapart publie aujourd'hui Ce premier extrait d'un livre de chroniques, à paraître en septembre 2010 chez Actes Sud, est également parue sur Mediapart. Nous le reproduisons avec l'autorisation de l'auteur. L'annonce d'une reconduite à la frontière, d'un départ à l'aéroport... Témoignage de la détresse au quotidien.

« Devant un évanouissement les gens crient : De l'eau ! De l'eau de Cologne ! Des gouttes d'Hofmann ! Mais pour quelqu'un qui désespère, on s'écrie : Du possible, du possible ! On ne le sauvera qu'avec du possible ! Un possible : et notre désespéré reprend le souffle, il revit, car sans possible, pour ainsi dire on ne respire pas ». Traité du désespoir, Sören KIERKEGAARD, 1849.

 Monsieur N, retenu numéro 372/09 est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau.

 Dehors, un gamin de onze ans court pour rejoindre ses copains sur le terrain de foot qui se trouve à quelques mètres en contrebas : l'entrainement commence à 17 heures et il est en retard parce qu'il n'a pas trouvé son short. Sa petite sœur l'avait caché sous son lit. Dehors, une mère de famille, cinq enfants en orbite, rentre d'avoir fait les courses au Lidl de Villebon. Sa petite fredonne la Marseillaise comme elle fredonnerait une comptine. La mère agacée lui dit : « Fatou, arrête de chanter ça ». Et la petite de répondre : « mais maman, c'est une nouvelle chanson que la maitresse nous a apprise ce matin... ».

 Dehors, l'eau de l'Yvette gambade inlassablement dans son lit de boue.

 Monsieur N est au centre de rétention depuis de longues semaines déjà. Il aura certainement été le vingt millième sans-papiers interpellé de l'année. Le vingt six millième peut-être bien. Un petit poisson dans le Pacifique. Inquiet dès le premier jour, il a demandé à me voir tous les matins. Chaque jour, il a eu besoin d'une nouvelle idée, d'un nouvel espoir pour se tenir debout. Chaque jour, devaient germer en lui de nouveaux mécanismes de défense, de nouvelles questions : « madame, si je fais appel de la décision du tribunal, je vais pouvoir sortir ? », « Je pense que je veux faire réexaminer ma situation par l'OFPRA », « madame, ça n'est pas normal que je sois ici, je suis un vrai réfugié, ma situation doit être entendue ». Bien sûr, il m'est arrivé de lui répondre que je ne pouvais pas le recevoir parce que d'autres urgences m'occupaient. « Tous les jours, ça n'est pas possible. Vous voir tous les jours, non, ça ne sera pas possible ». Dans son regard alors, toujours la même question : qu'y a-t-il de plus urgent que ma vie ? A chaque entretien il se présentait, le poing serré sur son PV d'interpellation et sur sa peur.

 Ce mardi-là, la greffière, rangers aux pieds et équipement de rigueur à sa taille de guêpe, galope à travers le couloir, escalade les marches qui mènent à la zone de vie des retenus : elle vient annoncer à monsieur N que le consulat a délivré un laissez-passer sans même le rencontrer et qu'il prendra son avion dans deux jours. Elle pousse la lourde porte qui retombe aussitôt comme un marteau sur une enclume. Vite. Même la porte prévient au mieux toute fuite, tout déplacement sans autorisation, sans clé, sans escorte. La porte, symptôme sacré de notre chère sédentarité. La greffière crie : « Monsieur N ! ». Pas de réponse. « Monsieur N vous êtes où ? Oh ho ! ». Elle lui annonce la bonne nouvelle et s'en va. Il est 9h32. Monsieur N se tient apparemment debout au milieu de la cour de quelques mètres carrés, entourés de murs desquels même la laine de verre tente de s'échapper. Au-dessus de sa tête, un filet de sécurité le sécurise. Dans les angles, des caméras de sécurité le sécurisent aussi beaucoup, et sont les témoins du coup qu'il vient d'encaisser. Dans deux jours, le contribuable français y mettra de sa poche pour l'envoyer chialer ailleurs.

 A 9h33, monsieur N demande à voir la Cimade. Je suis occupée. Il demande encore à 9h40, à 10h30, à 11h43. A 13 heures, il téléphone sur mon portable d'urgence.

 Lorsqu'il avait fallu l'aider à rédiger sa demande d'asile, il avait eu la même fébrilité. Avec un treuil sans doute, il avait  cherché au grenier de sa mémoire, tout ce que, jusqu'là, il avait voulu effacer et fuir. Ses mots sous ma main, j'en sentais physiquement la brûlure. Mère assassinée. Père assassiné. Lui, emprisonné. Son torse ébouillanté. Sa peau presque blanche sous son tee-shirt. Il avait parlé par nécessité, tentant vaillamment de dépasser le bégayement qui surgissait à chaque fois qu'il repensait à ce « avant ». Bégayement qui révélait son désir de parler plus vite que la peur du souvenir.

 Dans l'après-midi, je le reçois. Recevoir est un terme qui prend ici tout son sens. Je regarde le listing du jour : 27 noms, 27 visages pris en photo par le flic de l'accueil. Sous chaque nom, un numéro. A côté du sien, je lis « Roissy : 11h30 ». Je suis calme. Je sais que monsieur N est un homme posé. Il a cette douceur ronde qui lui vient sans doute de sa mère rwandaise. Il a beau mesurer près de deux mètres et peser au moins 120 kilos, il donne le sentiment de pouvoir tenir un oiseau dans ses mains sans l'effrayer. Pas un crescendo dans son expression, chaque mot équivalent à l'autre : Bach ressuscité.

 Nous parlons près d'une demi-heure. Il n'y a plus rien à faire. Toutes les voies juridiques ont été explorées. Tout a été rejeté : les appels, le recours administratif, les courriers, la demande d'asile. Le genre de situation où l'on se dit qu'avec ou sans droit, le résultat reste invariable. Son corps imposant n'entre pas dans le cadre du droit, semble-t-il. Impossible d'écarter les murs.

 J'ai la lourde tâche de lui expliquer une fois encore que son recours auprès de la Cour Nationale du Droit d'Asile n'empêchera pas son expulsion. Il ne refuse pas de le comprendre : il en est incapable. Autant lui demander de condamner l'espoir. « Ca n'est pas normal d'être envoyé à la mort avant d'avoir obtenu une réponse. Vous en convenez avec moi madame, ça n'est pas correct ? ». J'en conviens de toute mon âme et cela ne sert rien d'autre que mon confort intellectuel.

 Je pousse la porte d'un monde schizophrénique et me mets à lui expliquer les conséquences possibles du délit qu'il va devoir commettre, puisque sa volonté ira jusqu'à mourir plutôt que de se retrouver au Congo. Il me semble que tout intervenant en rétention, dans ces instants pénibles, prend la pleine mesure de ses convictions et de la force qu'elles lui confèrent. Je lui dis : « ils vous emmèneront sur le tarmac », « il faut attendre que les passagers entrent dans l'avion pour vous mettre à crier et à vous débattre ». Je lui dis « cela peut aussi se passer sans heurt, un simple refus verbal et la police vous ramènera au centre ». Il demande s'il sera menotté, frappé, si sa dignité sera respectée. Il demande sans demander : il ne réfléchit plus.

 A mesure que je lui parle, son comportement devient étrange, il ferme les yeux et lève ses bras comme s'il s'étirait, fait craquer les os de son cou. Je ne comprends pas tout de suite ce qui lui arrive. Je l'appelle : « monsieur N, vous m'entendez ? Monsieur N ? ». Il ne répond pas. Il ne m'entend apparemment plus. Je suppose qu'il va se mettre à pleurer ou qu'il peut éventuellement se mettre en colère : je suis prête à cela. La veille encore, monsieur C s'était écroulé, surnageant à peine dans un lac de larmes brûlantes.

Soudain, tous ses membres se mettent à trembler. Des spasmes d'une violence pour moi inédite, le traversent sans qu'il ne puisse visiblement les contrôler. Il tombe de sa chaise et s'écroule sur le sol. Il se retrouve à terre et se tord dans des mouvements saccadés, il hurle entre râles et sanglots. J'ai un mouvement de recul, je sais qu'il ne me fera pas de mal, mais je vois bien que la terreur le domine bien plus que son esprit ne peut le faire, et qu'il est complètement dépassé. Ses pieds se prennent dans les fils de l'ordinateur, sa tête cogne le sol, ses bras claquent contre le mur, sa respiration est de plus en plus forte et s'accélère. J'ai même l'impression qu'elle pourrait s'arrêter tellement il semble suffoquer et épuiser tout son souffle, tous ses muscles.

 Monsieur N est étendu là, devant moi, dans le bureau de la Cimade du centre de rétention de Palaiseau. Le policier qui l'a accompagné dans le bureau et qui attend derrière la porte, entre et me demande ce qu'il se passe. A voir son visage épouvanté, je comprends l'ampleur de la situation. Il se rue sur mon téléphone interne, appelle la brigade à l'aide. Il appelle le greffe, le chef de centre adjoint. S'il pouvait, il appellerait sa propre mère. Très vite, le bureau est envahi comme jamais. Monsieur N est au sol, toujours secoué de spasmes, des cris insensés s'échappant des profondeurs de son histoire plus que de sa gorge, quatre policiers sont autour de lui. La greffière appelle immédiatement les pompiers.

 Je ne sais pas quoi faire de moi-même. Je ne veux pas assister à cela. Je ne veux pas le regarder à terre, tordu comme une chenille, nu comme un ver, nu dans sa dignité. Je ne veux pas non plus le laisser seul avec eux. Ma présence empêchera leur débordement éventuel. Alors je reste là, adossée au mur, coincée entre ma chaise et le brigadier chef. De temps en temps, j'essaye de lui parler, je m'approche de lui, je pose ma main sur son épaule, je lui frotte le dos... « Monsieur N, c'est Eve, vous m'entendez ? ». C'est inutile. J'essaye de penser à ce qui doit me protéger, parce que je suis en train de glisser sur une pente dangereuse, je me demande ce que j'ai dit et qui a pu déclencher sa crise, comme si j'en étais responsable. Mais je dois me retirer, c'est à ceux qui l'enferment d'assumer.

 Les pompiers arrivent en quelques minutes à peine. Ils ont l'habitude de venir au centre de rétention. Ils connaissent les lieux. Ils sont trois. Une femme et deux hommes. La femme dit n'avoir jamais vu ça de sa vie, elle réfléchit et passe en revue ses cours de secourisme : « ce n'est pas de l'épilepsie, ce n'est pas de l'asthme... ». Certes non. C'est de la terreur. C'est ce qui se produit quand on inflige à un Homme une chose qu'il ne peut  humainement pas porter, même en mobilisant tout ce qui fait de lui un Homme.

 Je sors du bureau. Je suis en mouvement permanent. Je marche de long en large dans le couloir qui longe mon bureau. Ma seule fonction est d'être là, mes yeux et mes oreilles en parfait éveil. L'un des pompiers prend le téléphone et décide d'appeler le médecin de garde. Le standard de l'hôpital le met en attente. Soucieux de ne pas délaisser ses collègues qui essayent tant bien que mal de maitriser monsieur N, il branche le haut-parleur du téléphone pour libérer ses mains et pose le combiné sur le bureau. A lieu alors l'instant le plus démesuré, le plus inhumain qu'il m'ait été donné de vivre au centre de rétention depuis mon arrivée : le haut-parleur crache une musique d'attente. Pendant que quatre policiers et trois pompiers sont penchés sur monsieur N qui hurle à la mort, les yeux révulsés, les tempes trempées de sueurs, les membres écartelés par une apparente douleur, résonne dans le bureau et le couloir... la petite musique de nuit de Mozart.

 Je suis assise sur la chaise qui se trouve à la sortie du bureau, réservée habituellement au policier qui attend les retenus qui sont en entretien avec moi. Les jambes croisées, la main sur ma bouche, les yeux incapables de fixer quoi que ce soit. Mille choses me traversent l'esprit. La crise de monsieur N dure depuis déjà quinze minutes. Quinze gigantesques minutes. Ma pensée se dilue dans l'atmosphère : retiens bien tout ce qui se passe pour en témoigner dans le détail. Pour en témoigner jusqu'à ce que la sidération se répande et que les foules se lèvent. Je me dis que l'administration m'a volé Mozart pour toujours et que je ne pourrais jamais plus écouter cette foutue musique sans entendre les hurlements déchirants de monsieur N.

 A côté de moi, l'un des policiers se tient debout, le teint rouge et bouillonnant de remise en question. Il a le visage qu'ont les gens aux enterrements, ou à l'église pendant la sainte scène. Oui, cela me rappelle la mine recueillie et incompréhensible qu'avaient les adultes que je voyais, petite, se tenir en cercle autour de l'autel pour manger gravement ce morceau de pain qui, au fond, n'était rien d'autre qu'un simple morceau de pain. Il doit sans doute se dire que son métier de flic n'est pas marrant tous les jours mais qu'il faut bien en passer par là. Je me demande quelle est la raison -  la raison sérieuse et valable - qui fait qu'il faille en passer par là. Le bon sens est un fantôme ici. Mais que pouvons-nous attendre de lui ? Qu'il ouvre les portes du centre et laisse filer monsieur N ? Allons, allons... aucune décision ne lui appartient, c'est ce qui le protège. Les pompiers sont toujours en train d'essayer de calmer monsieur N. L'un d'eux me demande son prénom. Peut-être, me dit-il, qu'il a besoin de familiarité.

 La Gloire. Il s'appelle La Gloire, lui réponds-je. Je crois bien que cela provoque un léger rire chez les policiers. Tout léger. Juste une petite bouffée d'air expectorée sans penser à mal. Convenons qu'aucun auteur n'aurait inventé de nom plus à propos.

 Dehors, le gamin tire au but et marque. Ses copains se jettent sur lui et le congratulent. Dehors, une vieille dame promène son chien, qui pisse généreusement sur les grilles du centre de rétention. « Allez viens, Fifi, on rentre à la maison. Fifi ! Au pied ! Viens ici, tu vas nous faire avoir des ennuis ! ».

 Dedans, sur un fond de Mozart, la greffière lance calmement : « La Gloire, vous m'entendez, La Gloire ? C'est pas la peine de faire ce cinéma, vous le prendrez de toute façon, votre avion ! Allez, allez, calmez-vous La Gloire, c'est pas comme ça que vous y arriverez ». Il est toujours à terre, roué de coups par l'invisible main de la peur. Elle attrape une bouteille d'eau, mouille sa main et passe le dos de ses doigts sur la joue du comédien. Son geste est presque tendre. Je ne sais plus où je suis : entre son geste et ses paroles, il y a pourtant des mondes, des gouffres et des tranchées, mais elle semble n'en pas faire grand cas. Son geste s'apparente à du cubisme ou de la pataphysique. On dirait une insulte. Je voudrais qu'elle ne le touche pas comme ça.

 Au bout d'une demi-heure d'horreur, une accalmie du rythme cardiaque de monsieur N permet aux pompiers de le faire lever et de le porter jusqu'au camion qui l'amènera à l'hôpital d'Orsay. Trente minutes. Un demi-cercle de silence. Il parvient à se tenir debout et marche aussi lentement qu'un homme qui sortirait des décombres de sa maison écroulée après un tremblement de terre. Quatre hommes en bleu le soutiennent par la taille, les coudes, les épaules. Impossible de dire s'il respire ou s'il crie : son souffle puissant ouvrirait les portes du centre si le policier ne le faisait pas en passant devant l'étrange cortège. « Attendez, je vous ouvre. Allez-y, passez... allez-y, c'est bon, je tiens la porte ».

 La greffière vient vers moi : « ça va ? ». Je hausse les épaules et lui fais une grimace universelle signifiant : qu'est-ce que je peux vous répondre là, hein ? Vous voulez que je vous réponde quoi ? Je trouve moyennement opportun qu'elle s'adresse à moi, mais ma relation avec les policiers du centre est pour ainsi dire l'un de mes outils de travail : je ne peux la mettre en jeu. Elle a envie de papoter et me dit : « c'est du cinéma de toute façon, vous savez, j'ai l'habitude... ». Je la coupe tout net en allant attraper les clés du sas de sécurité pour sortir à l'air libre. En longeant le couloir, je me dis que cinéma ou pas, la situation est exactement la même. Dans un cas comme dans l'autre, cet homme est à terre sans plus aucune dignité. Je ne veux même pas réfléchir à cela, je ne vois aucune raison d'y penser. J'ouvre les portes une à une et me trouve nez à nez avec le chef de centre adjoint.

 Il a déjà quitté son uniforme, il est 18 heures. Petit fonctionnaire. Il est en jean et a l'air un peu agacé, un peu fatigué, mais montre tout de même qu'il est bien désolé par une grimace puante. Inconscience quasi protocolaire. Pour détendre l'atmosphère, il se lance : « alors Eve, qu'est-ce que vous lui avez dit pour qu'il se retrouve dans cet état-là ? Hahahah, je blague, hein... ne vous inquiétez pas ». La greffière nous rejoint. Ils se mettent à commenter l'évènement. Le chef adjoint demande : « qui c'est qui lui a dit qu'il avait un vol ? Pffff... ». La problématique principale reste celle-ci : une escorte de police pour emmener monsieur N à l'hôpital, représente des effectifs en moins pour les déplacements des autres retenus de cette nuit au lendemain matin, or... le lendemain doivent avoir lieu des embarquements, des déplacements au consulats, au tribunal de grande instance. Il faut bien trouver une solution pour que la machine tourne.

 Dans le silence de mon âme, je leur suggère de s'en référer au travail de ce cher Eichmann, administrateur des transports de son état, qui leur aurait trouvé un moyen efficace pour optimiser la cadence. Ces flics ont révoqué leur conscience depuis des années déjà et comme dirait je ne sais qui, je me demande bien quel diable ils iront prier pour qu'aucun des retenus ne se venge un jour. La solution est finalement trouvée : pas plus tard que tout de suite, la greffière doit aller téléphoner au commissariat mitoyen pour demander des renforts. Du rabiot de flics. Joie.

 Je retourne dans mon bureau, sonnée par la démesure de l'assaut. Clés, portes, sas, caméras, couloir. Je me tiens debout au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille. Les chaises sont retournées, les fils électriques de l'ordinateur sont arrachés. En allant remettre les chaises debout, je glisse sur la sueur de monsieur N. J'attrape ma veste, la jette sur mon épaule et m'extrais de cet entrepôt bien gardé.

 Dehors le soleil rayonne d'une navrante indifférence. Je croise un gamin qui rentre de son entrainement de foot. Sa mère est venue le chercher. « C'était bien ? T'as marqué des buts ? ». Je presse le pas vers la boulangerie, malgré l'heure, il restera sûrement du pain.

 La nuit, génie de l'enfouissement, tente courageusement de ranger les images du jour dans quelques soubassements de mon cerveau. Un cri dans le placard de mon enfance, celui de la buanderie où ma mère rangeait les vieux morceaux de tissus peut-être. Les regards indéchiffrables des policiers dans un beau paysage, Mombassa 2003 en famille, au milieu des couleurs du marché, ils passeront sans doute inaperçus. La nuit range, le silence prépare ; jusqu'à tant que l'on puisse parler.

 Le lendemain, le jour est encore jeune quand je m'enquiers de la santé de monsieur N auprès du greffe. On m'informe qu'il n'a passé qu'une heure à l'hôpital et a été ramené au centre aussitôt. Le médecin de l'hôpital d'Orsay lui a généreusement fourni un doliprane et lui a rédigé un certificat médical sur lequel trônaient ces mots indéfinis : « choc émotionnel ». De l'acide sulfurique.

 EPILOGUE

Comme prévu, le surlendemain, monsieur N, retenu numéro 372/09, a été emmené à l'aéroport, a refusé d'embarqué. Il a été ramené au centre de rétention. Quelques jours plus tard, il a à nouveau été amené à l'aéroport, mais cette fois, les policiers ne l'ont pas informé à l'avance de leur projet. A 7 heures du matin, ils sont entrés dans sa chambre : « prépare tes affaires, tu pars à l'aéroport ». A 7h25, il a laissé un message sur le répondeur du portable d'urgence de la Cimade : « Bonjour madame, c'est N La Gloire. Je voulais vous informer du fait qu'à ma grande surprise, et bien que mon dossier soit en cours d'examen à la Cour Nationale du Droit d'Asile, les agents de polices du centre sont en train de m'amener à l'aéroport...C'est la raison pour laquelle je vous appelle à l'aide. Merci de me rappeler». Avec un peu plus de temps, il aurait ajouté, « salutations respectueuses ».

 Il a à nouveau refusé d'embarquer. Avec son corps et de tout son être. Chaque refus donne un effet, disait le poète. Les passagers de l'avion, choqués de ses cris et de sa situation ont refusé de s'asseoir sur leurs sièges, ont fait une quête et lui ont remis la somme de 1400 euros en signe de soutien. Ainsi, c'est les poches remplies de billets qu'il a été déféré à Bobigny, où le juge a décidé de ne pas l'envoyer en prison mais lui a donné une peine d'interdiction du territoire français d'une durée d'un an. La loi l'a fait devenir ce qu'il n'est pas : un délinquant, un condamné. Un interdit.

 Quelques heures plus tard, il téléphonait pour s'informer des possibles suites à donner à son affaire. « En urgence, madame, vraiment j'ai besoin de vous, là... ». Cependant que l'eau de l'Yvette continuait de gambader inlassablement dans son lit de boue.

Par Différences. La revue - Publié dans : Migrants
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Mercredi 27 janvier 2010 3 27 /01 /2010 06:46

DROIT-SOLIDARITE

(Association adhérente à l’Association Internationale des Juristes Démocrates)

c/o cabinet Weyl-Porcheron

160, rue du Temple 75003 PARIS

Fax 01 42 78 03 57

 

Libertés publiques et individuelles, SOS !

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INVITATION

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Comme heureusement tant d’autres organisations amies, Droit Solidarité est très préoccupée par la dégradation galopante des libertés publiques et individuelles en France et la banalisation, voire le soutien qui l’accompagne.

Il ne suffit pas d’en faire le bilan. Il devient urgent d’en analyser les causes pour mieux les combattre.

Nous avons donc décidé d’y consacrer une journée à laquelle sont conviées les principales organisations engagées dans le même combat.

Désirant comme d’habitude privilégier le débat sur les discours, nous espérons que vous y procurerez l’avantage d’y apporter votre participation.

 

Cette journée aura lieu samedi 30 janvier 2010

 

à la Maison des associations du 20ème

1-3, rue Frédérick Lemaître
75020 Paris

 

Programme :

 

9h 30 - 12h 30 : Etat des lieux.

Domaines : Justice, Police, Travail, Etrangers, Elus…

 

14h 30 - 17h : Que faire ?

Domaines : Education, Presse et information, Autres droits des citoyens.

Par Différences. La revue - Publié dans : Libertés
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