"Pillé-e-s là-bas, chassé-e-s ici !"
par Jean-Paul Duparc, directeur du Patriote Côte d’Azur
Les 31 mai et 1er juin prochain c'est à Nice que se déroulera le 25ème sommet des chefs d'Etat de France et d'Afrique. Un « contre-sommet » sera organisé autour de nombreuses initiatives.
Ces sommets sont traditionnellement des moments de réaffirmation de la "politique africaine de la France", domaine à la fois opaque et marqué de néo-colonialisme, en complicité avec des dirigeants africains trop souvent eux mêmes bien peu démocratiques.
Comme à Cannes en 2007, des associations, syndicats et partis politiques organisent des initiatives d'un "contre-sommet", qui accueillera également une marche de travailleurs sans-papiers, partie de Paris ce 1er mai.
Les sommets France-Afrique
Depuis l'indépendance des anciennes colonies africaines, intervenue pour la plupart en 1960, la "politique africaine de la France" est étroitement contrôlée par les présidents de la République successifs. "Cellule africaine" de l'Elysée, conseillers plus ou moins occultes, réseaux et officines les plus divers, intérêts militaires et intérêts économiques mêlés, ont fait les heures les plus sombres de cette politique. Celle-ci s'est bien sûr accommodée, et même principalement appuyée, sur des dirigeants africains "souvent criminels et corrompus" (1) oppresseurs et exploiteurs de leurs peuples.
Lors de sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait promis de se "débarrasser des réseaux d'un autre temps" et des "circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé". Comme l'indique dans un bilan critique l'association Survie ces "réseaux" et "circuits officieux" sont hélas "plus que jamais d'actualité" (2) . Et de citer à l'appui de son analyse, la décoration par Sarkozy de l'avocat Robert Bourgui qui déclara en 2009 à propos de l'élection présidentielle gabonaise "Au Gabon, la France n'a pas de candidat, mais le candidat de Robert Bourgui c'est Ali Bongo, or je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy". L'éviction de Jean Marie Bockel, un temps secrétaire d'Etat à la Coopération qui avait cru pouvoir "signer l'acte de décès de la Francafrique", en fut une autre démonstration.
Les sommets France-Afrique "ont pour objectif de renforcer les liens politiques, économiques et militaires entre la France et ses anciennes colonies africaines ainsi qu'avec les pays extérieurs à son traditionnel pré carré" souligne à juste titre la déclaration commune des organisations qui soutiennent la tenue d'un contre-sommet.
Des évolutions notables
L'Afrique connait des évolutions géostratégiques et économiques, et elle "intéresse" de nouvelles puissances, Inde, Japon, Chine (y compris par l'achat de vastes terres agricoles), qui souvent bousculent les situations acquises de la Francafrique. "Nous avons raté le tournant d'un continent qui ne nous attend plus" écrit ainsi Jean Michel Severino directeur général de l'Agence française de développement (Le Monde 16/04/2010)
Les grandes firmes jouent un rôle de plus en plus prépondérant dans les relations France-Afrique, imposant de plus en plus leurs logiques et leurs intérêts aux Etats. Total, Areva, Bolloré sont les nouveaux maîtres de la "coopération française", en rivalité avec d'autres multinationales.
L'Union Européenne, après avoir été principalement centrée sur l'absorption de l'Est de Europe durant la décennie 1990-2000, joue, en son nom propre, un plus grand rôle dans les relations avec l'Afrique. Le sommet UE-Afrique tenu à Lisbonne en 2007 en a témoigné, donnant un nouveau contexte aux modalités de coopération France-Afrique. Les dirigeants français repositionne l'action de la France comme visant à être un acteur prépondérant de ces relations UE-Afrique.
Ces évolutions expliquent aussi la tonalité très "business" du prochain sommet à Nice, avec près de 230 entreprises françaises et africaines présentent, dont tout le gratin du CAC40.
Les peuples perdants
Tant dans le néo-colonialisme étatique d'hier que dans le réagencement actuel des relations "France-Europe-Afrique", du libre échange de l'OMC à la "concurrence libre et non faussée" de l'Union Européenne, ce sont les peuples qui sont à la fois exploités et mis en concurrence par les firmes :
- Les populations africaines exploitées, dont les pays sont pillés, aussi bien dans leurs ressources naturelles que dans leurs productions, et rançonnées par les mécanismes de la dette.
- En France, les travailleurs sans papiers maintenus dans une situation de dépendance totale vis à vis de l'arbitraire des employeurs par l'absence de régularisation, et les salariés français, envers qui les entreprises multiplient les chantages à la délocalisation par exemple.
Mais, ces données nouvelles tracent aussi les bases d'une nouvelle convergences entre travailleurs de tous les pays et des deux continents, pour des échanges et des coopérations émancipées aussi bien des tutelles impérialistes et des négations de la démocratie politique, que des dominations économiques, sociales ou patriarcales.
Vers un contre-sommet
Réunies dans une grande diversité d'organisations, des forces démocratiques et citoyennes construisent des initiatives visant à faire entendre "en amont et pendant le sommet officiel" d'autres voix sur ce que pourrait être la politique de la France en Afrique, en rupture avec "le pillage des ressources naturelles et humaines". Ceci alors les autorités françaises "dans une Europe forteresse, dénoncent hypocritement l'afflux de réfugiés économiques et climatiques qu'elle contribue à créer plutôt que d'agir directement sur les causes". Alors même que "pour des millions de personnes la seule possibilité est l'exode vers l'Europe où elles enrichissent pays d'accueil et entreprises par leur travail, leurs cotisations, leurs impôts, même si souvent sans papiers, elles sont privées de leurs droits légitimes".
D'ors et déjà un rassemblement, suivi d'une manifestation, est prévu à Nice durant le sommet, le lundi 30 mai. Et d'autres initiatives auront également lieu, le Patriote qui en tant qu'hebdomadaire est partie prenante du collectif aura l'occasion de revenir sur toutes ces informations.
Jean Paul Duparc
(1) projet de déclaration du collectif initiant le contre-sommet
(2) Association Survie : http://survie.org/ et texte "La politique africaine de la France, un « domaine réservé » opaque et anti-démocratique"
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