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Israël-Palestine

Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 21:52

Sur le site de l'AFPS

 

Bertrand Badie, Didier Billion, Sonia Dayan-Herbrun, Vincent Geisser, Nacira Guénif, Alain Joxe, Rachid Benzine, Julien Salingue

 

 
"Nous, membres de la société civile française, soutenons sans réserve cette deuxième flottille de la liberté, pacifique et non-violente, et le signe d’espoir qu’elle représente pour la population palestinienne de Gaza."

Juin 2007 : après la prise du pouvoir par le Hamas, les autorités israéliennes renforcent leur siège de manière drastique. Le territoire est bouclé, les postes frontières fermés, plus rien ne passe, à l’exception des biens humanitaires les plus basiques.


Les raisons sécuritaires invoquées par Israël ne résistent pas à l’épreuve des faits. Le siège témoigne d’un véritable acharnement contre la population de Gaza. La liste des produits interdits, révélée en 2010 par l’ONG israélienne Gisha, est ubuesque : sauge, cumin, coriandre, gingembre, chips, fruits secs, plâtre, bitume, ciment, fer, glucose, tissus pour vêtements, cannes à pêche, filets de pêche, papier format A4, instruments de musique, jouets, machines à coudre… [1]


Qui pourra sérieusement prétendre que de telles restrictions peuvent être justifiées par des considérations sécuritaires ? Il s’agit en fait d’une sanction collective, illégale au regard du droit international, en contradiction flagrante avec la résolution 1860 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui appelait en janvier 2009 "au libre approvisionnement et à la libre distribution à travers Gaza de l’aide humanitaire, y compris de la nourriture, du carburant et des médicaments".


Cette punition est infligée à une population qui a été déclarée "entité hostile" par l’Etat d’Israël. L’enfermement, imposé, de la société gazaouie a aujourd’hui engendré un véritable repli sur soi et exacerbé les violences et la radicalisation de la société. Le blocus a non seulement des implications sur la vie économique de Gaza, mais surtout des conséquences désastreuses en termes de développement. Sans ciment pour reconstruire, après l’attaque israélienne "Plomb Durci", qui a fait plus de 1 400 morts, les hôpitaux et les écoles restent à l’état de ruines, et les droits fondamentaux d’accès à la santé et à l’éducation ne sont plus que chimères.


Depuis quatre ans maintenant, ce blocus est régulièrement dénoncé par des dizaines d’ONG internationales, y compris israéliennes, mais aussi par de nombreuses agences de l’ONU dont l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency), chargée des réfugiés palestiniens, ainsi que par diverses personnalités morales. Ecoutons-les, pour une fois : "Mon message à la communauté internationale est que notre silence et notre complicité, en particulier sur la situation à Gaza, est une honte pour nous tous" (Desmond Tutu, combattant anti-apartheid, prix Nobel de la paix en 1984) ; "Il faut briser le blocus de Gaza en envoyant des navires pour procurer des approvisionnements à la population" (John Ging, coordinateur de l’UNRWA à Gaza)…


A la fin du mois de mai 2010, la première "flottille de la liberté", chargée d’aide humanitaire et de matériaux de construction, a été violemment interceptée par l’armée israélienne. Les réactions internationales à cet abordage qui a fait 9 morts et 28 blessés parmi les passagers, ont été nombreuses. L’attaque israélienne a été condamnée, parfois du bout des lèvres, et nombre de voix se sont élevées pour exiger la fin du blocus. Aujourd’hui, un an plus tard, les agences de l’ONU et les ONG confirment que "l’allègement" du blocus est essentiellement cosmétique.


BatoPourGaza.jpg Les restrictions draconiennes sur les importations de ciment et de produits chimiques sont maintenues, les infrastructures détruites en 2008-2009 comme les stations de traitement des eaux usées, n’ont pu être reconstruites. Les centrales électriques fonctionnent très irrégulièrement et la distribution d’eau potable est des plus problématiques. Les plus récents chiffres de l’ONU indiquent qu’au moins 70 % des Gazaouis dépendent des aides alimentaires internationales, que plus des 2/3 d’entre eux vivent avec moins d’un dollar par jour.

Les dirigeants des pays occidentaux déplorent régulièrement "l’impasse" des négociations entre Israéliens et Palestiniens. Ne devraient-ils pas cesser de s’émouvoir et agir concrètement pour que le droit international soit enfin respecté, en exigeant la mise en œuvre de leurs propres déclarations ? Les gouvernements européens, France en tête, doivent faire réellement pression sur Israël, pour qu’enfin cet Etat se conforme au droit international, respecte les conventions de Genève et applique les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. "Condamner" régulièrement l’Etat d’Israël, sans mettre en place des sanctions, est vain.


Il faut des actes.


C’est parce qu’ils ne supportaient plus cette passivité que les passagers de la première flottille ont embarqué pour Gaza. C’est parce que l’inaction perdure qu’une deuxième flottille fera route, dans quelques semaines, vers l’enclave palestinienne, à laquelle se joindra pour la première fois un bateau français.


Nous, membres de la société civile française, soutenons sans réserve cette deuxième flottille de la liberté, pacifique et non-violente, et le signe d’espoir qu’elle représente pour la population palestinienne de Gaza. Nous demandons au gouvernement français de confirmer l’élan que représente cette initiative citoyenne.


Bertrand Badie, politologue, professeur à Sciences-Po ;

Didier Billion, chercheur spécialiste du Moyen-Orient ;

Sonia Dayan-Herbrun, sociologue, professeure de sociologie à Paris-VII ;

Vincent Geisser, sociologue, chargé de recherches au CNRS ;

Nacira Guénif, sociologue ;

Alain Joxe, directeur d’études à l’EHESS ;

Rachid Benzine, islamologue ;

Julien Salingue, enseignant en sciences politiques et doctorant à Paris-VIII.

Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 06:00

Intervention lors du Colloque

"Israël-Palestine, 3 questions actuelles de droit international",

organisé à l'Université Libre de Bruxelles (avril 2011)

 

NB : le texte qui suit est la version écrite d'une intervention orale lors d'un colloque organisé à l'ULB. Les actes de ce colloque seront édités. Une version enrichie et argumentée de ce travail donnera alors lieu à publication.

 

La campagne internationale BDS, pour Boycott, désinvestissement et sanctions, entrera en juillet prochain dans sa septième année. C’est en effet en juillet 2005, soit exactement un an après l’avis de la Cour Internationale de Justice au sujet de l’édification du Mur, que 172 organisations, forces syndicales et associations palestiniennes ont lancé l’appel au BDS, dont voici un extrait :

 

« Nous, représentants de la Société Civile Palestinienne, invitons les organisations des sociétés civiles internationales et les gens de conscience du monde entier à imposer de larges boycotts et à mettre en application des initiatives de retrait d’investissement contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid. Nous faisons appel à vous pour faire pression sur vos Etats respectifs afin qu’ils appliquent des embargos et des sanctions contre Israël. Nous invitons également les Israéliens honnêtes à soutenir cet appel, dans l’intérêt de la justice et d’une véritable paix. Ces mesures de sanction non-violentes devraient être maintenues jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international ».

 

« Droit inaliénable des Palestiniens », « droit international »… Que ce soit dans l’appel ou dans les différents articles et conférences des animateurs de la campagne, on constate une forte présence de la référence au droit, ou aux droits. Pour qui connaît l’histoire de la lutte nationale palestinienne, la référence au droit international est une constante, notamment la référence aux résolutions des Nations Unies.

 

Avec la campagne BDS s’opère néanmoins un changement de paradigme : de l’affirmation, en positif, des droits des Palestiniens, on passe à une condamnation, en négatif, du non-respect par Israël de ces droits et du droit international en général. Il ne s’agit plus d’appeler, abstraitement, à la réalisation du droit, mais d’exiger, concrètement, des sanctions contre un Etat qui ne le respecte pas.

 

Ce renversement de perspective a des conséquences concrètes dans le type de campagne et d’argumentaire développé par les acteurs de BDS. Les arguments juridiques visant à démontrer le caractère « hors-la-loi » de l’Etat d’Israël occupent une place sans précédent dans la rhétorique de la solidarité avec les Palestiniens.

 

Nul ne sera surpris, dès lors, que les conflits entre partisans et adversaires de la politique israélienne se déplacent de plus en plus dans les tribunaux, qui doivent se prononcer sur la légalité de la campagne BDS et sur ses fondements juridiques.

 

Les 3 questions qui structureront mon intervention sont donc les suivantes : tout d’abord, dans quelle mesure la campagne BDS peut-elle être considérée comme une nouvelle approche palestinienne du droit international ? Ensuite, quels sont les principaux « arguments juridiques » avancés par la « Campagne BDS France », notamment en ce qui concerne l’exploitation économique des territoires palestiniens ? Enfin, de « l’arrêt Willem » à « l’affaire Brita », pourquoi les récents avis juridiques semblent-ils conforter les partisans du BDS dans leur combat et inquiéter Israël ?

 

1) Une nouvelle approche palestinienne du droit international

 

L’initiative BDS doit être située dans son historicité. Le combat palestinien est une longue lutte, qui a revêtu diverses formes au cours de son histoire récente : lutte armée, soulèvement de masse, négociations... C’est avant tout de l’échec de ces différentes stratégies qu’est née la campagne BDS. Il s’agit, pour ses initiateurs, en s’appuyant sur la décision de la CIJ de 2004, de partiellement reformuler les termes du combat palestinien et de proposer, au mouvement de solidarité internationale, un nouveau type d’action.

 

Durant près de 3 décennies, le mouvement national palestinien s’est référé au droit international en ceci qu’il consacrait les droits nationaux des Palestiniens : résolution 194 sur le retour des réfugiés, résolution 242 sur le retrait de l’armée israélienne des territoires conquis en 1967, confirmée par la résolution 338. La direction de l’OLP, notamment à partir des années 80, en appelait à la « communauté internationale », entendre la communauté des Etats, si elle existe, pour qu’elle fasse appliquer le droit. Le mouvement BDS renverse la perspective :

 

-     - Israël ne respecte pas le droit international et devrait être sanctionné

-     - Les Etats qui pourraient et devraient sanctionner Israël ne le font pas

-     - C’est aux sociétés civiles et aux populations du monde entier de sanctionner Israël

 

Ce changement n’est pas anodin et opère en réalité une quasi-rupture avec la stratégie des « négociations en vue de l’application du droit », lesquelles s’étaient transformées en « négociations du droit » avec les accords d’Oslo (93-94) : avec le principe « la paix contre les territoires », la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens a été de fait subordonnée à des exigences vis-à-vis des Palestiniens eux-mêmes : assurer la sécurité d’Israël.

 

Le mouvement BDS, qui est indépendant de la direction de l’OLP, se réapproprie le droit international et en refait un élément « non négociable ». C’est tout le sens de la formule citée ci-dessus : « jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international ». Le BDS tente d’en finir avec une situation dans laquelle Palestiniens et Israël subissaient la même injonction, « respecter leurs engagements », « arrêter les violences », et étaient de fait considérés comme co-responsables de la dégradation de la situation sur le terrain.

 

En concentrant le tir sur les obligations d’Israël eu égard au droit, que celles-ci soient antérieures ou postérieures au processus d’Oslo, BDS délivre un message politique : ce ne sont pas les violences militaires israéliennes ponctuelles ou la résistance palestinienne qui sont le principal obstacle à la résolution de la question palestinienne, mais bien les violations continues, par Israël, du droit international. Ce changement de perspective a eu, de fait, des conséquences au sein même du mouvement de solidarité avec les Palestiniens, ce que nous allons aborder maintenant en évoquant la « Campagne BDS France ».

 

 

2) Quelques arguments juridiques de la « Campagne BDS France »

 

Le « groupe juridique BDS France » a publié en mai 2010 un document intitulé : « La colonisation, un crime de guerre ». On peut lire, dans l’introduction, les lignes qui suivent :

 

« Personne ne peut ignorer les violations du droit commises par Israël. Conseil de sécurité, Assemblée générale de l’ONU, Cour Internationale de Justice (CIJ), rapports Dugard et Goldstone… (…)

 

Tous les avis et toutes les instances concordent. (…) Le droit condamne la colonisation – l’appropriation des biens d’autrui par la force – cette redoutable menace contre la paix ».

 

On le voit donc : la campagne BDS France, à l’instar de l’appel palestinien, justifie le caractère « fondé en droit » de sa caractérisation d’Israël comme un « Etat hors-la-loi ». Ce n’est en outre pas par hasard qu’elle insiste sur l’exploitation économique, par Israël, des territoires palestiniens occupés. Il s’agit en effet de traduire en actes la dénonciation des violations du droit par Israël, et de « penser » des sanctions. Or le champ des sanctions économiques, s’il n’est pas la seule dimension de BDS, qui en appelle aussi au boycott diplomatique, universitaire, culturel et sportif, apparaît comme étant davantage propice à des actions elles aussi fondées en droit.  

 

L’argumentation juridique de BDS France est simple. Je me contenterai ici de l’exposer, et non de la commenter d’un point de vue de juriste, n’étant pas juriste moi-même.

 

coloniesPar les résolutions 242, 338 et 446 (entre autres), le CSONU a affirmé que les territoires conquis en 1967 étaient « occupés », ce que l’avis de la CIJ de 2004 a confirmé. L’occupation n’est pas illicite en elle-même. Mais l’occupant ne peut, entre autres, ni annexer des territoires ni transférer les populations.

 

L’article 46 du Règlement de La Haye prévoit que la propriété privée doit être « respectée » et  « ne peut pas être confisquée ». Aux termes de l’article 55 du même texte : « L’État occupant devra sauvegarder le fonds des propriétés et les administrer conformément aux règles de l’usufruit ».

 

Or il apparaît qu’Israël exploite économiquement les territoires palestiniens, détourne, de fait, les richesses de ces territoires à son profit, et exporte sous certificat israélien les produits qui en sont issus.  Ce qui est une violation manifeste du droit international et, en outre, si l’on se place au niveau européen, une fraude, eu égard aux accords de coopération UE-Israël, signés en 1995. Leur champ d’application territorial est défini à l’article 83, en lien avec le protocole 4 : il ne peut concerner la Cisjordanie et la bande de Gaza, territoires occupés. S’appuyant sur des constats établis sur place et sur divers avis et recommandations de la Commission européenne, la campagne BDS France explique que « l’accord est devenu le cadre de fraudes massives car Israël exporte sous certificat israélien des produits issus des territoires occupés de Palestine alors que les certificats devraient être palestiniens ».

 

Ce qui conduit la campagne BDS à exiger de l’Union européenne qu’elle cesse d’appliquer des tarifs préférentiels aux produits issus de la colonisation et, au-delà, qu’elle sanctionne Israël en suspendant les accords d’association. En outre, elle invite les populations à refuser d’acheter ces produits et certains envisagent d’engager des procédures judiciaires contre les exportateurs israéliens et les importateurs ou les investisseurs français.

 

Mais en réalité les marchandises issues des colonies sont un « produit d’appel » de la campagne BDS, qui en appelle au boycott de l’ensemble des produits israéliens, dans la continuité de l’argumentation juridique que je viens d’exposer : Israël appose le certificat « made in Israel » sur l’ensemble de ses exportations, y compris celles issues de la colonisation, le consommateur ne peut donc faire le « tri » et doit donc se résoudre à boycotter l’ensemble des produits israéliens jusqu’à ce qu’Israël cesse la fraude.

 

Au-delà, c’est une raison économico-politique qui justifie le mot d’ordre du boycott total : c’est l’ensemble de l’économie israélienne qui bénéficie de l’exploitation illégale des territoires palestiniens. Dans les termes d’Omar Barghouthi, l’un des principaux animateurs de BDS, « ce n’est pas « l’occupation » qu’il s’agit de boycotter, mais la puissance occupante. Si un boycott de la Chine était lancé, en raison de son occupation du Tibet, ne boycotterait-on que les produits issus de l’exploitation économique du Tibet ? ».

 

On retrouve ici, par-delà l’argumentation juridique, la dimension proprement politique de la campagne BDS. C’est cette double dimension qui semble expliquer la puissance inédite de cette campagne. Et ce ne sont pas les récents développements, sur lesquels je conclurai cette intervention, qui peuvent rassurer un Etat d’Israël de plus en plus conscient de cette puissance.

 

 

3) Un mouvement ascendant, de nouveaux développements judiciaires en perspective

 

Force est en effet constater que les arguments semblent porter, car la campagne BDS connaît, en France comme à l’international, un développement spectaculaire, notamment mais pas seulement dans le domaine économique. Une étude conduite en Israël le mois dernier établit en effet qu’1/3 des exportateurs israéliens se sentent « touchés » par le BDS. L’Université de Johannesburg vient de rompre tout lien avec les Universités israéliennes. De plus en plus d’artistes refusent de se produire en Israël. Etc… Qui plus est, deux récentes décisions de la justice européenne semblent apporter de nouveaux arguments juridiques à BDS : l’affaire Willem et l’affaire Brita.

 

La campagne BDS France se réfère à l’affaire Willem, du nom du maire de la commune de Seclins, qui avait appelé en 2002 les services municipaux de la ville à boycotter les produits israéliens. Poursuivi pour provocation à la discrimination, il sera relaxé par le tribunal correctionnel, mais condamné par la Cour d’Appel, condamnation confirmée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). Mais ce que retiennent les partisans de BDS, c’est que c’est en tant que maire, et donc décideur économique, que Willem a été condamné. Dans ses attendus, la CEDH affirme ainsi que la condamnation résulte du fait qu’ « Au-delà de ses opinions politiques, pour lesquelles il n'a pas été poursuivi ni sanctionné, et qui entrent dans le champ de sa liberté d'expression, le requérant a appelé les services municipaux à un acte positif de discrimination ». C’est un point essentiel pour BDS : non seulement l’Etat d’Israël est hors-la-loi, mais l’appel au BDS n’est pas, en soi, illégal puisqu’il résulte de la liberté d’expression et d’opinion.

 

La campagne se réfère également à l’affaire Brita : « Brita est une société allemande qui importe des gazéificateurs d’eau fabriqués par un fournisseur israélien, Soda-Club, dont le site de production est implanté à Mishor Adumin, en territoire occupé. La société Brita a demandé aux autorités douanières allemandes de bénéficier de l’accord douanier, sur production du certificat d’origine. Mais les douanes allemandes ont contesté ce certificat. Les autorités israéliennes ont affirmé que les marchandises étaient originaires d’une zone sous leur responsabilité, et les douanes allemandes ont refusé le bénéfice du régime préférentiel.

 

La société Brita a contesté cette décision des douanes devant le Tribunal des finances de Hambourg, lequel a saisi la Cour de justice européenne d’une question préjudicielle, avec en substance, deux interrogations :

- Les marchandises fabriquées en territoires palestiniens occupés peuvent-elles bénéficier du régime préférentiel instauré par l’accord Europe-Israël ?

- Les certificats délivrés par Israël pour ces produits issus des territoires occupés sont-ils opposables aux pays européens ?

 

Pour la Cour, les produits originaires de Cisjordanie ne relèvent pas du champ d’application territorial de l’accord CE-Israël. Ainsi, seules les autorités palestiniennes peuvent attester de l’origine des marchandises produites dans les territoires occupés, et Israël doit s’interdire tout ce qui serait une immixtion dans les affaires palestiniennes, par une certification ou un contrôle de facto de l’économie.

 

L’ensemble des territoires occupés est concerné. La seule frontière opposable en droit européen est celle de 1949, et les produits « obtenus dans des localités qui sont placées sous administration israélienne depuis 1967 » ne bénéficient pas du traitement préférentiel défini dans cet accord ».

 

Chacun comprendra l’importance de l’arrêt Brita, qui constitue une victoire juridique sans précédent pour les partisans de BDS, et qui a de quoi inquiéter l’Etat d’Israël. A fortiori lorsque l’on y ajoute les multiples « victoires » revendiquées par la campagne BDS à l’échelle internationale, que je n’ai pas le temps de lister ici mais dont on pourra obtenir un aperçu en se rendant sur le site www.bdsmovement.net. Victoires qui, d’après Omar Barghouthi, ont conduit les partenaires sud-africains de la campagne BDS à reconnaître que le boycott d’Israël se développait beaucoup plus rapidement que ne s’était développé, dans ses premières années, le boycott de l’Afrique du Sud de l’Apartheid.  

 

Conscient du danger potentiel qui le guette, l’Etat d’Israël et ses soutiens tentent de délégitimer, à grands renforts d’argumentaires, tribunes et plaintes en justice, BDS. Israël est en outre en train d’adopter une législation anti-BDS. La Knesset a examiné, pour une première lecture, le 15 février dernier, une loi relative au boycott, qui punirait de 30 000 shekels (6000 euros) d’amende tout citoyen israélien qui, je cite « initierait un boycott contre l’Etat d’Israël, encouragerait d’autres à y participer, ou fournirait assistance ou information dont le but serait de faire progresser le boycott ». Sont directement visés les Israéliens qui soutiennent le mouvement BDS au sein du mouvement Boycott from within, et qui représentent un argument de poids pour la campagne BDS internationale pour les raisons que chacun comprendra.

 

Le texte vise aussi les militants étrangers : s’il est prouvé qu’ils ont participé à la campagne ou à des actions de boycott, les individus non-citoyens d’Israël pourront être punis d’une interdiction d’entrée en Israël d’une durée d’au moins 10 ans. Si une telle loi était adoptée, elle ne manquerait pas d’être commentée, en Israël comme à l’étranger : aveu de faiblesse des autorités israéliennes face au développement de BDS, cette mesure, déjà dénoncée par les associations des droits de l’homme en Israël comme une inadmissible atteinte à la liberté d’expression, ne manquerait pas, paradoxalement, de gonfler encore un peu plus les rangs des critiques de l’Etat d’Israël.

 

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Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 13:17
BDS.jpg
Omar Barghouti donne une interview exclusive à la docteure Hanan Chehata de MEMO (Middle East Monitor) pour parler des victoires et des difficultés du mouvement grandissant de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël. Au cours de l’entretien, il déclare :

« Israël et ses groupes de pressions bien huilés ont essayé tous les trucs dans leur panoplie de diffamation, d’intimidation, de pression et de terrorisme intellectuel pour décourager ou calomnier les militants et les dirigeants BDS partout dans le monde. Jusqu’ici, ils ont misérablement échoué, comme ils l’admettent parfois eux-mêmes ».

Ayant perdu la bataille pour gagner les coeurs et les esprits dans plusieurs États occidentaux-clés, ils ont eu recours à l’arme ultime, à savoir criminaliser la dissidence et museler entièrement le débat ».

« L’écrivain britannique de renommée mondiale, Iain Banks, a écrit dans le Guardian que la meilleure manière dont les artistes, les écrivains et les universitaires internationaux peuvent « convaincre Israël de sa déchéance morale est « simplement de n’avoir plus rien à faire avec cet Etat hors-la-loi », [2] position qui a été ultérieurement appuyée par Stéphane Hessel, coauteur de la déclaration universelle des droits de l’homme, survivant de l’holocauste et ancien diplomate français.


Interview avec Omar Barghouti

Omar Barghouti est commentateur palestinien, militant des droits humains et écrivain. Il est l’un des dirigeants du mouvement boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne et l’un des membres fondateurs de la campagne palestinienne pour le boycott universitaire et culturel d’Israël, lancé en 2004. Il a récemment écrit un livre intitulé "BDS - The Global Struggle for Palestinian Rights" (BDS-la lutte mondiale pour les droits des Palestiniens ).

HC : vous êtes un des membres fondateurs du mouvement boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), campagne qui a été lancée en 2005. Qu’est-ce qui vous a incité à participer à ce mouvement et pourquoi l’année 2005 était-elle propice pour lancer l’initiative mondiale de BDS ?

OB : j’ai toujours cru que dans la réalité palestinienne très complexe du siège israélien, caractérisé par l’oppression coloniale et l’apartheid, la résistance populaire et pacifique est la forme la plus efficace de lutte pour obtenir nos droits inaliénables en vertu du droit international.

Chercher à atteindre nos objectifs de liberté, de justice et d’égalité -but du mouvement BDS- a toujours été notre principale motivation. Après des décennies de nettoyage ethnique permanent et de dépossession de notre peuple par Israël, la société civile palestinienne s’est rendue compte que la prétendue « communauté internationale » sous l’hégémonie des USA, ne peut absolument pas nous obtenir nos droits, ni forcer Israël à respecter ses obligations en vertu du droit international. Inspirés par un siècle de résistance civile palestinienne au colonialisme et aux expulsions et fortement influencés par le mouvement anti-apartheid d’Afrique du Sud, les figures clés de la société civile palestinienne ont décidé de lancer la campagne BDS. Immédiatement, la grande majorité de partis politiques palestiniens, de syndicats, de mouvements de masse mobilisés par des ONG, de réseaux de défense des droits des réfugiés, et d’autres ont appuyé la campagne, dont ils ont ainsi montré le pouvoir unique d’unifier, de donner le pouvoir d’agir, d’assurer la cohérence morale et une large représentation.

Nous avons lancé le BDS le 9 juillet 2005, premier anniversaire de l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice condamnant Israël pour l’illégalité du mur et des colonies construites sur le territoire palestinien occupé. Dans son avis, la CIJ disait expressément que tous les États « sont dans l’obligation de ne pas reconnaître la situation illicite découlant de la construction du mur et de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette construction ; tous les États parties à la Quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont en outre l’obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, de faire respecter par Israël le droit international humanitaire incorporé dans cette convention ». Quand les gouvernements n’ont pas rempli cette obligation minimale, la société civile palestinienne à décidé d’en appeler aux personnes de conscience, aux citoyens et à la société civile internationale pour qu’ils assument la responsabilité morale de demander des comptes à Israël.

HC : pour ceux qui ne le sauraient pas déjà, quels sont les principaux objectifs du mouvement BDS et à quel stade estimerez-vous que vos demandes auront été satisfaites et mettrez-vous fin à la campagne ?

OB : le BDS vise à permettre au peuple palestinien d’exercer son droit inaliénable à l’autodétermination en mettant fin au système à trois niveaux appliqué par Israël qui nous refuse nos droit fondamentaux sanctionnés par les Nations unies. Plus précisément, nous demandons la fin de l’occupation israélienne de toutes les terres arabes qu’ Israël contrôle depuis 1967, notamment à Jérusalem-Est ; la pleine égalité pour les citoyens palestiniens d’Israël et la fin du système israélien institutionnalisé et légalisé de discrimination raciale à leur rencontre ; le respect et la mise en application du droit au retour des réfugiés reconnu par la communauté internationale, réfugiés chassés lors du nettoyage ethnique par les forces sionistes et ensuite par Israël lors de la Nakba de 1948 et depuis lors.

HC : à quel rythme estimez-vous que le mouvement BDS prendra racine à un niveau comparable au mouvement BDS mondial qui a permis de renverser l’apartheid en Afrique du Sud ? Faudra-t-il d’après vous au mouvement BDS des dizaines d’années pour avoir un impact ou êtes-vous confiant qu’elle aura des effets plus rapides ?

OB : les Sud-Africains ont lancé leur appel au boycott à la fin des années 50. Dans les pays les plus puissants du monde, particulièrement en Occident, les couches du mainstream ont effectivement adopté le boycott et le désinvestissement contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud au cours des années 80. Par comparaison, bien que le boycott n’ait que six ans, le mouvement BDS mondial lancé par les Palestiniens a déjà atteint le grand public en Occident et a remporté des victoires majeures dans les domaines économique, culturel et universitaire. Le nombre de personnalités culturelles, d’intellectuels et d’artistes de premier plan qui, soit ont appuyé le BDS soit l’ont au moins respecté, a progressé à une vitesse impressionnante depuis la guerre d’agression illégale et manifestement immorale lancée par Israël contre la bande de Gaza sous siège et toujours occupée.

HC : beaucoup de publicité a entouré notamment les musiciens qui ont récemment décidé de ne pas jouer en Israël. Est-il important que ces célébrités participent également au mouvement BDS ?

OB : après qu’ Israël eut massacré neuf Turcs sans armes, humanitaires et défendeurs des droits humains -dont un avait la double nationalité turque/US- et en eut blessé des dizaines d’autres en provenance de plusieurs pays, de grands artistes et orchestres ont répondu à notre appel au boycott culturel.

L’écrivain britannique de renommée mondiale, Iain Banks, a écrit dans le Guardian que la meilleure manière dont les artistes, les écrivains et les universitaires internationaux peuvent« convaincre Israël de sa déchéance morale est « simplement n’avoir plus rien à faire avec cet Etat hors-la-loi »[2], position qui a été ultérieurement appuyée par Stéphane Hessel, coauteur de la déclaration universelle des droits de l’homme, survivant de l’holocauste et ancien diplomate français.

Beaucoup de personnalités littéraires et universitaires britanniques ont publié une lettre dans The Independent disant « nous lançons un appel aux écrivains et savants britanniques afin qu’ils boycottent toutes les visites littéraires, culturelles et universitaire en Israël sponsorisées par le gouvernement israélien, notamment celles qui sont organisées par des fondations culturelles et des universités israéliennes ».

Dans le monde du spectacle, parmi d’autres grands orchestres, Massive Attack, a refusé de jouer en Israël pour protester contre la manière dont celui-ci traite les Palestiniens ; les Klaxons, le Gorillaz Sound System, les Pixies et d’autres groupes de premier plan ont annulé les concerts qui étaient déjà au programme. L’auteur de best-sellers mondiaux, le Suédois Henning Mankell, qui se trouvait à bord de la flottille lorsqu’elle a été attaquée a demandé des sanctions mondiales de type sud-africain contre Israël pour protester contre sa brutalité.

L’auteure US de best-sellers , Alice Walker, rappelant le boycott déclenché par Rosa Parks et dirigé par Martin Luther King contre une société de bus raciste de Montgomery en Alabama pendant le mouvement US pour les droits civils, a appelé à un large soutien au mouvement BDS contre Israël, devoir moral de solidarité avec les Palestiniens « afin d’atténuer la douleur et de partager les peines d’un peuple maltraité depuis des générations ».

Au cours des semaines qui ont précédé l’attaque de la flottille, des artistes du calibre de Elvis Costello, Gil Scott-Heron et Carlos Santana ont tous annulé des concerts déjà programmés en Israël après avoir reçu des appels émanant de groupes BDS palestiniens et internationaux.

Récemment, Roger Waters a explicitement appuyé le BDS dans un article annoncé de longue date dans le Guardian. La chanteuse française, Vanessa Paradis et le baryton allemand, Thoman Quasthoff, ont également annulé leur concert en Israël.

Lorsque les célébrités de cet acabit annulent leur venue en Israël à cause de son non-respect des droits humains, elles contribuent à faire connaître la véritable nature de cet État qui pratique l’occupation, le colonialisme-colonisation et l’apartheid ; elles aident aussi à contester l’impunité de ce pays et ses infractions au droit international.

HC : Votre dernier livre « BDS - The Global Struggle for Palestinian Rights » a reçu et un accueil très favorable de la part des universitaires et des militants de la paix tels que le professeur Ilan Pappé, l’archevêque Desmond Tutu, le prix Nobel de la paix Mairead Maguire et beaucoup d’autres ; comment a-t-il été accueilli dans la communauté israélienne et par le leadership israélien en général ?

OB : franchement, je n’en ai pas la moindre idée.

HC : vous avez vécu de longues années aux USA et en fait vous avez obtenu votre Bachelor et votre Mastère à la Columbia University de New York ; vous deviez aller aux USA pour présenter votre nouveau livre sur le BDS, et pourtant on vous a refusé le visa. Vous a-t-on donné la raison de ce refus et quelle serait la vraie raison pour laquelle les USA vous refusent l’entrée dans leur pays ?

OB : mon visa a été "retardé" pendant de longues semaines sans être refusé. L’on s’est contenté de dire qu’il fallait d’autres « démarches administratives », même après qu’il eut été approuvé en janvier ce dont j’avais été officiellement informé au consulat US à Jérusalem. De l’avis de mon éditeur Haymarket, et du mien, ce retard tenait à des raisons politiques ; il était délibéré pour nous obliger à annuler ma tournée d’auteur. On ne peut que voir une influence israélienne directe sur ce « processus » du consulat US. Après une campagne de lettres, organisée par Haymarket, et aussi par Jewish Voice for Peace, j’ai reçu mon visa quelques jours avant mon envol vers les USA. En dépit de cela nous avons réussi notre tournée de promotion du livre dans les principales universités telles que Harvard, Columbia, Princeton, Brown, Brandeis, Massachusetts-Amherst, et Rutgers. La merveilleuse détermination, l’engagement et la créativité des groupes de solidarité palestinienne dans tous les campus ont été la clé du succès de notre tournée.

HC : que répondriez-vous à ceux qui disent que leur décision de boycotter les marchandises israéliennes ne changera rien de tangible sur le terrain pour les Palestiniens parce qu’ ils ne représentent « qu’une personne » ? Une personne peut-elle vraiment changer les choses s’agissant du BDS ?

OB : Moi aussi, je n’étais qu’« une personne » dans la lutte contre l’apartheid sud-africain à Columbia University dans les années 80. A moi aussi, les sceptiques ont dit « arrête de rêver ! Crois-tu que l’apartheid sera aboli de ton vivant ? » Et je répondais chaque fois : « non, il est probable que non, mais je crois néanmoins que montrer sa solidarité avec les opprimés en participant à cette lutte est une obligation morale ». Toutefois, l’apartheid s’est effondré en Afrique du Sud ! Et cela personne ne peut me l’enlever. Les efforts collectifs d’un grand nombre de personnes peuvent permettre de faire un bond, d’arriver au point de rupture où le prix du maintien d’un système d’oppression dépasse de loin ses avantages et amène finalement son démantèlement.

En outre, je crois que le principe fondateur de la solidarité internationale est d’écouter les opprimés eux-mêmes exprimer leurs besoins et leurs aspirations, non pas de penser à leur place, comme si nous ne pouvions pas penser juste ou que nous ne comprenions pas ce qui nous sert le mieux. C’est l’ attitude coloniale et condescendante par excellence.

HC : en février, la Knesset a voté un projet de loi criminalisant essentiellement les activités de soutien au boycott d’Israël. Si cette loi est adoptée, les citoyens israéliens appuyant le BDS pourraient encourir des amendes d’environ $ 8200 (en équivalent) ; ceux qui ne sont pas citoyens et qui participent aux actions BDS en Israël pourraient être interdits de séjour pendant au moins 10 ans. Cela prouve sans aucun doute combien Israël craint les effets du BDS. Que répondriez-vous à la réaction israélienne envers le mouvement BDS ?

OB : Israël et ses groupes de pression bien huilés ont essayé tous les trucs dans leur panoplie de diffamation, d’ intimidation, de pressions et de terrorisme intellectuel pour décourager ou calomnier les militants et les dirigeants BDS partout dans le monde. Jusqu’ici ils ont misérablement échoué, comme ils l’ admettent parfois eux-mêmes. Étant donné que son programme est moralement cohérent, non-violent, fondé sur la défense des droits humains et qu’il défend la règle du droit international, la pleine égalité de tous les êtres humains et le rejet catégorique de toutes les formes de racisme, y compris l’antisémitisme, le mouvement mondial BDS a traîné Israël sur le « champ de bataille » où nous avons une supériorité éthique décisive et où nous neutralisons l’impressionnant arsenal israélien d’armes, y compris des armes nucléaires.

Ayant perdu la bataille pour gagner les coeurs et les esprits dans plusieurs États occidentaux clés, ils ont eu recours à l’arme ultime, à savoir criminaliser la dissidence et entièrement museler le débat ».

Ceci s’inscrit dans la logique de cette nouvelle mesure draconienne que le gouvernement Israélien d’extrême droite espère faire adopter dans un parlement israélien pas moins fanatique. Le problème est uniquement pragmatique. Si cette mesure anti BDS prend force de loi, Israël aura renoncé à une de ses dernières couches ou masques de « démocratie », mettant à nu son système irréparable d’oppression colonialiste et raciste qui appelle le même traitement que celui qui a été appliqué à l’apartheid en Afrique du Sud : le BDS. Loin de décourager le BDS au d’arrêter sa progression impressionnante, cette loi anti BDS peut en fait se retourner contre ses auteurs et donner une forte impulsion au mouvement dans le monde entier. Comme l’établissement israélien s’est plusieurs fois tiré une balle dans le pied, on peut très bien imaginer qu’il adopte cette loi indépendamment des considérations pragmatiques évidentes.

Israël et ses lobbys répètent que le BDS, axé sur les trois droits palestiniens fondamentaux, « délégitime" Israël et cherche sa « destruction ». Ils visent spécifiquement, le deuxième droit, celui de la pleine égalité pour tous les citoyens palestiniens Israël. Si l’égalité « détruit » Israël, qu’est-ce que cela révèle sur Israël ? L’égalité a-t-elle « détruit » l’Afrique du Sud ? A-t-elle « délégitimé » les Blancs dans les États du Sud des USA après l’abolition de la ségrégation ? La seule chose que l’égalité, le respect des droits humains et la justice détruisent véritablement est le système d’injustice, d’inégalité et de discrimination raciale. Nous, dans le mouvement BDS disons ouvertement et fièrement que nous visons l’occupation israélienne, son régime d’apartheid et le déni des quatre droits des réfugiés sanctionnés par les Nations unies ; nous travaillons à la réalisation des slogans de notre mouvement : liberté, justice et égalité.

HC : que répondez-vous à ceux qui reprochent au boycott universitaire de restreindre la liberté d’expression et d’empêcher la tenue de débats sérieux dans un forum universitaire ?

OB : la campagne palestinienne pour le boycott universitaire et culturel d’Israël est un élément-clé de la campagne BDS étant donné la collusion enracinée et persistante des institutions universitaires et culturelles israéliennes avec le maintien et le blanchiment de l’occupation de l’apartheid israélien. Il importe de souligner que notre campagne vise les institutions universitaires et culturelles Israéliennes et non pas les individus ; par conséquent, prétendre que notre boycott empêcherait les universitaires ou les artistes israéliens d’avoir des échanges avec leurs homologues dans le monde est simplement faux et intentionnellement fallacieux. Peu importe, ceux qui s’opposent au boycott parce qu’ils croient à tort qu’il empiète sur la liberté d’expression en Israël semblent oublier que les Palestiniens ont, eux aussi, ce droit. Le fait que l’oppression coloniale israélienne, qui dure depuis des décennies, prive les Palestiniens de leurs droits fondamentaux, y compris de leur liberté d’expression et souvent de leur droit à l’éducation, ne mérite pas cette critique. Lorsque Israël a criminalisé l’éducation palestinienne et a fermé toutes les universités palestiniennes (certaines pendant quatre années consécutives), des écoles et même des jardins d’enfants pendant la première intifada, qui était extrêmement pacifique, nous n’avons pas entendu de protestation de la part de ceux qui attaquent actuellement le boycott universitaire à cause de son prétendu impact sur la liberté universitaire israélienne. C’est cette hypocrisie qui nous amène à demander si ces gens croient véritablement que tous les êtres humains méritent des droits égaux indépendamment de leur identité.

HC : quelle est la prochaine étape du mouvement BDS ? Les groupes pro palestiniens font déjà de leur mieux pour faire connaître la campagne en protestant (avec succès) devant les magasins comme ceux de Ahava (qui fabrique des produits de beauté dans les colonies israéliennes illégales avec des ressources volées sur les terres palestiniennes volées) ; ou en demandant à des célébrités de ne pas participer à des concerts ni à des remises de prix en Israël etc. Quelle est la prochaine grande étape que les militants du BDS doivent franchir pour que le mouvement réalise vraiment son potentiel maximum ?

OB : il nous faut continuer, étant donné que notre action semble porter des fruits. Le mouvement BDS augmente de façon impressionnante depuis l’attaque israélienne mortelle contre la bande de Gaza occupées et assiégée (que le premier ministre britannique a appelé « un camp de prisonniers »). Son principal moteur est la créativité et l’engagement moral de nombreux citoyens de conscience dans le monde qui sont fatigués de l’impunité et de l’exception Israéliennes et du rôle que jouent leurs impôts dans le maintien d’un système injuste et oppressant. Il nous faut encore plus de créativité et de persévérance et l’extension de notre réseau pour que le mouvement remonte plus haut dans le grand public. Basé sur les trois droits fondamentaux au coeur du BDS et sur le besoin essentiel de concevoir et de mettre efficacement en oeuvre des tactiques et des stratégies BDS au niveau local en tenant compte du contexte, nous pouvons étendre le BDS davantage au sein de la société civile internationale. Nos droits en vertu du droit international ne sont pas négociables, par conséquent l’application du boycott et le choix des cibles les plus pratiques sont à décider par les militants sur le terrain dans leur contexte particulier.

Dans un avenir proche, nous intensifierons les campagnes de désinvestissement et viserons des sociétés qui profitent de l’occupation israélienne et d’autres violations du droit international. La campagne que Jewish Voice for Peace a entreprise aux USA pour que le plan de retraite TIAA-CREF se désinvestisse de cinq sociétés qui profitent de l’occupation et des crimes israéliens est un bon exemple de l’évolution du militantisme BDS, spécialement aux USA. Le travail accompli par la campagne de solidarité avec la Palestine au Royaume-Uni qui cherche à obtenir l’appui des syndicats pour le BDS et à mettre en oeuvre une campagne efficace à cet égard illustre également un effort BDS très important particulièrement prometteur qui inspire les Palestiniens. L’énorme coalition anti Agrexco/Carmel en France avec des partenaires en Italie, en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni et ailleurs, est un modèle de militantisme BDS bien ciblé, intelligent et rapide, basé sur le vaste appui de la société civile. L’établissement de la plate-forme européenne pour le boycott universitaire et culturel d’Israël avec des représentants de nombreuses campagnes européennes, promet de relever le niveau de coordination entre les campagnes nationales et d’avoir plus d’impact sur les politiques européennes.

La campagne mondiale pour le déraillement de Veolia/Alstom dont le succès impressionnant à coûté à Veolia des milliards de dollars en contrats perdus à cause de son implication dans le projet de tram colonial israélien absolument illégal en territoire palestinien occupé est peut-être le cas le plus significatif à incorporer dans la campagne BDS. Récemment, l’université de Johannesburg a décidé de rompre ses liens avec l’université israélienne Ben Gourion cette dernière coopérant avec l’État pour violer le droit international ; on peut prétendre que c’est le premier succès concret et pratique de boycott universitaire dans le monde.

Ces victoires et beaucoup d’autres enregistrées du Brésil à l’Inde, à la Norvège et au Canada montrent que nous sommes finalement arrivés au stade de l’Afrique du Sud .

(JPG)

* Omar Barghouti est un commentateur palestinien, militant des droits de humains et écrivain.

6 mai 2011 - Middle East Monitor - Cet article peut être consulté ici :

Source anglaise sur le Middle East Monitor
Source en français : http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10625
Traduction : Anne-Marie Goossens

Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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Samedi 9 avril 2011 6 09 /04 /Avr /2011 06:08

GRESH Alain, De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010, 216 p. 17,50 euro.    

gresh-palestine.jpgPourquoi la Palestine suscite-t-elle de si furieuses polémiques ? Pourquoi ce conflit autour d'un territoire qui a perdu son importance stratégique et qui ne contient pas une goutte de pétrole, soulève-t-il de si dévastatrices passions ? La Palestine est-elle le nom d'un nouvel antisémitisme qui n'ose dire son nom ? En réalité, si la Palestine est devenue une cause universelle, c'est d'abord parce qu'elle se situe sur la ligne de faille entre le Nord et le Sud, entre l'Orient et l'Occident, à un moment où l'on assiste à un basculement du monde : l'affirmation de la Chine, de l'Inde, du Brésil, de l'Afrique du Sud marque la fin de deux siècles de domination occidentale et tourne la page de l'entreprise coloniale. Ce bouleversement n 'est pas seulement économique, politique ou militaire, il touche aussi à l' histoire et à son interprétation : l'Occident a perdu le monopole du récit et les vaincus d'hier ont pris la plume. Longtemps, l'histoire de la Palestine s'est limitée à celle, tourmentée, du peuple juif aspirant, après deux mille ans d'exil, à retrouver une patrie. Pour les autochtones, en revanche, elle se résume à une spoliation, spoliation qui perdure et qui rappelle, de l'Asie à l'Amérique latine, en passant par l'Afrique, une oppression pas si ancienne. Ce livre veut remettre la Palestine dans le contexte de cette mutation de la scène internationale. Tout en rappelant le lien entre ce territoire et « la question juive », il cherche à modifier radicalement notre perspective sur le conflit, changement indispensable si l'on veut, demain, aboutir à une solution.   

Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 06:00
Eyal Weizman / Lu par Rachad Antonius
Eyal Weizman, À travers les murs L’architecture de la nouvelle guerre urbaine, Paris, La fabrique, 2008, 102 p.

eyal-weizman.jpgÀ travers les murs est déroutant dans ses premières pages, mais absolument fascinant. Analysant les stratégies et tactiques de la nouvelle guerre urbaine contre les Palestiniens, Eyal Weizman nous entraîne dans un univers postmoderne où la réflexion sur l’organisation de l’espace fait un détour par Gilles Deleuze, Félix Guattari et Guy Debord. Il montre comment des réflexions sur la déconstruction de l’espace urbain, dans lesquelles le théoricien de l’urbanisme Simon Marvin a joué un rôle important, sont à la base des stratégies de combat de l’armée israélienne dans les zones urbaines palestiniennes.

Avec des détails fascinants, Eyal Weizman montre comment l’armée israélienne fonctionne avec des logiques empruntées aux colonies du règne animal. C’est en effet à travers des couloirs percés à même les maisons palestiniennes, à travers les murs et les plafonds, dans les salons, les chambres à coucher et les cuisines, que des labyrinthes sont construits dans l’espace urbain. Le dedans devient un espace ouvert aux soldats israéliens, et les indications des routes à suivre sont inscrites à la bombe de peinture à même les murs intérieurs des maisons, près des trous béants creusés à l’aide de bulldozers, de pics, ou d’explosifs : « sortie, entrée, défense d’entrer, vers… », etc.

Le but de cette stratégie est de surprendre les combattants palestiniens en pénétrant au sein de leur espace non pas par les portes et les fenêtres, où ils attendent l’armée israélienne, mais de l’intérieur, les forçant à sortir dans les allées et les rues où des tireurs d’élites patientent. La guerre fait ainsi irruption au cœur des maisons des civils, dans le cadre d’une stratégie visant essentiellement à tuer le plus de combattants possible, sans leur permettre de se rendre. Ariel Sharon avait convoqué le chef d’état-major, Shaul Moffaz, et le chef de la sécurité intérieure, Avi Dichter, pour leur transmettre un ordre : « Les Palestiniens […] doivent payer le prix fort […] Tous les matins en se réveillant, ils doivent découvrir que dix ou douze des leurs ont été tués, sans savoir ce qui s’est passé… À vous d’être créatifs, efficaces, ingénieux. » Un livre obligatoire pour comprendre la stratégie israélienne et ses effets sur les civils.

Rachad Antonius
Par Différences. La revue - Publié dans : Israël-Palestine
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