Entretien avec Karim Lahidji ,
président de la Ligue des Droits de l’Homme iranienne,
Vice-président de la FIDH (Fédération internationale des Droits de l’Homme)
Réalisé le 5 février 2010
IRAN : POURSUITE DE LA
REPRESSION
LE REGIME IRANIEN APRES LA PRESIDENTIELLE DE 2009
Différences : Comment peut-on définir le pouvoir en Iran aujourd’hui ? Qui le détient vraiment ? Quels sont les groupes les plus influents ?
Karim Lahidji : Si on prend en compte les rapports de force, le régime iranien n’est plus depuis quelque temps un régime théocratique. S’il est vrai que le Guide suprême est un
mollah, ce dernier reste un symbole gardé en tant que symbole pour affirmer le caractère théocratique et religieux du régime, alors que le réel pouvoir sur le plan économique et
politico-militaire est actuellement entre les mains des para-militaires, des pasdarans.
Différences : Comme en Turquie ? Où les militaires contrôlent des secteurs de l’activité économique ?
Karim Lahidji : Plus que cela, en Turquie, il existe quand même une économie de marché. En Iran, Ahmadinejad, par le biais de la Bourse, a privatisé les télécommunications. En une
heure, les pasdarans ont acheté 65% des participations. En Iran, le système est issu d’une combinaison qui conjugue à la fois système autocratique et système militaire.
La bourgeoisie iranienne quant à elle, qui s’est constituée en grande partie sous les deux mandats de Rafsandjani, est favorable à l’économie de marché et à l’ouverture sur le plan international.
Pour des raisons idéologiques, économiques et en partie politiques, elle n’est pas vraiment favorable à Ahmadinejad, ni d’ailleurs très favorable non plus au discours de Moussavi qui prône une
politique de rigueur et qu’elle considère comme quelque peu gauchiste.
Le mouvement de protestation de son côté se compose de plusieurs groupes. Il y a l’entourage de Moussavi, celui de Karoubi, une partie de la bourgeoisie iranienne qui craint que si le face à face
avec la communauté internationale provoqué par Ahmadinejad continue, il n’entraîne un embargo de plus en plus sévère dont elle aurait encore davantage à faire les frais. Si ces courants sont
divergents, ils ne s’en trouvent pas moins très unis dans leur rejet d’Ahmadinejad.
Sur le plan politique, une grande partie de ce mouvement est contre le pouvoir religieux et souhaite que s’instaure un pouvoir séculier –séculier et non pas laïque à la française, ce qui est peu
fréquent, même dans des démocraties occidentales ; d’autant qu’en France, à propos de laïcité, on assiste souvent à une confusion entre laïcs et laïcards .
Différences : En Iran où l’activité politique est très contrôlée, comment ce mouvement de contestation se structure-t-il ? Comment le définir?
Karim Lahidji : Dans son dernier entretien, où il était question du prochain anniversaire de la révolution, Moussavi a déclaré que l’on avait à faire avec ce mouvement non pas à une
organisation politique mais à un réseau qui s’étend à tout le pays, à toute la société.
C’est grâce à cette organisation dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque secteur de la population que ce réseau se transforme en grand mouvement même si, actuellement, la plupart de
ses responsables se retrouvent en prison.
Ce qui est évident, et la journée de l’Achoura l’a démontré, c’est que malgré sa politique répressive, le régime n’a pas réussi à anéantir ce mouvement, des centaines de milliers de personnes
étant encore présentes à cette occasion à Téhéran, à Tabriz, à Chiraz, à Ispahan dans la plupart des grandes villes iraniennes.
Moussavi, Karoubi s’ils ne sont pas à véritablement parler, les leaders de ce mouvement n’en sont pas moins les symboles.
En fait, ce mouvement est très diversifié, et s’apparente plus à un mouvement de protestation soutenu par une société civile très dynamique qu’à un mouvement né d’une organisation ou de la
mobilisation d’une organisation politique.
Différences : Existe-t-il une opposition entre population citadine et population rurale, ou néo-citadine sur laquelle jouerait le régime ? Si on prend en compte les
facteurs démographiques ou sociologiques …
Karim Lahidji : Pendant la révolution, la répartition entre ruraux et citadins s’équilibrait : 50/50. Actuellement la société citadine
représente 70% de la population. D’autre part, les deux révolutions iraniennes, celle de 1906 comme celle de 1979 se sont déroulées dans les villes.
Cependant dans les villages, même s’ils ne s’organisent pas encore, les gens sont mécontents et se plaignent. L’agriculture iranienne a pendant des décennies été subventionnée grâce aux
pétro-dollars. Ahmadinejad, le mois dernier, a fait voter par le Parlement une loi visant à réduire les subventions à l’agriculture peut-être même à les supprimer.
Différences : Pourtant Ahmadinejad ne s’est-il pas fait élire en promettant de mieux utiliser les revenus du pétrole et d’en faire profiter les classes les plus
défavorisées … ?
Karim Lahidji : Plus qu’aux ruraux, ce message s’adressait aux personnes vivant dans
l’environnement des grandes villes, aux habitants des bidonvilles. Téhéran compte 12 millions d’habitants parmi lesquels 3 à 4 millions vivent grâce à ces subventions.
Ce que l’on peut dire, c’est qu’en milieu rural, le développement du mouvement tient davantage à des raisons économiques qu’à des raisons politiques ou sociales. Ce sont les grandes villes qui
représentent le moteur principal de ce mouvement particulièrement les femmes, les jeunes (70% de la population a moins de 30 ans), les personnes cultivées et éduquées et lorsqu’on fait référence
à ces dernières, il ne faut pas oublier de prendre en considération que 80% de la population iranienne sait lire et écrire, ce qui est unique dans la région. Le régime a créé des écoles, des
universités et pas seulement dans les grandes villes – ce sont souvent des écoles privées ou des sortes de facultés qui sont très chères mais qui forment des milliers de diplômés- la quantité
primant parfois sur la qualité. Il faut avoir également présent à l’esprit que les filles représentent 55% de cette population cultivée, diplômée.
D’autre part, l’usage des technologies de communication est répandu, l’Internet, le portable - l’Iran fait partie des dix pays dans lesquels l’Internet est le plus développé, et d’après les
statistiques officielles, il y a plus de 45 millions de portables.
Tous ces facteurs permettent une meilleure diffusion de l’information et expliquent que ce mouvement de mécontentement ait pu prendre une si grande ampleur. Cela explique également les
difficultés du Guide suprême, d’Ahmadinejad et de tous ceux qui sont complètement dépassés par les événements, à mettre un terme à la contestation.
Malgré le contrôle sur la presse - visas refusés aux journalistes étrangers, autorisations retirées aux journalistes présents sur place- malgré la répression contre ces derniers –65 sont
actuellement en prison dont certains de l’agence officielle IRNA - ce qui fait que l’Iran, dans le domaine de la répression de la presse a dépassé la Chine -, malgré toutes ces difficultés,
malgré cette politique de fermeture, l’information continue de passer.
Différences : Dans la situation présente, peut-on s’attendre à une évolution du régime ?
Karim Lahidji : Des real politik comme Rasdfandjani ont essayé à plusieurs reprises de jouer le rôle d’arbitres, d’éviter les amalgames ou les accusations trop extrêmes et sans
fondement qui veulent faire passer Moussavi ou Karoubi pour des contre- révolutionnaires –Moussavi était tout de même membre du tout premier conseil de la révolution et premier ministre et
Karoubi, ancien président de l’Assemblée.
Malheureusement Rafsandjani n’a pas même été écouté, des menaces voilées lui ont même été adressées surtout au travers de ses enfants qui jouent un
certain rôle dans le mouvement. Affaibli par quelques affaires qu’il traîne derrière lui, parfois insulté de façon déguisée, il n’en reste pas moins le numéro quatre dans l’organigramme du
régime. Et à partir du moment où on ne concède même pas une marge de manœuvre au numéro quatre du régime, le blocage de la situation ne peut être que total.
Les responsables en place ne sont pas encore convaincus que lâcher du lest est une nécessité pour que le régime puisse survivre. Ils pensent toujours arriver à bout de la contestation par la
répression, les arrestations, la reprise probable des exécutions – la semaine dernière, le numéro deux de la justice a annoncé que neuf personnes avaient été condamnées à mort, leur dossier se
trouvant actuellement en appel.
La journée du 11 février, date anniversaire de la Révolution, aura valeur de test. Si ce jour-là, de nouveau, des centaines de milliers de personnes se retrouvent dans la rue, les dirigeants se
rendront compte que malgré la répression, le mouvement continue. Et cela voudra assurément dire que le régime a échoué.
Par contre, si le mouvement faiblit, si moins de manifestants répondent à l’appel de Moussavi, de Karoubi et d’une dizaine d’organisations qui font partie de leur entourage leur demandant de
manifester pacifiquement avec des banderoles vertes, si les violences de l’Achoura ont entamé leur détermination à manifester, peut-être le régime aura-t-il réussi, à court terme, à contenir ce
mouvement.
L’IRAN ET LE NUCLEAIRE
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