Premier essai
Lors des premiers débats parlementaires sur la loi relative à l’immigration, Lionnel Luca député UMP-droite populaire déposait sans plus attendre un amendement
remettant en cause le droit du sol. Souhaitant revenir à la loi Pasqua-Mehaignerie de 1993 il proposait qu’un étranger puisse, « à partir de l’âge de 16 ans et jusqu’à l’âge de 21 ans,
acquérir la nationalité française à condition qu’il en manifeste la volonté ». Il est alors soutenu par Christian Vanneste (UMP) déclarant qu’il faudrait « un jour ou l’autre remettre en
cause le caractère sacré du droit du sol et ériger en critère absolu la volonté » (voir ici).
C’était sans compter sur la vigilance du rapporteur et du gouvernement qui l’un comme l’autre partagent la proposition sur le fond mais pas son timing. Le
premier, M. Thierry Mariani, de rappeler que « le Président de la République a décidé de créer une mission de réflexion sur le sujet » et souligner que « réformer le droit de la
nationalité en une demi-heure » lui semblait « un peu précipité ». Le second représenté par Eric Besson, de préciser que « c’est donc une réflexion sur l’ensemble du
dispositif que nous devons avoir, d’autant que, lors de son discours de Grenoble du 30 juillet, le Président de la République a annoncé qu’il voulait engager une concertation très claire,
l’objectif étant que les enfants nés de parents étrangers sur le sol français qui seraient délinquants multirécidivistes ne puissent accéder automatiquement à la nationalité française. Nous
touchons à une question sensible, complexe, le droit du sol. Il ne s’agit pas de repousser indéfiniment le sujet (…) Le Gouvernement aura ce débat avec vous. Il est noble, il est
nécessaire » et de proposer le retrait de l’amendement et renvoyer à la mission précitée (voir ici).
Bref, leur message était : attendons le rapport de la mission parlementaire avant de revoir largement le droit de la nationalité. Cette mission n’a pas
suscité une grande couverture médiatique mais surtout pas un grand intérêt dès lors que les dés semblaient pipés tant par le discours de Grenoble que par les annonces gouvernementales
précitées. Pour l’illustrer il faut voir le flop de la table ronde organisée le 2 mars dernier où l’essentiel des associations pressenties se sont désistées et où l’intellectuel – Alain
Fikenkrault - qui devait amener la contradiction a « zappé » la date pour reprendre l’expression d’un Manuel Valls manifestement agacé par une telle désinvolture (voir ici). Dans tous les cas cette mission n’a, à ce jour, pas remis son rapport et ses travaux sont en
cours.
Deuxième essai, concluant
A l’évidence dépité par cette lenteur, le même Lionnel Luca déposa le 9 mars
dernier, en deuxième lecture, le même amendement qu’en octobre dernier. Jusqu’à là rien d’étonnant. Ce qui l’est plus c’est la réaction du rapporteur Claude Goasguen et du ministre Guéant
qui vont soutenir largement cet amendement en deuxième lecture alors qu’il était recalé en première.
Que s’est-il passé entre-temps pour justifier la remise en cause précipitée du droit du sol ? La montée du Front national et la perspective des échéances
électorales semblent les explications les plus rationnelles. Les mêmes raisons qui conduisirent le ministre de l’immigration à dire le 17 mars sur les ondes d’Europe 1 : « Les
Français, à force d'immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux, ou bien ils ont le sentiment de voir des pratiques qui s'imposent à eux et qui ne correspondent
pas aux règles de notre vie sociale ».
Un tel revirement législatif interroge plus que jamais la raison d’être de la Mission sur la nationalité qui rendra sa copie quand tout sera joué ailleurs.
L’audition qu’elle organisait le 17 mars fait d’ailleurs cruellement silence sur ce qui a été voté deux jours avant à l’Assemblée. Et son président M. Valls (qu’on a connu plus réactif) semble
avoir avalé cette couleuvre, probable prix à payer pour ce qui n’était peut-être qu’un positionnement stratégique.
Un retour discret à la loi Pasqua
Sur le fond avant de revenir sur le texte, rappelons le droit en œuvre depuis la loi Guigou de 1998. Lorsqu’un enfant nait en France de parents étrangers il peut,
dès l'âge de 13 ans et sous conditions, faire une déclaration de nationalité au tribunal d’instance pour devenir français par anticipation. Ils seraient ainsi 27 000 à devenir français par
cette démarche. Ceux qui n’ont pas entrepris deviennent français automatiquement à la majorité sauf s’ils décident de la répudier. L’article 21-7 du Code civil précise en effet que « tout
enfant né en France de parents étrangers acquiert la nationalité française à sa majorité si, à cette date, il a en France sa résidence et s'il a eu sa résidence habituelle en France pendant une
période continue ou discontinue d'au moins cinq ans, depuis l'âge de onze ans ». Ils seraient près de 3 000 à l’obtenir ainsi. C’est donc sur eux que portent l’amendement puisqu’ils ne
pourraient devenir français qu’en rédigeant une lettre manuscrite manifestant leur volonté.
Pour minorer l’importance de cette modification deux arguments sont avancés lors du débat parlementaire : 1) ils ne sont donc que 3 000 jeunes concernés, 2)
le droit leur reste acquis s’ils font cette simple démarche. Lions les deux arguments. Qui sont les 3 000 jeunes en question ? Ce sont souvent les plus isolés des jeunes et les moins
informés. S’ils sont déscolarisés, ils échappent ainsi aux informations sur ces démarches données à l’occasion tant de voyages scolaires que de stages. Eloignés du travail ou de l’apprentissage
ils n’ont pas non plus été confrontés à l’exigence d’une pièce d’identité pour travailler. Une telle disposition va donc – est-ce l’objectif ? – surtout restreindre les droits des jeunes
les plus vulnérables.
Par ailleurs, le rapport à la nationalité d’un certain nombre de ces 3 000 jeunes est complexe. Certains se considèrent comme français dès la naissance et vivent
comme une humiliation de plus le fait de devoir demander la nationalité. Ils attendent donc actuellement leurs 18 ans pour le devenir automatiquement. Ils devront demain manifester leur
allégeance par une lettre ou alors devront rester étranger.
Ne nous méprenons pas : une telle disposition est une première étape vers la remise en cause du droit du sol. L’étape suivante
consistera probablement à exiger un casier judiciaire vierge (comme le prévoyait la loi Pasqua et comme il l’est sous entendu dans le discours de Grenoble) ou à demander que cette lettre soit
motivée et soumise à une appréciation préfectorale. En ouvrant cette brèche le gouvernement entretient l’idée qu’il y aurait des français moins français que d’autres. Rappelons à titre
indicatif qu’un français installé à l’étranger donnera naissance à un français qui donnera lui-même naissance à un français quand bien même ni les uns ni les autres ne manifestent le moindre
attachement à la France. Le sang est-il à ce point là supérieur au sol ?
Curieusement la proposition désormais avortée de la déchéance de la nationalité qui n’aurait concernée qu’un cas tous les dix ans (voir la
démonstration de L. Mucchielli) a suscité un déluge de commentaires. La remise en cause du droit à la nationalité de 3 000 jeunes par an n’aura, elle, donné lieu qu’à de rares entrefilets
dans la presse.
Et maintenant le conseil constitutionnel ?
Si cette disposition devait résister à la commission mixte paritaire (sénat/assemblée), elle a toutefois de fortes chances d’être déclarée inconstitutionnelle non
pas sur le fond mais sur la procédure d’adoption. S’il est possible d'amender les articles du projet de loi en discussion, mais également les amendements qui s'y rapportent (ce sont alors des
sous-amendements), un amendement est en principe irrecevable s’il introduit après la première lecture, une disposition additionnelle sans relation directe avec les dispositions restant en
discussion.
Le Conseil constitutionnel a plusieurs fois ces dernières années censuré cette technique législative qui aboutirait à introduire en deuxième lecture une
disposition non débattue par les deux chambres en première lecture (voir ici).
Ainsi le Conseil a censuré le 16 mars 2006 quatre articles de la loi relative à l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, tous issus d’amendements adoptés en deuxième lecture. Le 3
mars 2007, il a censuré, d’office, pour le même motif, une disposition de la loi relative à la prévention de la délinquance. Mais une telle annulation procédurale ne serait qu’une partie remise
tant la volonté politique semble claire ici, de l’Elysée au Palais Bourbon.
Le concept d’intégration en question
Contribution de Mouloud Aounit, président d’honneur du
MRAP
Dans le cadre de la rencontre-débat organisée à Paris par Patrick Le Hyaric, député au Parlement européen, à l’occasion du rapport qui lui a été confié sur le thème « Immigration et intégration en Europe. Quels enjeux, bilans et perspectives ? »
« Mal nommer les choses, c’est ajouter du mal au malheur » comme le disait Camus. S’il y a un mot qui a fait et continue à faire des ravages, c’est bien le mot d’intégration, mot dont l’usage perdure et que l’on continue à employer au sujet de Français nés en France, souvent de parents ayant la nationalité française. Le replacer dans son contexte doit nous aider à établir un constat qui, par ses résultats, est pour le moins consternant.
Un statut qui se transmet
Sur ces cinquante dernières années, force est de constater qu’il n’y a jamais eu de véritable politique d’intégration capable de répondre à la venue en masse entre 1945 et 74 d’une main d’œuvre nécessaire à l’économie française en cette période de reconstruction et de développement. Rappelons qu’en 1974, date de suspension de l’immigration sauf pour les regroupements familiaux ou les ressortissants de la CEE, les Portugais formaient la première communauté étrangère avec 750 000 personnes devant les Algériens 710 000, l’ensemble de la « communauté » maghrébine dépassant le million de personnes pour compter environ 1,5 million de membres en 1982.
Plus soucieux de satisfaire aux besoins du patronat, les gouvernements, incapables de prévoir la mutation qui s’opérait entre immigration temporaire de travail et immigration d’installation, n’ont à aucun moment mis l’accent sur les conditions d’insertion économique et sociale des nouveaux venus, laissant se développer les phénomènes de ghettoïsation dont les principales victimes ont été les populations étrangères en provenance des pays anciennement colonisés.
Si comme l’attestent des études statistiques prenant en compte les résultats des recensements de 1901, 1931 et 1975 correspondant aux trois plus fortes vagues d’immigration, la situation des immigrés s’améliore avec l’arrivée des nouveaux immigrants qui les remplacent dans les positions les plus marginales de l’espace social – amélioration d’autant plus sensible pour les deuxième ou troisième générations devenues françaises, il est à noter que les populations issues de l’immigration post-coloniale et leurs enfants français n’ont guère vu leur sort s’améliorer par rapport au reste de la population. Cette spécificité qui touche les populations post-coloniales est un phénomène singulier qui mérite une attention particulière. En effet, comme l’ont montré des travaux sociologiques récents, pour l’immigration post-coloniale le stigmate ne s’arrête pas aux parents mais se transmet aux enfants à travers les générations.
Discriminés et culpabilisés
Si chacun peut partager sans trop d’opposition ce constat navrant d’une persistance des discriminations dont sont principalement victimes les population post-coloniales, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, pour masquer leurs responsabilités et leurs démissions, ont eu recours de façon systématique au concept d’intégration et à son instrumentalisation. Omniprésent dans le débat politique, ce concept a fini par induire de façon directe ou indirecte, volontaire ou non, l’idée, dans l’inconscient collectif, que si l’intégration ne se réalisait toujours pas, la faute en reviendrait à ces populations rendues de fait responsables et coupables de leurs propres difficultés.
Déjà discriminées, elles se trouvent ainsi également stigmatisées, en butte à une forme de culpabilisation peu propice à leur épanouissement et/ou à l’expression « policée » de revendications de justice et d’égalité.
Ainsi ce concept d’intégration doit-il être manipulé avec d’extrêmes précautions pour qu’il ne serve pas de paravent à une exclusion qui se développe.
Intégration et inégalité
Au concept d’intégration, il est urgent de substituer celui d’égalité et de lutte contre les discriminations si l’on ne veut pas aboutir à un système proche de celui des Etats-Unis dont l’une des caractéristiques principales reste bien au niveau social, un système de reproduction discriminatoire basé sur l’appartenance ethnique.
Déjà au niveau européen la France se retrouve à la première place au plan des discriminations, 4 employeurs sur 5 engagent à niveau de qualification égale le candidat du groupe majoritaire, l’on a 7 fois moins de chance aujourd’hui d’avoir un entretien d’embauche avec une carte d’identité française si on a un nom à consonance maghrébine. Une récente étude de l’Insee mettait en lumière ce constat tout aussi terrible : le temps d’emploi des Français issus de l’immigration maghrébine est de 20 points inférieur à celui des Français dits de « souche » (respectivement 53% et 74%) ; les femmes maghrébines cumulant et la discrimination ethnique et en même temps celle liée au genre, sont encore plus discriminées. Toujours selon cette étude de l’Insee, elles seraient moins souvent en emploi que les natives françaises (37% contre 60%). Ces chiffres mettent en évidence une douloureuse et dangereuse réalité. Les « immigrés » –ou ceux considérés comme tels- sont assignés à résidence, maintenus à une place qui leur est « imposée ». Ces chiffres prouvent incontestablement la prévalence des appartenances ethniques dans ce phénomène et une non-volonté de la France de donner vie aux valeurs républicaines qui sont tellement déclamées…La suppression .programmée de la Halde (Haute autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité) démontre l’absence de volonté politique de mettre fin à cet état de fait.
Ciblage ethnique
Tout aussi dangereux reste le fait qu’avec l’utilisation de ce concept d’intégration, on particularise une problématique générale sur une problématique bien ciblée qui permet bien évidemment de déplacer les problèmes sociaux sur le terrain ethnique. Se livrer à une telle opération participe de façon directe au développement du racisme. Si les raisons électoralistes sont évidentes, cela correspond également à une structuration nouvelle de la société française qui a peur, qui a perdu l’arrogance que pouvait lui conférer son statut de puissance coloniale et de grande puissance, saisie par le doute surtout en cette période de mondialisation, qui voit son salut dans le repli identitaire à la manière de « petits-Blancs » certes majoritaires mais qui se comportent comme une minorité assiégée.
Français à part entière ou Français à part ?.
Le concept d’intégration –qui en creux laisse entendre que les « immigrés », ou que certains d’entre eux, ne seraient pas intégrables- participe au développement du sentiment que ces Français issus de l’immigration ne peuvent être reconnus comme de véritables Français.Ainsi la voie est ouverte à une distinction entre un « eux » et un « nous », entre Français d’origine et les autres. On n’est pas loin là de l’idéologie de l’extrême droite de la race pure, de la pureté de sang que souilleraient les éléments extérieurs. Et ce d’autant que les propos de Brice Hortefeux, de Nadine Morano, de Nicolas Sarkozy, du préfet Girod de Langlade entretiennent un climat de suspicion et de stigmatisation et accréditent l’idée que ces Français à part ne seront jamais considérés comme des Français à part entière. Ils participent à les enfermer dans ce qu’il est convenu de nommer une « immigritude » à vie.
Dépolitiser les questions sociales
L’exploitation médiatique de certains faits divers, la surexposition de pratiques vestimentaires, le lancement de débats (voile, burqa, identité nationale … ) sont prétexte au martèlement d’un message qui finit par provoquer et entretenir une montée inquiétante d’islamophobie et plus précisément de « musulmanophobie » tant elle vise à travers l’islam, chaque musulman ou supposé tel pris individuellement.
De façon insidieuse, dans un contexte de plus en plus culturaliste, aujourd’hui la problématique de l’intégration dérive de plus en plus vers le concept de non-intégrabilité,. Ainsi l’accent est mis sur la non-maîtrise de la langue française et l’emploi d’une langue maternelle étrangère pour expliquer les difficultés d’intégration renvoyant de façon invariable à la responsabilité des parents, exonérant de fait de leur responsabilité l’Etat et l’institution scolaire dans une mystification qui montre la perméabilité des esprits à l’argument de non-intégration.
L’intégration culturelle – critiquable par le fait même qu’elle ne reconnaît pas et n’intègre pas la culture de l’Autre dans une culture qui deviendrait commune – agit dès lors comme un élément actif de stigmatisation et de rejet et participe de façon négative à l’instauration de clivages. Et ces clivages (familles intégrées, familles qui ne le seraient pas, parents « traditionnels », enfants « modernes », filles émancipées, garçons machos et/ou communautaristes …) construisent une opposition entre tradition et modernité qui a pour résultat de dépolitiser les questions sociales en réduisant le réel social à ces oppositions.
Vers la définition d’un ennemi intérieur
En contrecoup, se développent des phénomènes dont on se refuse à analyser les causes et les significations mais qui n’en représentent pas moins des signes d’une intégration qui ne fonctionne pas confirmant l’échec des gouvernements successifs. Les chiffres des enquêtes donnent une idée du chemin que la société française doit encore parcourir. Si 89% des enfants naturalisés se sentent français, 37% d’entre eux ne se sentent pas reconnus comme tels et particulièrement les enfants issus de l’immigration des pays anciennement colonisés. Parmi les immigrés ayant acquis la nationalité française, la moitié d’entre eux partagent le sentiment de ne pas être perçus comme des Français. Triste bilan qui montre que la société française se trouve dans une période de repliement sur elle–même et confirme l’ampleur des dégâts causés par le pilonnage idéologique auquel elle est soumise.
C’est dans ce cadre qu’il faut sans aucun doute replacer les réactions de rejet vis à vis d’une République incapable de respecter ses valeurs et d’assurer une véritable égalité entre tous les citoyens quelle que soit leur appartenance. Les émeutes de 2005 dans les quartiers populaires, les sifflets contre la Marseillaise lors du match France-Algérie ont été des révélateurs symptomatiques d’un malaise grandissant, sans que pour autant les responsables politiques n’en tirent les conséquences et ne mettent en place des mesures appropriées dans un vaste plan capable de redonner confiance et de remobiliser toutes les énergies.
A contrario, ces événements ont été exploités. Analysés comme une refus d’intégration , ils ont participé en retour à une aggravation du sentiment de non-intégrabilité de « ces populations » tout comme ils ont fourni un prétexte à leur définition comme « ennemi intérieur ».
A aucun moment, ces faits (comme le port revendiqué et assumé du foulard par exemple ) n’ont été analysés comme réaction face à une injonction, à la mise en demeure de s’intégrer à une société dont les pratiques les mettent en marge et les discriminent. Evacuées les raisons historiques, économiques pour ne laisser place qu’à une explication culturelle et/ou religieuse.
Outre les discriminations quotidiennes dont sont victimes ces jeunes, on assiste bien au développement d’une violence symbolique à leur encontre dont on ne fait jamais état.
L’intégration individuelle : une fausse piste
Bien souvent cependant, des réussites individuelles, des parcours « exemplaires » de Français « issus de » l’immigration post-coloniale puisque c’est bien de celle-ci dont il est question, sont mis en avant pour justifier du bien-fondé des politiques d’intégration et de leurs résultats positifs pour qui veut bien respecter les lois, coutumes et usages du pays dont il a bien souvent la nationalité depuis une ou deux générations.
Cette réussite individuelle tend à faire croire, comme c’est souvent le cas dans tout le champ social, que chacun est responsable de sa situation.
Si un temps ces rescapés de l’échec ont pu servir d’exemples pour emporter l’adhésion des autres membres du groupe, actuellement on leur fait bien souvent jouer et/ ou ils jouent le rôle d’arbre qui masque la forêt.
Pour être clair, ces cas d’intégration individuelle réussie ( laquelle a du mal néanmoins à s’imposer dans les lieux de pouvoir et de décision) ne peuvent en aucune façon inverser l’ordre des facteurs : c’est bien le caractère intégré du collectif qui est à même de permettre au mieux l’intégration individuelle et non l’inverse. Comme la « diversité », autre concept de diversion, l’intégration individuelle réussie ne peut faire oublier que la centralité du problème reste l’égalité, l’égalité de traitement et non l’égalité des chances, autre avatar aujourd’hui mis en avant. Sur ce plan aussi, en pervertissant les concepts, l’idéologie libérale n’en finit pas de montrer sa capacité de nuisance.
Panne des outils d’intégration
Enfin dernier facteur à prendre en considération, la disparition des outils d’intégration qu’ont pu représenter le travail et l’engagement dans les luttes syndicales dont il ne faut cependant pas surévaluer la portée tant l’opposition Français –immigrés a été difficilement dépassée. En effet si des solidarités ont pu être exemplaires, les oppositions allant jusqu’à la confrontation violente ont pu diviser le monde ouvrier comme ce fut le cas lors du conflit chez Talbot à Poissy début janvier 84.
L’école a également subi des changements notables, sa fonction de tri social qu’elle a toujours eu prend dans l’actuelle période de régression des proportions telles que son rôle intégrateur ne peut plus faire illusion, en témoigne la perte de confiance dont elle fait l’objet.
En finir avec l’esprit colonial
Si les facteurs économiques peuvent expliquer en partie la panne d’intégration surtout en pleine période de développement du chômage, la question reste de savoir pourquoi cette panne touche prioritairement des catégories bien ciblées.
L’héritage historique d’un passé colonial toujours présent et que le gouvernement veut même réhabiliter, entretient en retour des logiques de haine, de revanche ou de mépris dont les populations post-coloniales font prioritairement les frais, en étant les victimes premières des discriminations.
Cette instrumentalisation de l’Histoire est dangereuse car elle n’est pas sans lien avec l’immigration présentée dans les discours ou même dans les projets de lois comme un ennemi intérieur, ce qui en retour renforce les discriminations réduisant en conséquence les possibilités d’intégration.
A ce stade ce n’est pas la multiplication des lois sécuritaires (quatre lois sur l’immigration durant ces sept dernières années) qui mettra un terme au malaise et permettra une meilleure cohésion nationale dont l’Etat est en principe le garant. Ces lois n’ont pour effet que de criminaliser davantage des personnes que l’on dit vouloir intégrer mais que l’on assigne en fait à résidence identitaire à l’extérieur du système, en marge de la société, confiné parfois dans un repli communautaire. En contrepoint, se dessine le contour d’un nouveau bouc émissaire –jeune, arabe ou noir, musulman, habitant un quartier « difficile », potentiellement islamiste dangereux.
Il est temps d’amener une rupture radicale avec cette politique qui flirte de façon indécente avec l’extrême droite. Il y a une urgence absolue à sortir de ce traitement politicien de l’immigration et des questions qui lui sont liées et de décoloniser les esprits en considérant tout simplement les « issus de » , les « immigrés » de la xième génération comme des citoyens français.
L’égalité d’abord …
La problématique de l’intégration renvoie par une sorte de réflexe mental conditionné à la question de l’immigration. Cela ne doit toutefois pas occulter le fait qu’en dehors de sa connotation ethnique, l’intégration touche d’autres groupes de personnes, discriminées à raison de leur origine ethnique ou sociale, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs mœurs, de leur orientation sexuelle, de l’âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une « race » ou une religion déterminée (Art.225-1 du code pénal), toutes ces catégories souffrent des mêmes problèmes d’insertion sociale, de reconnaissance de droits, reste toujours à réaliser malgré les discours. Beaucoup d’entre eux, considérés comme population en surnombre dans une vision uniquement productiviste de la société, vivent difficilement une profonde inégalité, d’autant plus fortement ressentie que ces groupes sont minoritaires et /ou dominés et présentés comme à charge. Les structures économiques et idéologiques actuelles jouent contre l’intégration.
…la reconnaissance et le respect également
La situation faite aux « chibani-a-s », terme qui veut dire « anciens » en arabe, fait de ces centaines de milliers d’anciens travailleurs, les grands oubliés de l’intégration. A la fin de leur vie professionnelle, au parcours souvent chaotique et incomplet pour percevoir une retraite décente, ils ne perçoivent que l’Aspa sorte de RMI pour travailleurs ayant insuffisamment cotisé.
Parmi les conditions d’obtention de ce minimum vieillesse, l’obligation de résider plus de six mois en France.
Alors que la grande majorité des chibanis concevaient une fin de vie partagée entre une famille restée au pays et les séjours en France où résident certains de leurs enfants et où ils ont droit aux prestations sociales, ils sont placés aujourd’hui en porte à faux devant le dilemme, pour ne pas perdre leurs droits, de passer la moitié de l’année en France et d’y payer un loyer alors que leurs ressources sont des plus faibles.
Ainsi donc alors même que le président Sarkozy s’est voulu le maître d’œuvre d’une Union pour la Méditerranée qui a pour objet d’unir les pays des deux rives, les chibanis, véritable pont entre le Maghreb, leur terre d’origine et la France où ils ont passé leur vie active et participé à l’économie de ce pays se retrouvent-ils écartelés, sommés en quelque sorte de choisir entre être d’ici ou de là-bas alors même qu’ils sont d’ici et de là-bas.
Cette mise en demeure illustre pourtant bien la philosophie plus générale de l’intégration à la française qui est à l’œuvre aujourd’hui, binaire et exclusive : être du côté des bons et des civilisés ou bien être du côté des fauteurs de troubles, des ennemis du consensus, bref des inassimilables.
Ainsi de plus en plus, on s’oriente vers une société duale : à l’intérieur, ceux qui produisent, travaillent, consomment, sont solvables, « utiles », civilisés ; à l’extérieur, ceux qui sont privés de travail, insolvables « inutiles » voire inassimilables et dangereux. A ce stade l’intégration montre ses limites tant au niveau concret qu’au niveau conceptuel.
L’intégration ne se décrète pas, elle se vit et ne peut être effective sans droits, sans égalité, sans combat et sans solidarité et reconnaissance de l’Autre…sans remise en cause de l’ordre social.
Intégration républicaine ou modèle culturaliste, il nous faudrait opérer un choix alors même que les deux sont déclarés en échec. Reste alors peut-être à sortir l’intégration d’une logique de système à laquelle on voudrait à tout prix la soumettre. Que l’on cesse de nier la part de ce qui constitue chaque individu tant au niveau historique que culturel et relationnel, et qu’on le considère comme notre égal en droits et dans les faits. C’est dans ce va et vient, cette adaptation entre l’individuel, le collectif et l’intérêt général que l’on pourra trouver les moyens de dépasser cette panne d’intégration que connaissent la France et les pays européens.
A l’opposé des postures rigides, binaires qui somme des individus à « choisir leur camp » alors qu’ils vivent nécessairement et bien souvent temporairement dans l’entre-deux, c’est dans cette conception ouverte et responsable qui prend en compte les évolutions tant individuelles que sociétales qu’il faut nous engager en gardant toujours à l’esprit qu’il s’agit d’un processus social et que, comme tout processus, il se développe dans le temps.
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Qu’est-ce qu’être policier en France aujourd’hui ? Comment expliquer les tensions entre les
policiers et les jeunes, mais aussi les moins jeunes ? Pourquoi ce malaise grandissant au sein de la police ? Pourquoi cette dégradation continue des relations entre polices et
population ? Qu'est ce qui se joue réellement autour des chiffres de la délinquance ? Quelles sont les conséquences de la politique du chiffre menée depuis 2002 sur les policiers comme
sur les citoyens ? Pourquoi ce refus obstiné de la police de proximité par le pouvoir actuel ? Et d'ailleurs qu'est-ce exactement que la police de proximité ?
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