Mesdames, Messieurs, Chers Amis, je tiens à remercier Madame Farida Verhaeghe
pour son aimable invitation. Je suis heureux de retrouver Madame Anissa Boumediène et René Naba, amis de longue date.
Spécialiste du monde arabo-musulman et de la Méditerranée et journaliste pendant plus d’un quart de siècle, je suis ravi par le
Printemps arabe ! Toutefois, je me suis senti frustré. En effet, en raison de mon hémiplégie, je n’ai pas pu vivre sur place ces superbes révoltes, dont celle de la place Tahrir, comme mon
ami et confrère Robert Solé, qui a eu la gentillesse de m’offrir son livre : "Le Pharaon renversé, 18 jours qui ont changé l'Égypte".
Certes, je suis la situation dans les médias et sur Internet, mais ce
n’est pas pareil. Nombreux sont les spécialistes qui s’interrogent sur l’évolution des Révoltes arabes et certains s’en inquiètent. À ce propos, je voudrais rappeler que la Révolution française
de 1789, est souvent donnée en exemple pour nous avoir légué la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Elle a tout de même engendré la Terreur et ses atrocités qui ont duré trois
ans. En outre, le 1ère République n’a été proclamée que cinq ans après, en 1794. Le principe de laïcité a été lui, voté par une loi de 1905! Soyons donc patients face aux Révoltes arabes.
Cela dit, je voudrais consacrer mon intervention à une réalité fondamentale occultée
en Occident et ignorée, hélas ! par au moins 95% des Arabes, comme je l’ai constaté au cours de mes reportages quand j’étais au journal Le Monde de 1970 à 1985. C’était encore vrai
jusqu’à la chute des dictatures en 2011. Il s’agit d’un des thèmes que je traite dans « Islam & Coran, idées reçues sur l’histoire, les textes et les pratiques d’un milliard et demi de
musulmans », rédigé avec Michel Cuypers et Geneviève Gobillot et publié par Le Cavalier Bleu, fin février 2011.
Cette « Idée reçue » très importante à mes yeux, est
celle-ci : «La civilisation arabe et musulmane n’a rien inventé.» Elle remonte à la Renaissance et sera confortée au XIXè siècle. Au XVIè siècle, alors que la
civilisation arabo-musulmane est entrée en déclin, l’Europe prend l’ascendant et redécouvre son héritage gréco-romain. Elle doit bien admettre sa dette : la plupart des textes perdus pendant «
l’âge des ténèbres» de la chrétienté, au Haut Moyen Âge, avaient été traduits en arabe par des savants syriens maîtrisant les deux langues. Les Européens soulignent leur chrétienté plutôt que
leur arabité. Il est vrai que les bédouins d’Arabie des débuts de la conquête avaient des poètes mais pas de savants.
Au XIXè siècle, les tenants de la laïcité, dont de grands
penseurs comme Ernest Renan et Auguste Comte, critiquent l’obscurantisme des religions sur un fond d’antisémitisme ; or les Arabes sont aussi des sémites. Partageant cette façon de voir,
les orientalistes de l’époque minimisent les apports originaux de la civilisation arabo-islamique en expliquant qu’elle n’a été qu’une « courroie de transmission » de la science grecque
et des savoirs indiens et persans. Ce sont des spécialistes, notamment européens et arabes et le Pakistanais Abdus Salam (1926-1996), premier prix Nobel scientifique (physique) en 1979, du monde
musulman, qui rétabliront les faits dans la seconde moitié du XXème siècle.
J’en viens à l’essentiel : du VIIIème au
XIVème siècle, la civilisation arabo-islamique a été à la pointe de la modernité. Il y a certes eu un « miracle grec » dans l’Antiquité, mais il y a eu aussi un « miracle
arabe » au Haut Moyen Âge, celui des savants et des penseurs qui ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue alors qu’ils étaient persans, berbères, andalous, juifs. Ils ont exploré
tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, histoire, géographie, architecture, botanique, gastronomie. Les Arabes, chrétiens d’abord, puis
ceux convertis à l’islam, ont commencé par traduire les textes fondamentaux grecs, persans, indiens. Les conquérants arabes ont assimilé parallèlement les techniques et les savoirs des peuples
conquis avant d’innover avec eux, puis seuls.
L’Américain George Sarton (1884-1956) a divisé sa monumentale
Introduction à l’histoire des sciences, 3 tomes publiés entre 1927 et 1948, en « époques » d’une durée d’un demi-siècle environ. Il a associé une « figure centrale » à chacune d’elles et dresse
ce constat : après les Égyptiens, les Grecs, les Alexandrins, les Romains, les Byzantins, viennent les Arabes et les Persans, en une succession ininterrompue, de 750 à 1100
J’en cite quelques-uns : Jabîr (vers 800), alchimiste arabe connu en Occident sous le nom de Gerber. Khawarizmi (photo) (780-850), inventeur de l’algèbre et des
algorithmes. Râzi ou Rhazès (865-925), médecin persan, qui a fondé, à Bagdad, le premier hôpital du monde arabe. Birûni (973-1050), né à Khwarezm, en Asie centrale, astronome, historien,
géographe, mathématicien, auteur, en 1030, du célèbre Kitâb al-Hind, « Description de l’Inde ». Avicenne (980-1037), né à Boukhara, philosophe, commentateur d’Aristote et médecin. Ses traités ont
été en usage dans les universités européennes, dont Montpellier, jusqu’au XVIIème siècle. Omar Khayam (1047-1122), poète persan mais aussi grand mathématicien.
Abdus Salam considère Ibn Haitham ou Al Hazen (965-1039) comme, je
cite : « un des plus grands physiciens de tous les temps ». Il souligne qu’il a formulé les lois de l’optique bien avant Roger Bacon (1212-1294) ainsi que la loi d’inertie qui
deviendra la première loi du mouvement chez Newton (1642-1727).
Je rappelle aussi que les chiffres arabes, de 1 à 9, que nous utilisons,
ont été inventés au Maghreb. En effet, au Proche-Orient, leur graphie est indo-persane. Ils ont été introduits dans l’Europe chrétienne par le moine Gerbert d’Aurillac lorsqu’il est devenu pape
en 999 sous le nom de Sylvestre II. Il les avait découverts au cours d’une mission secrète à Cordoue. Le zéro, d’origine indienne, ne sera introduit qu’au XIIème siècle. Il est traduit
en arabe par as-sifr, qui donne cephirum et zefero, en italien et zéro, en français et en anglais.
La numération décimale représente un progrès considérable par rapport à
celle des Romains qui était alors en usage en Europe. Illustration : 333 s’écrit en romain CCCXXXIII, soit neuf lettres. Grâce aux Arabes, il s’écrit 333 ; unités, dizaines et
centaines permettent ainsi des calculs plus complexes et plus rapides, notamment additions, multiplications et divisions.
Ce n’est qu’à partir du XIIème siècle, souligne Sarton,
qu’apparaissent les premiers savants européens. Toutefois, pendant encore deux siècles et demi, l’apport des hommes de l’islam sera considérable et contribuera à masquer le déclin qui a commencé
au XIIème siècle, comme on le verra.
Je cite
les plus grands, tels Averroès (1126-1198), philosophe andalou et commentateur d’Aristote, comme Avicenne (980-1037) dont je viens de parler plus haut. Maïmonide (1135-1204), théologien et
médecin juif andalou. Ibn Battûta (1304-1377), géographe et voyageur marocain dont le parcours est bien plus long que celui de Marco Polo (1254-1324). Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis,
ancêtre de la sociologie et historien au sens moderne du terme alors qu’il n’y avait à l’époque que des chroniqueurs sur les deux rives de la Méditerranée. Sans tous ces apports, la Renaissance
européenne n’aurait pas vu le jour ou aurait été plus tardive. 5 000 mots espagnols viennent de l’arabe et près de 1 000 mots français, comme amiral, arsenal, divan, magasin, safran, sofa,
timbale, etc., quelques centaines dans d’autres langues européennes.
Partis du désert, les nomades se sont enracinés et sont devenus de grands
bâtisseurs de villes. Ils en ont fondé environ deux cents autour de la Méditerranée. Au début de la conquête, ils n’avaient pas d’architectes et avaient dû recourir aux Byzantins pour édifier
leurs premiers monuments, notamment la mosquée d’Omar ou Dôme du Rocher à Jérusalem (688-692). Pourtant, dès le milieu du VIIIè siècle, les Arabes et les peuples sédentaires convertis ont élaboré
un art original très caractéristique dont témoignent déjà la grande mosquée de Damas (706-715) et celle de Cordoue (785-800). L’architecture, généralement assez dépouillée, peut être somptueuse.
La décoration bannit la représentation figurée et privilégie l’abstraction, l’arabesque et la calligraphie. Elle est déployée à profusion.
La civilisation arabo-islamique a également contribué à transformer le
paysage méditerranéen en y acclimatant des espèces apportées d’Asie : l’oranger, le pêcher, le prunier, l’abricotier, les cucurbitacées, pastèques, melons et courges. Influencés par les Jardins
suspendus de Babylone, une des Sept merveilles du monde, les musulmans ont introduit, au Maghreb et chez les soeurs latines, la culture en terrasse et des systèmes d’irrigation et de répartition
de l’eau dont plusieurs sont toujours en usage en Espagne. De même, au Moyen Âge, les Arabes après s’être inspiré des traditions culinaires grecques, byzantines, persanes et turques, ont
développé un art culinaire complexe et raffiné qui a influencé, à son tour, les cuisines et la diététique de la rive nord comme l’a démontré mon ami Maxime Rodinson
(1915-2004).
Parmi tous les ouvrages qui traitent du sujet, ce grand arabisant
nous présente notamment Kitâb al-tabîkh, Le livre de la cuisine, de Baghdâdi, publié en 1226. Il s’est intéressé plus particulièrement à un ouvrage dont le titre est à lui seul un programme
et une philosophie : Kitâb al-wusla ila-habîb fî wasf at-tayyibâti wa-t-tîb, “Le Livre du lien avec l’ami à travers les bons plats et les parfums”, écrit au milieu du XIIIè siècle par
Ibn al ‘Adîm, petit neveu de Saladin. Rodinson a ainsi contribué à ce que ce monument de 1076 pages soit édité à Alep, en 1988 !
Je rappelle que Ziryab (789-857), arbitre des élégances et du bon goût,
originaire de Bagdad, s’installa à Cordoue en 820 et fut accueilli à la cour de l'émir omeyyade Abd al-Rahman. Comme je l’explique dans « Boire et manger en Méditerranée » (Actes Sud),
c’est lui qui a introduit la mode saisonnière : étoffes légères de couleurs vives au printemps, vêtements blancs l’été, manteaux et toques de fourrure l’hiver. Il a créé un institut de
beauté pour les hommes et pour les femmes, d’une étonnante modernité. Alors qu’on mangeait dans le désordre, il a fixé l’ordonnance des repas : entrée, plat principal, desserts. Il a
remplacé le gobelet d’or ou d’argent par le verre à pied tel que nous le connaissons, pour mettre en valeur la couleur et le parfum du vin. Il a surtout rétabli la tradition du banquet. Il a
aussi introduit le jeu d’échecs qui avait été inventé en Irak.
Dès lors quelles sont les causes du déclin ? En 1019 (409 de
l’hégire), le calife de Bagdad, Al Qadir, prend une décision politique en instrumentalisant la religion : il fait lire dans son palais puis dans les mosquées une profession de foi appelée Risâla
al-qâdiriya, « l’Épître de Qadir », dans laquelle il condamne la doctrine du « Coran créé », interdit les exégèses et fixe le credo officiel. Il « ferme la porte de l’ijtihad », effort de
recherche personnel. Il tue ainsi l’esprit critique et encourage le taqlid, « l’imitation servile », au détriment de l’innovation. Commentant cette décision dont les conséquences se font sentir
jusqu’à nos jours, un grand savant, Al Ghazali, écrit en 1100, dans La Renaissance des sciences religieuses : « En vérité c’est un crime douloureux que commet contre la religion l’homme qui
s’imagine que la défense de l’islam passe par le refus des sciences mathématiques ». Depuis, nombre de réformateurs s’efforcent de « rouvrir la porte de l’ijtihad ».
Les causes géopolitiques et économiques sont aussi indéniables :
déferlement des Mongols et prise de Bagdad (1258), montée en puissance de Venise, Gênes et Lisbonne qui ouvrent de nouvelles voies commerciales, terrestres et maritimes. Mais la cause principale
est interne : l’empire abbasside était déchiré par des conflits, menacé par la rébellion chiite et agité par une effervescence intellectuelle qui a entraîné de multiples
conflits.
Un des plus graves problèmes qui continuent à se poser dans la plupart des pays musulmans est celui de l’enseignement, inspiré par la
méthode coranique et fondé sur l’apprentissage par cœur. En outre, le niveau est faible. Pour les seuls pays arabes, 50% des femmes et 30% des hommes, en moyenne, étaient analphabètes en 2005.
Établi à la fin des années 1990, un rapport de l’ALECSO, Organisation de la Ligue Arabe pour l’Éducation, la Culture et les Sciences, soulignait que : « Les programmes d’éducation, dans de
nombreux cas, ne correspondent ni aux besoins de la société arabe, ni aux exigences du développement. De même, ils ne conduisent pas à la formation de l’esprit critique, scientifique et
démocratique ». Depuis, la situation ne s’est guère améliorée.
Le deuxième rapport du PNUD, Programme des Nations Unies pour le
Développement, sur le monde arabe, tire la sonnette d’alarme. Rédigé par de grands intellectuels arabes et publié en 2004, il relève de « grands déficits » et dresse une longue liste des retards,
notamment : accumulation médiocre des connaissances, faiblesse des capacités d'analyse, de l'esprit créatif, de l'ouverture sur le monde, de la recherche fondamentale. Il recommande donc de
renouer enfin avec l’esprit de «l’âge d’or » pour retrouver la modernité perdue et innover à nouveau. Je suis persuadé que le « Printemps arabe », la « Révolution du
jasmin » et la « Révolution du Nil » pourront y contribuer !
Je voudrais traiter maintenant une autre l’idée reçue, en espérant que le
printemps arabe contribuera à renouer avec une autre tradition, celle de la poésie bachique qui a vu le jour au VIIè siècle sous les Omeyyades et s’est poursuivie jusqu’au
XXè siècle. Les Frères musulmans, fondés en Égypte en 1928, lui ont porté un coup fatal.
Cette « idée reçue » est : «L’islam interdit
l’alcool.» Je rappelle tout d’abord que ce mot vient de l’arabe al-kahal ou aL-Kohl, « chose subtile ». En outre, la distillation de l’alcool est postérieure de trois siècles à la
révélation coranique. On la doit à un chirurgien arabe et musulman, Aboulcassis al-Zahrawi, qui vécut à Cordoue au Xème siècle. Il réinventa l’alambic, al-anbiq, du grec ambix, tombé
dans l’oubli depuis sa mise au point à Alexandrie sous la dynastie des Ptolémées (367-30 av. J.-C.).
Étrangement, pour ce qui est de l’interdiction des boissons
fermentées, ce n’est pas le Coran, parole de Dieu, qui est le plus catégorique mais les décideurs politiques et théologiques. Indéniablement, l’avènement de l’islam, au VIIème siècle,
entraîne une baisse de la production du vin sur les rives Est et Sud de la Méditerranée mais ne la supprime pas. Loin de là !
À vrai dire, la tradition musulmane et la jurisprudence concernant le vin
sont placées - comme dans le judaïsme - sous le signe de la contradiction. La richesse du vocabulaire arabe est révélatrice de la présence du vin : charâb est le liquide obtenu de la première
pression de raisin frais alors que la macération dans l’eau de raisin sec ou de dattes donne le nabidh. Le khamr désigne le vin de vigne et, par extension, toute boisson enivrante. Le sawiq est
le résultat de la fermentation de l’orge ou du miel et le sawiq muqannad, le vin de canne à sucre. Le mot tâgir, “le marchand“, vient de l’araméen et désigne à l’origine le vendeur de vin
ambulant alors que hajj, le pèlerinage à La Mecque, est un terme sémite qui, dans l’Arabie pré-islamique, signifiait “la fête“.
Dans le Coran, un verset est même favorable au vin : « Parmi les
fruits, vous avez le palmier et la vigne d’où vous retirez une boisson enivrante et une nourriture agréable. Il y a dans ceci des signes pour ceux qui entendent. » Sourate XVI, verset
67. Ailleurs, le Coran dit : « O Croyants ! Ne priez point lorsque vous êtes ivres » (IV- 43). Les malicieux en ont déduit qu’ils pouvaient boire et même être ivres, en dehors des heures de
prière et s’ils n’allaient pas à la mosquée.
Plus loin, il déconseille mais n’interdit pas formellement : « Ô vous qui croyez ! Le vin, les jeux de hasard, les statues et les flèches
divinatoires sont une abomination, une œuvre de Satan. Évitez-les... Peut-être serez-vous heureux. » (V, 90-92). D’autres versets consacrés au Paradis sont éloquents. Le croyant y aura pour
compagnes des houris, « celles aux yeux noirs et à la peau blanche », éternellement vierges. «Il y aura là des fleuves de vin » (XLVII, 15) et « on leur donnera à boire un vin rare »
(LXXXIII, 25). Des commentateurs expliquent qu’il s’agira d’un « vin mystique » qui ne fera pas perdre la raison, mais ce n’est pas précisé dans le Coran. Quoi qu’il en soit, le
Livre déconseille le vin mais ne l’interdit pas absolument.
Je rappelle que le Coran, parole de Dieu pour les musulmans, fait la
distinction entre ce qui est déconseillé et ce qui est interdit. Dans ce cas, le Livre précise que le coupable doit subir un châtiment, comme les 100 coups de bâtons infligés à l’homme et la
femme adultères. Si le châtiment n’est pas précisé, le coupable est condamné au feu éternel.
Dès le début, les musulmans semblent avoir oscillé entre la coutume de
boire, solidement ancrée chez les bédouins d’Arabie, et la Loi nouvelle, entre l’interdit et sa transgression. Omar, deuxième calife (634-644), est le premier à avoir prononcé une condamnation
sans appel lors d’un prêche à la mosquée : « Le vin est interdit par le Coran ; est vin tout ce qui est extrait de cinq produits, à savoir, le raisin, les dattes, le miel, l’orge
et le blé. » Or à l’époque, le texte coranique n’avait pas encore été établi par
écrit. Il le sera, sur l’ordre donné, en 652, par Othman, troisième calife (644-656). Les bédouins, peuple de poètes, trouvaient l’inspiration dans l’ivresse et les fidèles pouvaient alors, de
bonne ou de mauvaise foi, ne retenir que le verset le plus favorable pour leur permettre de pratiquer les coutumes anté-islamiques encore profondément enracinées. Comment expliquer l’intransigeance d’Omar ? Il y a plusieurs causes. Lui-même s’était adonné à l’ivresse et avait
fait scandale au cours d’une prière en public. Stigmatisé par le Prophète, il avait juré de s’abstenir jusqu’à la fin de ses jours et avait tenu parole. Enfin, la conquête avait commencé sous son
règne et il avait besoin de guerriers et pas de poètes ni de buveurs !
Je reviens en arrière. Aïcha, l’épouse « Bien aimée » de Mahomet,
racontait : « Nous avions l’habitude de préparer du nabidh dans une outre ; nous prenions une poignée de dattes ou une grappe de raisin, nous la jetions dans l’outre et nous versions de
l’eau dessus. Ce nabidh, préparé le matin, le Prophète le buvait le soir ; s’il était préparé le soir, il en buvait le lendemain matin. Nous vidions l’outre le troisième jour. » C’est en se
fondant sur ce hadith que le rite hanafite, pratiqué par les turcophones, autorise les boissons en quantité modérée Les Turcs boivent un célèbre alcool anisé, le raki, l’arak des Syriens, des
Libanais et des Irakiens. Raki et arak se sont répandus dans le monde entier !
Enfin les condamnations, même rigoureuses, n’ont pas empêché de se
développer chez les musulmans une brillante poésie bachique qui n’a rien à envier à celle des poètes grecs, latins et chrétiens. Elle a vu le jour sous les Omeyyades (661-750), s’est poursuivie
sous les Abbassides (750-1258), les Ottomans (XVIème - XXème siècle), les Turcs (XXIème siècle) et des dynasties persanes converties à l’islam entre le
VIIème et le IXème siècle. Le plus célèbre poète à Bagdad, Abû Nuwas (757-809), qui était homosexuel, a été surnommé en France le Villon et le Rimbaud
arabe.
Je cite quelques vers :
«Le vin m’est présenté par un jeune échanson / de sexe féminin, mais vêtu
en garçon / Une garçonne, enfin, qui mélange les genres / et qui se laisse aimer d’une double façon. (...) Mais si l’on mélangeait le vin à la lumière / le résultat serait lumière sur lumière. »
Pour souligner son audace, il faut préciser que dans le Coran, Dieu est qualifié de « Lumière sur Lumière » !
La façon dont Abû Nuwas a chanté le vin a été imitée pendant des siècles
d’Ispahan au Caire, de la Sicile à l’Andalousie. Rappelons aussi l’apport de Ziryab (789-857). Avec lui, la tradition du banquet a connu un nouvel âge d’or après avoir été presque perdue
dans les pays latins parce que l’Église de Rome prêchait l’austérité et le mépris du corps pour sauver l’âme.
L’amour demeure inséparable de l’ivresse. Amour charnel, amour courtois
et aussi amour mystique comme chez le plus grand des soufis, Ibn Arabi (1164-1240), né à Murcie, mort à Damas. Il écrit dans Le Chant de l’ardent désir :
« Délecte-toi du vin que voilée elle te verse / Et jouis du chant
résonnant dans le lointain. / Ce vin remonte à Adam ; / Il témoigne vraiment du Paradis. »
Certes, dans le passé, la boisson est, sauf exception, l’apanage des
nobles, des bourgeois, des marchands, des artistes... Néanmoins, dans les temps modernes, les travailleurs immigrés boivent souvent comme leurs camarades d’usine ou de chantier de la bière ou du
« gros rouge ». De retour au pays, ils conservent cette habitude. Il est vrai qu’en Turquie et dans les pays riverains de la Méditerranée, Libye exceptée, on produit du vin qui est certes
exporté, mais aussi consommé localement et pas seulement par les touristes. Les mouvements islamistes font la guerre à l’alcool qui est officiellement interdit en Arabie saoudite et d’autres
pays.
Néanmoins, j’ai pu constater quand j’étais journaliste au quotidien Le
Monde de 1970 à 1985, qu’en Arabie, princes et grands bourgeois disposent, mais secrètement, d’excellents alcools. J’ai été témoin de l’importation clandestine d’alcools, en particulier de
whisky, à travers le désert, à partir d’émirats voisins comme je l’ai raconté dans un article du Monde. C’est chez des membres de la famille royale que j’ai dégusté les meilleurs vins, cognacs et
champagnes. Dans la République islamique d’Iran, où les chrétiens ont officiellement le droit de produire, de vendre et de boire du vin, des musulmans le préparent, en secret, artisanalement, et
le consomment en famille et avec des amis. Ils m’ont dit au cours de repas auxquels ils m’ont convié : « Du temps du shah on buvait dehors et on priait à la maison, dans la République
islamique, on boit à la maison et on prie dehors. »
Je conclus cette «idée reçue» par deux quatrains d’Omar Khayâm (1047-1122). Ils peuvent s’appliquer aux rigoristes musulmans et aussi à ceux d’autres confessions
:
« On nous assure d’un paradis qui sera peuplé de houris / Elles nous
offriront leur miel et le vin des meilleures vignes / Il nous est donc permis d’aimer dès ici-bas, le vin, l’amour / Puisque tel est notre destin et qu’il est écrit dans le Livre.
»
«O toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas ceux qui s’enivrent. /
Entre l’orgueil et l’imposture, pourquoi vouloir tricher sans fin ? / Tu ne bois pas, et puis après ? Ne sois pas fier de l’abstinence / Et regarde en toi tes péchés. Ils sont bien pires que le
vin. »
Là encore, j’espère que le Printemps arabe contribuera à renouer avec ces
illustres coutumes et cette superbe tradition poétique.
Mesdames, Messieurs, Chers Amis, je vous remercie de votre
attention.
Paul Balta, ancien directeur du Centre d’études
de l’Orient contemporain à l’université de Paris III-Sorbonne Nouvelle, il est l’au teur d’une vingtaine d’ouvrages notamment:
-La Méditerranée des J uifs, Exodes et enracinements, les cahiers de Confluences- Harmattan Paris 2003 Sous la direction de Paul Balta, Catherine Dana et Régine
Dhoquois-Cohen
-La Méditerranée
réinventée- Editons La découverte 1992
-Méditerranée. Défis et enjeux – L’Harmattan, 2000,
-Islam, civilisation et sociétés- Editions du Rocher, 2001 [1991],
-L’Islam – Paris, Bruxelles, Le Monde-éditions, Marabout, 3è éd. 1998 [1995].
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